« Le grand remplacement ». Réflexions sur la fabrique des discours de haine.

Le Venin dans la plume qui vient de paraître aux éditions de la Découverte a déjà fait l’objet de plusieurs comptes rendus qui donnent un aperçu fidèle des grandes lignes et des enjeux du livre. C’est le cas notamment de l’article écrit par Laurence de Cock et Mathilde Larrère, publié par Politis cette semaine (https://www.politis.fr/articles/2019/09/un-contrepoison-au-roman-national-40826/ ).

Puisque l’essentiel des arguments développés dans cet ouvrage sont mis ainsi à la disposition des lecteurs, il m’a semblé plus utile d’expliquer dans le blog d’aujourd’hui la démarche que j’ai suivie pour aboutir aux conclusions de ce livre. Il s’agit d’un essai qui s’inscrit dans le prolongement de mes travaux sur l’histoire du nationalisme (cf notamment A quoi sert l’identité nationale, Agone, 2007). Le but était d’essayer de comprendre pourquoi, malgré l’immense flot des discours, des articles et des livres qui dénoncent, depuis plus de trente ans, la montée de l’extrême droite, les thèses résumées aujourd’hui par le slogan du « grand remplacement » ont autant d’impact dans l’opinion.

Le facteur conjoncturel qui m’a poussé à me replonger dans ce type de recherches, c’est la publication du dernier ouvrage d’Eric Zemmour intitulé Destin français, paru chez Albin Michel en septembre 2018. Le polémiste du Figaro y pousse au paroxysme la dénonciation des universitaires (et surtout des historiens), qu’il avait déjà amorcée dans son best seller Le Suicide français (Albin Michel, 2016). Ce qui m’a fortement choqué, ce sont les insultes à l’égard de notre profession, présentée comme une « mafia » contrôlant la « grande machinerie universitaire historiographique (qui) euthanasie la France ». La formidable campagne promotionnelle de ce livre a permis à Zemmour de diffuser son venin dans une grande partie de la presse, des radios, des chaînes télévisées. Ses propos sur Pétain, sur l’immigration, sur le féminisme ont été critiqués, mais pratiquement personne ne s’est fermement élevé contre le discrédit de notre profession. Discrédit entretenu ensuite par Zemmour grâce à la chronique hebdomadaire qu’il tient dans le Figaro (cf notamment celle du 17/4/2019 : « La plupart des historiens qui se disent scientifiques sont devenus de nouveaux prêtres qui servent de nouveaux dieux »).

Les historiens eux-mêmes n’ayant pas jugé utile de répondre publiquement à ces mises en cause, je me suis dit que le pauvre Marc Bloch avait dû se retourner dans sa tombe car il avait bien compris, pour sa part, que l’anti-intellectualisme était une dimension essentielle de la propagande d’extrême droite. C’est pendant la Résistance, alors qu’il combattait les nazis les armes à la main, qu’il a écrit son livre Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien qui commence par cette phrase : « Papa, explique-moi à quoi sert l’histoire ». Dans ces moments tragiques, la leçon que nous a transmise Marc Bloch, c’est que nous devons être capable de justifier notre pratique professionnelle auprès de tous les citoyens et même des enfants. Défendre l’autonomie de la recherche historique face à la politique politicienne, c’est un devoir civique. Ceux qui l’oublient ne devraient pas s’étonner que le « populisme »  ait le vent en poupe. Ce n’est nullement un hasard si les deux pseudo-historiens réactionnaires que Marc Bloch dénonce dans son Apologie pour l’histoire, Charles Maurras et Jacques Bainville, soient les deux principales références d’Eric Zemmour. Nous sommes bien aujourd’hui engagés dans le même type de combat que nos prédécesseurs des années 1930.

Voilà pourquoi je me suis efforcé de montrer dans ce livre que les thèses d’Eric Zemmour n’avaient rien de nouveau, mais qu’elle s’inscrivaient dans le prolongement du discours réactionnaire traditionnel sur l’histoire. La comparaison avec Edouard Drumont s’est imposée très tôt. Comme j’avais lu la France Juive dans mes recherches sur l’histoire de l’antisémitisme, l’hypothèse avancée par l’historien israélien Shlomo Sand – qui a été le premier à comparer Drumont et Zemmour – m’a semblé d’emblée pertinente. Constatant, à propos du Suicide français, que « jamais depuis la France Juive de Drumont en 1886 un essai politique comme celui de Zemmour n’avait connu une diffusion aussi impressionnante », Sand poursuit en disant que « le contexte et les causes du succès de ces essais étaient similaires » (La fin de l’intellectuel français ?, La Découverte, 2016, p. 248). Jusqu’ici, personne n’avait tenté d’éprouver cette hypothèse en menant une recherche empirique comparant terme à terme les écrits de Drumont et de Zemmour. C’est ce que j’ai fait dans ce livre.

Dans un premier temps, j’ai voulu élargir la comparaison en ajoutant un troisième pôle pour intégrer les années 1930. J’ai choisi Henri Béraud, le journaliste vedette de l’hebdomadaire d’extrême droite Gringoire car il présente plusieurs points communs avec Drumont et Zemmour : issu d’un milieu populaire, de gauche dans sa jeunesse, il a lui aussi basculé à l’extrême droite à l’âge mûr. Mais je me suis vite rendu compte que la prose de Béraud ne rentrait pas dans la même catégorie que celle de Drumont et de Zemmour. Même si Béraud a écrit, lui aussi, des ouvrages historiques, ses articles de Gringoire (réunis en livres) sont des interventions au jour le jour, motivées par la violence de la lutte des classes des années 1934-45.

En revanche, la comparaison entre les écrits de Drumont et ceux de Zemmour s’est avérée d’emblée pertinente car tous deux proposent une version de l’histoire de France explicitement présentée comme une machine de guerre contre ce qu’ils appellent « l’histoire officielle ». Certes, ceux qui refusent énergiquement (pour des raisons diverses et souvent confuses) de comparer les deux polémistes peuvent avancer de nombreux arguments : leurs livres ne sont pas organisés de la même manière, leur style est différent, de même que leur façon de raconter l’histoire. Et surtout, on ne retrouve pas, dans les livres de Zemmour, la violence verbale ad hominem qui caractérise la prose de Drumont, parce que ce genre d’insultes est aujourd’hui réprimé par la loi.

Lorsqu’on publie un essai qui vise à toucher un public plus large que celui des spécialistes, on doit sacrifier les développements méthodologiques ou théoriques. Le prix à payer c’est que la plupart des lecteurs ne voient pas l’échafaudage qui sous-tend la démonstration. J’ai construit cet échafaudage en m’inspirant de l’analyse de discours que Michel Foucault a proposée dans l’Archéologie du savoir (Gallimard, 1969). Dans ce livre, Foucault prend ses distances avec l’histoire des idées en montrant comment des discours appartenant à des genres différents peuvent obéir à des règles communes. Centrée sur l’histoire des sciences, l’archéologie du savoir dégage un système de formation et de transformation des énoncés (l’épistémé), qu’il définit comme l’ensemble des relations qu’on peut découvrir entre les sciences à une époque donnée. Comme je le fais toujours dans mes travaux, j’ai adapté ces réflexions philosophiques pour forger les outils dont j’avais besoin pour ma proche recherche.

Je suis passé par une étape intermédiaire qui a été développée par un autre philosophe moins connu que Michel Foucault, mais aussi important pour moi. Il s’agit de Ian Hacking qui a publié un ouvrage intitulé en français L’âme réécrite. Etude sur la personnalité multiple et les sciences de la mémoire (Les Empêcheurs de tourner en rond, 1998). Dans ce livre, Hacking montre que les sciences de la mémoire sont nées en France à la fin du XIXe siècle, en imposant un nouveau type de vérités. Les troubles de la personnalité qui étaient auparavant analysées sous l’angle de la morale ont été expliqués par des arguments d’ordre scientifique. Pour étayer sa démonstration, Hacking se réfère à Foucault (et aussi au linguiste Noam Chomsky) en faisant une distinction entre connaissances superficielles et connaissances profondes. « La connaissance profonde n’est peut-être pas accessible à tous. Elle ressemble plutôt à une espèce de grammaire, à l’ensemble sous-jacent des règles qui déterminent, non pas en l’occurence ce qui est grammaticial, mais ce qui permet de saisir la différence entre ce qui est vrai et ce qui est faux » (p. 314).

Le Venin dans la plume a pour but de montrer que c’est au niveau de la grammaire, c’est-à-dire des règles qui séparent le vrai et le faux, qu’il convient de se placer si l’on veut trouver des points communs entre ces deux polémistes. Parmi les commentaires négatifs que j’ai reçus à propos de ce livre, certains m’ont accusé de faire le jeu des « islamo-gauchistes » parce que j’ai osé comparer l’antisémitisme de Drumont et l’islamophobie de Zemmour. Tout ce que je peux leur répondre se résume dans ce proverbe chinois : « quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt ».

Je me suis servi des références théoriques que je viens de citer parce que je me suis rendu compte que la question de la vérité était un enjeu majeur dans le combat que mènent les idéologues du « grand remplacement ». Les historiens qui se contentent de dénoncer les « erreurs » de Zemmour au nom des vérités de leur science ont raison de le faire, mais ce n’est pas suffisant. Ils ne peuvent pas lutter efficacement contre ce genre de polémistes, parce qu’ils restent confinés dans une forme d’ethnocentrisme rationaliste. Je me suis adressé ce genre de reproches à moi-même car j’ai sillonné la France pendant plus de vingt ans en multipliant les conférences pour dénoncer l’antisémitisme, la xénophobie, le racisme, etc. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que les résultats n’ont pas été à la hauteur de mes espérances.

C’est cette expérience pratique et civique qui m’a conduit à m’intéresser de plus en plus à la réception des discours. La plupart des historiens français qui ont travaillé sur l’extrême droite et l’antisémitisme ont négligé ce champ de recherches. Ce n’est sans doute pas un hasard si les travaux du linguiste canadien Marc Angenot sont si mal connus dans la corporation. Dans son livre, Ce que l’on dit des juifs en 1889 (Presses Universitaires de Vincennes, 1989), il reproche à juste titre aux historiens de se limiter à l’analyse des arguments antisémites. Comment comprendre l’extraordinaire succès éditorial de la France Juive si l’on se contente de dénoncer les inepties et les obsessions de Drumont ?

L’un des grands points communs entre la prose de Drumont et celle de Zemmour c’est que tous deux développent un discours de vérité ; et leurs adeptes (comme je le montre en analysant les commentaires des fans de Zemmour sur les réseaux sociaux) sont convaincus eux aussi que ces polémistes disent vrai. C’est ce constant qui m’a conduit à analyser la « grammaire », c’est-à-dire les règles que ces polémistes réactionnaires appliquent pour établir le partage entre vérité et erreur. Ces règles ne sont pas du même type que celles qui nous permettent de dire que 2+2= 4. Pour comprendre leur efficacité il faut étudier la rhétorique (c’est-à-dire l’art de convaincre) que développent les polémistes réactionnaires ; ce qui nécessite d’accorder de l’intérêt aux différents niveaux de réception de leur discours.

Tels sont les principaux outils méthodologiques à l’aide desquels j’ai comparé les ouvrages de Drumont et de Zemmour. En avançant dans la recherche, j’ai constaté que les points communs étaient beaucoup plus nombreux que ce que j’imaginais au départ. Sans reprendre ici la démonstration que je développe dans le livre, j’insisterai simplement sur le fait qu’il s’agit dans les deux cas d’une histoire identitaire. Elle mobilise les ressources émotionnelles du récit, tout en utilisant la rhétorique de la science historique.

Cette histoire identitaire est adaptée aux principes démocratiques que la IIIe République a imposés dans les années 1880 : régime parlementaire, liberté de la presse, lois scolaires, etc. C’est aussi au cours de cette décennie que se produit la nationalisation de la société française, illustrée par l’intégration des classes populaires au sein de l’Etat-nation. Voilà pourquoi, la France Juive (publiée en 1886) peut être considérée comme l’ouvrage fondateur d’une nouvelle histoire identitaire. Pour intéresser le public populaire aux péripéties de la vie politique, les journalistes de la presse de masse développent une « mise en récit » qui s’inspire de la chronique des faits divers, avec des victimes, des criminels et des juges (ou des policiers). Un nouveau sens commun, appelé « actualité », s’impose alors qu’Edouard Drumont mobilise pour convaincre ses lecteurs. Son histoire identitaire met en scène deux grands personnages : une victime (la France) et un agresseur (l’étranger incarné par le juif). La mobilisation des émotions des lecteurs est renforcée en exploitant les ressources de la tragédie : Drumont annonce la disparition prochaine de la France si elle ne se révolte pas contre la domination juive. La rhétorique du « grand remplacement » est l’une des pièces maîtresses de cette grammaire. Drumont situe la menace mortelle au niveau des élites. Les juifs sont certes peu nombreux, mais à peine sortis du ghetto, ils ont pris le contrôle des banques, de l’Etat, de la presse, etc. Leur but est de « nous » éliminer, car leur religion les pousse à « nous » haïr, « nous » les pauvres chrétiens, victimes de « notre » compassion.

Je montre dans mon livre que l’on retrouve exactement la même rhétorique dans les livres de Zemmour, sauf qu’il situe « le grand remplacement » dans les classes populaires. Les immigrés « noirs et arabes », musulmans pour la plupart, font la loi dans les banlieues et veulent islamiser la France car leur religion les pousse à haïr les juifs et les chrétiens.

Les deux polémistes convergent aussi pour exploiter les ressources d’une rhétorique consistant à inverser les rapports dominants/dominés. Les minorités que « l’histoire officielle » et les « bien pensants » présentent comme des victimes sont en fait des agresseurs, qui « nous » dominent ou s’apprêtent à le faire. La force de persuasion de ce type de discours est accentuée par l’usage du « nous », pronom personnel qui crée une connivence entre celui qui écrit et celui qui lit (ou qui écoute). L’effet est accentué par la posture de victime que les deux polémistes réactionnaires adoptent constamment. Ils peuvent parler au nom de la France parce qu’eux aussi sont maltraités. Les élites qui contrôlent l’Etat, l’université, les médias, sont au service du « parti de l’étranger » pour reprendre une formule qu’affectionne Zemmour. Voilà pourquoi ces élites les méprisent, leur font des procès. Et quand ils sont condamnés, c’est la preuve que la justice elle-même est complice.

Pour renforcer l’identification des lecteurs issus des milieux modestes, nos deux polémistes rappellent avec complaisance leurs « origines populaires ». Zemmour va même jusqu’à disqualifier toutes les critiques qui lui sont adressées en affirmant qu’elles traduisent un « mépris de classe ». Quand on sait qu’il a fait fortune avec ses livres, qu’il habite dans un appartement cossu du VIIIe arrondissement de Paris, qu’il fréquente assidûment les cercles de la grande bourgeoisie, on se dit que l’ère des Trump à la française est peut-être plus proche qu’on ne le croit !

On comprend qu’au sein des classes populaires, celles et ceux qui sont victimes des injustices et de la violence du système capitaliste, puissent être séduits par ce type de rhétorique. Voilà pourquoi, comme je le montre aussi dans le livre, malgré les multiples arguments rationnels avancés par les gens sérieux pour réfuter leurs thèses, ces polémistes réactionnaires parviennent toujours à avoir le dernier mot.

Dans l’introduction, j’ai dit que je voulais comprendre pourquoi un journaliste comme Zemmour finissait toujours « par avoir raison alors qu’il défie la raison ». La réponse est que son discours n’obéit pas aux mêmes règles de « grammaire » que celle des savants. Dire que ces polémistes ont toujours raison, c’est constater que leur prose touche toujours un public beaucoup plus vaste que celui des chercheurs. Toutefois, cet impact dans le grand public ne peut pas s’expliquer complètement si on se contente d’analyser la relation entre l’auteur et ses lecteurs. Il faut se pencher sur une autre dimension de la réception des discours publics : celle qui concerne les médiateurs, c’est-à-dire les journalistes.

Le venin que les polémistes comme Drumont ou Zemmour mettent dans leur plume est une sorte de carburant nécessaire pour faire tourner le moteur médiatique. C’est une arme rhétorique, bien adaptée à la « fait-diversion » de l’actualité. Je montre que les deux polémistes sont passés maîtres dans l’art de créer des scandales, de provoquer des duels (à l’épée pour Drumont, à la télé pour Zemmour) ; ce qui est le meilleur moyen de doper leur audience. Ce n’est pas un hasard si un personnage comme Drumont s’est imposé au moment même où le capitalisme s’emparait du marché de l’information. La concurrence effrénée que se livrent les grands journaux de l’époque (et les chaînes télévisées d’aujourd’hui) les contraint à une course à l’audience dont profitent ceux par qui le scandale arrive.

Edouard Drumont a joué un rôle fondateur dans la fabrique de ces discours de haine en mettant au point les trois grandes règles qu’applique aujourd’hui un polémiste comme Zemmour : ressasser constamment les mêmes thèses en se maintenant au centre de l’actualité (grâce à la multiplication des polémiques), privilégier des exemples frappants (crimes, attentats, etc), parler à demi-mot (c’est le modèle des « petites phrases » lepénistes, qui fonctionnent sur le mode des sous-entendus, des allusions racistes, pour provoquer des polémiques et des plaintes en justice, de façon à entretenir la posture des victimes du « politiquement correct »).

Lorsqu’un chercheur étudie des sujets qui sont des enjeux brûlants dans les luttes partisanes du moment, il ne peut éviter que son travail soit récupéré par les uns et dénoncé par les autres. Je précise donc que ma comparaison ne porte que sur la grammaire des discours de haine que Drumont et Zemmour ont développée à 130 ans d’intervalle. A aucun moment je n’établis une équivalence entre l’antisémitisme (tel qu’on le définit de nos jours) et l’islamophobie. Je montre simplement que beaucoup de Français ne prenaient pas vraiment au sérieux l’antisémitisme de Drumont à la fin du XIXe siècle parce qu’ils ne pouvaient pas imaginer qu’il pourrait déboucher sur le génocide du peuple juif quelques décennies plus tard. Le cas de Georges Bernanos est à cet égard très significatif. Même si nous vivons aujourd’hui (en France) dans une société beaucoup plus pacifique que les générations précédentes, nous ne pouvons pas savoir ce que l’avenir nous réserve. Les massacres perpétrés ces dernières années au nom du « grand remplacement » prouvent que le venin dans la plume peut encourager une violence inouïe chez les fanatiques.

Il est bien sûr nécessaire de lutter contre tous les discours de haine qui existent aujourd’hui, y compris ceux qui se réclament de l’Islam. Cela ne doit pas pour autant conduire à minimiser la gravité de l’islamophobie que nourrissent les écrits de Zemmour et consort. Il faut combattre sans relâche l’utilisation politicienne qu’en fait l’extrême droite, mais aussi la complaisance de nombreux journalistes à son égard.

Retour sur le « Retour à Reims » de Didier Eribon

 

Après deux mois d’interruption, je reprends aujourd’hui mon blog avec les mêmes intentions qu’avant l’été. C’est une démarche qui caractérise, je le rappelle, les « intellectuels spécifiques » (pour reprendre une formule de Michel Foucault), engagés dans la défense de l’autonomie de la science, mais qui s’efforcent de transmettre dans l’espace public les connaissances issues de leurs recherches afin d’aider leurs concitoyens à mener leurs propres combats, et non pour parler à leur place ou pour porter des verdicts d’expert sur leurs comportements.

Cette forme d’engagement suppose qu’on soit capable d’appliquer à soi-même les outils critiques que nous mobilisons pour étudier les autres milieux sociaux. Force est pourtant de constater que cette démarche auto-réflexive est rarement pratiquée par les chercheurs en sciences sociales. Dans son Esquisse pour une auto-analyse [Editions, Raisons d’agir, 2004, p. 37-38], Pierre Bourdieu fait le constat suivant : « il y a beaucoup d’intellectuels qui mettent en question le monde ; il y a très peu d’intellectuels qui mettent en question le monde intellectuel. Ce qui se comprend aisément si l’on voit qu’on ne peut se risquer à le faire sans s’exposer à voir retournées contre soi les armes de l’objectivation, ou, pire, à subir des attaques ad hominem, visant à détruire dans son principe, c’est-à-dire dans sa personne, son intégrité, sa vertu, quelqu’un qui ne peut apparaître que comme s’instituant, par ses interventions, en reproche vivant, lui-même sans reproche »

Cet été, je me suis demandé pourquoi quelques intellectuels éprouvaient malgré tout le besoin de se mettre ainsi en danger. Peut-on trouver des raisons sociologiques susceptibles d’expliquer qu’un tout petit nombre de chercheurs soient enclins à pratiquer « l’auto-analyse », non pas comme « culte du moi », mais comme une réflexion critique sur leur trajectoire et sur leurs contradictions ?

Ce sont ces préoccupations qui m’ont incité à relire le Retour à Reims de Didier Eribon (paru chez Flammarion en 2009 et réédité dans la collection « Champs » en 2018, précédé d’un entretien avec Edouard Louis). Ce livre illustre parfaitement la démarche de l’«intellectuel spécifique » que je défends, au sens où il revient sur son itinéraire de « miraculé social » en s’interrogeant sur ses choix de vie, ses engagements, et ses propres préjugés.

Tout le début du livre est centré sur son enfance dans une famille d’ouvriers qui vivait en HLM, dans la banlieue rémoise. Cette description m’a particulièrement touché parce qu’elle évoque une forme de « socialisation primaire » proche de celle que j’ai moi-même connue (je l’ai rapidement mentionnée dans la postface de mon livre Penser avec, penser contre [Belin, 2003]). Le petit Didier, qui souffrait terriblement des disputes familiales incessantes, se prit à détester son père, borné et violent. C’est dans le but d’échapper à cette sorte d’enfer qu’il mobilisa l’un des rares atouts qu’il avait à sa disposition (ses bons résultats scolaires). Il s’engagea alors, à corps perdu, dans la recherche d’un « ailleurs » qu’il découvrit page après page en lisant des livres, puis en les écrivant lui-même.

La volonté de se rendre « étranger » à cet univers familier fut accentuée par des interrogations précoces sur son identité. Didier Eribon évoque un détail qui semblera anecdotique pour beaucoup de gens, mais dont j’ai pu, moi aussi, mesurer l’importance lorsque j’étais enfant dans un village d’Alsace. Etant donné que, jusque dans les années 1960-70, cette France de l’Est était encore peu métissée, le fait d’avoir la peau un peu plus foncée que la moyenne était perçu comme un signe d’étrangeté, laquelle était désignée à l’aide d’un vocabulaire illustrant les préjugés dominants. Didier Eribon raconte que sa mère lui disait : « tu ressembles à un bougnoule ». A la même époque, je devais affronter de mon côté les jeux de mots sur mon nom de famille et le surnom de « fellagha ».

Ce type d’insultes montre bien comment, dans les classes populaires, la perception des nuances, même infimes, de la couleur de peau pouvait être nommée (dans un contexte politique dominé par la guerre d’Algérie), à l’aide du vocabulaire public qui dénonçait l’ennemi du « nous Français ». Toutefois, les effets de ces assignations identitaires précoces furent contradictoires. Elles ont sans doute conforté les stéréotypes issus de la domination coloniale au sein de la génération des Français nés après la Seconde Guerre mondiale, mais elles ont aussi engendré – chez ceux qui les ont subies – une solidarité à l’égard des victimes du racisme, d’abord instinctive, puis de plus en plus argumentée. C’est l’une des raisons qui explique un autre point commun dans nos itinéraires de transfuges sociaux. Didier Eribon et moi, nous nous sommes engagés dès la fin de l’adolescence dans la lutte contre le racisme. Je me suis rendu compte, en lisant Retour à Reims, que c’est sur cette question que nos itinéraires s’étaient croisés, même si nous ne nous connaissons pas. Grâce à Didier Eribon – qui collaborait alors aux pages littéraires du Nouvel Obs – cet hebdomadaire a publié un compte rendu de mon livre le Creuset français, paru en 1988. Etant donné que les pages littéraires de ce journal étaient à l’époque sous la coupe de François Furet et des émules de Fernand Braudel, je me doute qu’il ne fut pas facile de faire passer un papier sur un livre qui critiquait sans ménagement le dernier opus braudélien intitulé l’Identité de la France

Didier Eribon poursuit son récit en rappelant que la double stigmatisation qu’il a subie dans l’enfance (physique et sociale) a été puissamment renforcée par l’homophobie qui était très répandue dans le monde ouvrier de l’époque, y compris au sein de sa propre famille. S’il s’est réfugié dans le monde des livres, c’est aussi pour échapper à ce type d’insultes. Ses lectures lui ont permis de découvrir des raisons de se justifier d’exister comme homosexuel et comme intellectuel, assumant ainsi une double rupture avec sa famille et sa classe sociale d’origine.

Loin des discours victimaires qui dominent aujourd’hui le débat public sur les « minorités », Eribon montre aussi comment la stigmatisation peut devenir une ressource. En s’intégrant progressivement au sein de la sub-culture gay, il a réussi à franchir progressivement les barrières de classe. Il a contourné la forteresse universitaire pour obtenir une reconnaissance internationale grâce à ses ouvrages sur le monde gay. Nommé tardivement professeur de sociologie à l’université d’Amiens, il a joué un rôle essentiel dans la légitimation académique de ce nouveau domaine de recherche, confirmant ainsi le rôle essentiel que jouent les « outsiders » dans la progression du savoir.

Dans son Retour à Reims, Didier Eribon résume parfaitement son itinéraire en reprenant à son compte le concept d’ « habitus clivé » proposé par Pierre Bourdieu. On constate que toute sa réflexion autobiographique est fortement marquée par la sociologie bourdieusienne ; ce qui ne relève pas du hasard. Ceux dont l’identité a été contestée dans l’enfance et qui ont rejoint la catégorie des « transclasses » peuvent se retrouver plus ou moins complètement dans son Esquisse pour une auto-analyse.

Cela ne signifie pas pour autant que les membres honoraires de la communauté des « habitus clivés » soient d’accord sur tout. Je n’ai jamais partagé, pour ma part, la fascination de Didier Eribon pour les « grands intellectuels » ; fascination qui l’a poussé à multiplier les livres d’entretien (avec Claude Lévi-Strauss, Georges Dumézil, Ernst Gombrich, Michel Foucault…). De même, je suis beaucoup plus sceptique que lui sur le rôle que de nouveaux « cadres théoriques » pourraient jouer afin de « neutraliser au maximum les passions négatives à l’oeuvre dans le corps social et notamment dans les classes populaires » (p. 160).

Néanmoins, il s’agit-là de déclinaisons différentes engendrées par un même rapport au monde. Les troubles de la socialisation primaire qui façonnent un « habitus clivé » constituent une mise en cause de l’identité personnelle au moment où elle se construit. Un individu qui est, dès le début de sa vie, « mis en question » doit nécessairement « se justifier d’exister », selon une formule qu’affectionnait Bourdieu et qu’il avait empruntée à Sartre. Ce type de dispositions pousse au paroxysme une quête de vérité qui ne se résume pas à la recherche de certitudes scientifiques, mais qui alimente aussi une forte aspiration à la sincérité. C’est ce qui incite les intellectuels qui font partie de cette catégorie de personnes à s’interroger sans complaisance sur eux-mêmes et sur le milieu social qui les a accueillis.

L’habitus clivé résulte très souvent des « maltraitances » subies dans l’enfance, c’est-à-dire des violences (physiques et/ou symboliques) qu’il faut ensuite apprendre à domestiquer. Didier Eribon raconte qu’une étape importante dans ce processus s’est produite à l’adolescence, illustrée par des comportements indisciplinés, proches de la délinquance. Ces comportements peuvent être rapprochés, là aussi, de ce qu’a raconté Bourdieu dans son auto-analyse et de ce que j’ai moi-même vécu quand j’étais interne à l’école normale d’instituteurs de Mirecourt.

La suite du parcours de Didier Eribon a été conforme au processus de sublimation de la violence que l’on retrouve fréquemment dans ce type de trajectoire. Processus qui explique l’attirance fréquente de ces intellectuels pour les auteurs révolutionnaires (Sartre pour Bourdieu, Marx pour notre génération), et qui se concrétise par un engagement politique contre le pouvoir de la classe dominante. Finalement, le désenchantement à l’égard de la politique conduit les transclasses à l’habitus clivé vers des formes de résistance recroquevillées sur le monde intellectuel.

Les traces du passé dans le présent peuvent se retrouver dans leur manière d’écrire. L’obsession de la « vérité » (entendue aussi comme sincérité) et les vestiges d’une « délinquance » transposée dans l’univers de la pensée expliquent leur refus de hurler avec les loups (quelle que soit la couleur du loup). J’ai intitulé le livre dans lequel j’évoque mon parcours : « Penser avec, penser contre » parce que cette formule caractérise bien ce type de disposition. Elle apparaît très nettement dans le Retour à Reims de Didier Eribon, qui n’hésite pas à critiquer les auteurs auxquels il se réfère par ailleurs (que ce soit Lacan, Bourdieu, Hoggart… ). Preuve qu’il se situe au niveau des arguments, en évitant les références/révérences et les affiliations ostentatoires au service de telle ou telle cause ou  tel ou tel maître à penser.

Ce type d »écriture savante peut aussi conserver la trace des dispositions pour la rébellion qui se manifestaient auparavant dans l’indiscipline scolaire. La véhémence des termes que Didier Eribon utilise parfois pour critiquer des intellectuels dont il est pourtant proche sur le plan politique en témoigne. J’en veux pour preuve ce passage qui vise le philosophe Jacques Rancière. « Et je crains fort que les intellectuels qui, manifestant ainsi leur ethnocentrisme de classe et projetant leurs propres modes de pensée dans la tête et à la place de ceux desquels ils parlent en prétendant être attentifs à leurs paroles, se gargarisent des « savoirs spontanés » des classes populaires – et ce avec d’autant plus d’enthousiasme qu’ils n’ont jamais rencontré dans leur vie quelqu’un qui y appartienne, si ce n’est en lisant des textes du XIXe siècle – ne courent le risque de se heurter à de sérieux démentis et à de cruelles déconvenues » (p. 155-156). Je pense qu’il aurait été possible de défendre le même argument dans un langage plus simple et plus généreux. Mais je sais d’expérience qu’il est très difficile de domestiquer constamment sa plume.

Ce qui m’a paru finalement le plus important dans ce livre, ce sont les interrogations de Didier Eribon sur sa propre trajectoire et ses propres engagements. Son auto-analyse est centrée sur une question que tous les adeptes de « l’intersectionnalité » gagneraient à prendre au sérieux. Eribon se demande en effet pourquoi il n’avait jamais écrit, auparavant, sur son itinéraire de «transclasse » ? Pourquoi, dans les ouvrages qu’il a consacrés à la question homosexuelle, n’avait-il jamais réfléchi au problème de l’« intersection » entre son identité de gay et son identité de miraculé social ? En lisant les réponses qu’il tente d’apporter à ces interrogations, on comprend qu’il puisse être facile « en théorie » de combiner tous les critères qui définissent l’identité d’une personne, mais qu’en pratique (c’est-à-dire dans la vie sociale réelle), ce soit beaucoup plus difficile. Didier Eribon a pu ainsi militer, d’un côté, en faveur du prolétariat révolutionnaire et, d’un autre côté, en faveur de la minorité homosexuelle, mais il n’a jamais pensé à articuler les deux, alors même qu’il était le mieux placé pour le faire. Sans insister ici sur un problème que je suis en train d’approfondir, je pense que la défense d’une cause dans l’espace public (sa politisation) aboutit le plus souvent à mutiler l’identité des personnes réelles en les réduisant à des personnages uniquement définis par cette cause.

Une autre dimension autocritique qui m’a semblé très précieuse, car elle est en rapport direct avec le contexte politique actuel, c’est la réflexion que Didier Eribon développe sur ses propres préjugés en montrant qu’ils étaient nécessaires pour qu’il puisse rompre avec son milieu oppressant.

Après avoir longtemps partagé la posture des intellectuels qui dénoncent le « racisme », le « sexisme », « l’homophobie » de ceux qui votent pour l’extrême droite, Eribon esquisse dans ce livre une démarche plus compréhensive (et donc plus conforme aux finalités herméneutiques des sciences sociales) ; ce qui ne le conduit pas, bien évidemment, à justifier les préjugés qu’exploite l’extrême droite. La prise en compte du critère de classe l’amène finalement à mieux comprendre le discours de son père, alors qu’il le rejetait auparavant comme un fatras de préjugés archaïques. Quand Didier était lycéen, militant dans une mouvance trotskyste, son père était encore un électeur fidèle du Parti communiste, très hostile à l’égard des « étudiants gauchistes qui veulent nous dire ce qu’il faut faire » et qui « dans dix ans viendront nous commander ». Pour le jeune Didier, ce genre de propos était typique du discours des vieux staliniens que dénonçaient les leaders du mouvement de Mai 68. Mais aujourd’hui, il est bien obligé de réviser son jugement : « comment pourrais-je désormais penser que mon père avait tort ? ». Ces anciens étudiants révolutionnaires sont toujours aussi sûrs d’eux-mêmes, mais en vieillissant « ils ont rejoint ce à quoi ils étaient socialement promis, ils sont devenus ce qu’ils devaient devenir »  ; c’est-à-dire des dominants qui passent leur temps à expliquer au peuple ce qu’il doit penser (p. 128-129).

Eribon estime que l’abandon des classes populaires par la gauche a eu pour effet de laisser un espace vacant que le Front National a réussi à occuper en valorisant le Français plutôt que l’ouvrier. Son livre montre comment la domination capitaliste s’incruste dans la vie quotidienne des classes populaires les contraignant à défendre leur dignité en puisant, dans les discours publics auxquels elles ont accès, des éléments susceptibles de les rattacher à un « nous » dont elles peuvent être fières. Ses deux frères n’ont pas connu la même réussite que lui. Ils font toujours partie des classes populaires et votent aujourd’hui pour le Front National. Bien que Didier ne se soit jamais réconcilié avec eux, il avoue : « je ne suis plus aussi certains qu’auparavant du jugement que je dois porter sur tout cela » (p. 118).

Réflexions sur « les leçons de l’histoire »

Je n’ai pas pu alimenter mon blog au cours de ces dernières semaines car j’ai dû mettre les bouchées doubles pour terminer à temps l’ouvrage qui va paraître en septembre à la Découverte, sous le titre Le venin dans la plume. Edouard Drumont, Eric Zemmour et la face sombre de la République. Je reprendrai régulièrement ce blog à la rentrée. En attendant, je vous propose de méditer sur cette tribune que j’ai publiée dans le Monde le 15 juillet

Dans l’un des musées de Münich (l’Alte Pinakothek), est conservé un tableau d’Albrecht Altdorfer intitulé « la bataille d’Alexandre ». Il célèbre en apparence la victoire d’Alexandre le Grand face aux roi des Perses Darius III, lors de la fameuse bataille d’Issos en 333 avant JC. Toutefois, lorsqu’on observe attentivement ce tableau, on ne peut qu’être frappé par un énorme anachronisme. Ce n’est pas Alexandre, en effet, qui est représenté, mais l’empereur Maximilien . Et les combattants « perses » ressemblent en tous points aux soldats turcs qui assiégeaient la ville de Vienne en 1529, l’année même où Altdorfer exécuta son tableau.

Dans son livre le Futur passé, l’historien Reinhart Koselleck a pris cet exemple pour montrer qu’à cette époque, « présent et passé se trouvaient englobés dans un seul et même horizon historique »1. En raisonnant à partir d’un concept de temps continu et homogène, les Européens voyaient l’histoire comme un réservoir d’exemples, dans le prolongement de l’« Historia magistra vitae » (« l’histoire éduque la vie »), défendue dès l’Antiquité par Cicéron. Le formidable choc qu’a provoqué la Révolution française a bouleversé ce schéma en imposant la conviction que les hommes pouvaient, par leurs actes, provoquer des ruptures décisives dans le cours de l’histoire. Devenu étranger à notre présent, le passé n’est plus désormais perçu comme un réservoir d’exemples, mais il peut encore éclairer nos conduites, à condition de mettre en œuvre des méthodes spécifiques pour décrypter les traces qui sont parvenues jusqu’à nous.

Ce nouveau rapport entre le passé et le présent s’imposa au début du XIXe siècle avec « l’école historique allemande » qui fut le point de départ de l’histoire comme discipline savante. Il existe encore aujourd’hui des essayistes qui conçoivent le passé comme un réservoir d’exemples et qui veulent nous faire croire que « l’histoire repasse toujours les mêmes plats ». Néanmoins, les historiens sérieux se situent à l’intérieur du cadre conceptuel construit au début du XIXe siècle. Tous partent du principe que le passé diffère du présent, même s’ils ne sont pas d’accord sur les leçons que l’on peut tirer de l’histoire.

Les marxistes ont cherché dans le passé des lois permettant d’orienter les luttes du présent et de prédire l’avenir. Leurs prophéties ayant été cruellement démenties par les faits, cette manière de relier le passé au présent a été abandonnée, au profit d’autres perspectives, moins ambitieuses, mais plus crédibles. Même s’il n’existe pas de lois de l’histoire, comparables aux lois de la physique ou de l’astronomie, on peut mettre en évidence des processus de longue durée, comme l’a fait par exemple Norbert Elias en montrant que le développement des sociétés humaines avait produit une extension incessante des « chaînes d’interdépendance » reliant les hommes entre eux. C’est aussi dans cette perspective que s’est développée l’histoire structurale de Fernand Braudel qui recherchait derrière l’écume des événements, des constantes de longue durée.

La sociologie durkheimienne a exploré une autre facette des relations passé/présent, que Pierre Bourdieu a résumée dans un article intitulé « le mort saisit le vif »2. On peut éclairer le présent en montrant combien il est conditionné ou déterminé par le passé, que ce soit dans la langue, dans les institutions, les formes matérielles, les structures mentales. Dans cette perspective, le rôle civique de l’historien est comparable à celui du psychanalyste : ramener à la conscience le passé refoulé pour permettre aux citoyens de s’émanciper des contraintes qui pèsent sur eux sans qu’ils le sachent. C’est cette fonction sociale de l’histoire qu’évoquait Marc Bloch quand il disait que l’histoire doit « aider les hommes à mieux vivre ».

Ces différentes façons d’éclairer le présent en s’appuyant sur le passé sont autant d’outils qu’un historien peut combiner pour apporter sa petite contribution aux débats d’actualité. Prenons l’exemple de la polémique qui s’est développée ces derniers mois à propos du « retour des années 1930 ». Elle a été fortement alimentée par les propos du président de la République qui s’est dit « frappé par la ressemblance entre le moment que nous vivons et celui de l’entre-deux-guerres ». Cette petite phrase avait une finalité politique évidente. Les élections européennes approchant, le chef de l’Etat s’efforçait d’exploiter à son profit l’idée que « le mort saisit le vif », pour mobiliser le camp libéral contre le camp nationaliste. Des noms comme Mussolini, Hitler, Pétain, de même que les mots « nazisme » ou « fascisme » conservent aujourd’hui une forte charge émotionnelle car notre mémoire collective est encore hantée par les fantômes de cette époque. Il n’est donc pas surprenant que les idéologues de l’extrême droite ait aussitôt réfuté ces analogies en dénonçant la « dramatisation » et « l’amalgame » faite entre les dirigeants populistes de l’Europe actuelle et les dictateurs de l’entre-deux-guerres.

Sans chercher à arbitrer ce genre de polémiques, l’historien peut mettre en évidence de nombreuses similitudes entre la période actuelle et les années 1930. De même que la crise du capitalisme (le « jeudi noir » de Wall Street en octobre 1929) a joué un rôle décisif dans la montée en puissance des forces réactionnaires en Europe, de même c’est la crise du capitalisme financier qui explique aujourd’hui l’accession au pouvoir de l’extrême droite dans plusieurs pays européens.

Un autre point commun tient au type d’arguments que privilégient les partis d’extrême droite pour endoctriner les masses : l’ennemi c’est l’étranger, celui qui nous envahit, qui ne partage pas nos valeurs, nos traditions. On peut aussi constater la similitude des propos visant à dénoncer les élites, et plus particulièrement les gouvernants accusés d’utiliser le pouvoir que le peuple leur a confié pour défendre leurs intérêts personnels. Dans les périodes de crise, ce qu’on appelle maintenant « le populisme » a toujours un impact particulièrement fort, étant donné l’impuissance dans laquelle se trouvent les dirigeants pour résoudre les problèmes du peuple. Ce fut la toile de fond de l’affaire Stavisky, en 1934, qui permit à l’extrême droite de mobiliser une fraction importante des classes populaires pour tenter d’abattre la République.

Ces points communs ne doivent pas, néanmoins, masquer tout ce qui sépare le monde actuel de celui qu’ont connu les générations précédentes. La charge émotionnelle que conserve la référence aux années 1930 tient au fait que la crise économique et politique a débouché sur une violence de masse sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Or, nous vivons dans une société où la question de la violence ne se pose plus dans les mêmes termes qu’autrefois. Les derniers Français ayant vécu la guerre sur le territoire national auront tous au moins 75 ans en 2020. Jamais la société française n’avait connu une aussi longue période de paix.

Paradoxalement, cette pacification des relations internationales, qui a touché également notre vie politique intérieure, a facilité le retour de l’extrême droite sur le devant de la scène à partir des années 1980. A la différence de l’Action Française qui prônait la « révolution nationale » pour rétablir la monarchie, l’extrême droite d’aujourd’hui ne dit plus explicitement qu’elle veut abattre la démocratie ; elle prétend même défendre les « valeurs de la République ». Quoi qu’on puisse en penser, cette façon de se positionner dans l’espace public a un fort impact dans la population. En 1934, des millions de Français apportèrent leur soutien au front antifasciste parce qu’ils se sentaient directement concernés par les menaces qui pesaient sur la démocratie. Aujourd’hui, la majorité de nos concitoyens n’éprouvent plus ce genre de craintes. Comment pourraient-ils avoir vraiment peur de dirigeants qui sont invités en « prime time » sur toutes les chaînes télévisées ? C’est l’une des raisons qui explique la difficulté auxquelles se heurtent aujourd’hui les forces progressistes qui veulent développer la solidarité, notamment à l’égard des réfugiés.

La comparaison entre notre époque et les années 1930 montre une autre différence essentielle. La diminution de la violence physique a eu pour contrepartie une aggravation des nouvelles formes de contraintes, que les sociologues appellent la « violence douce » : la pérénnisation du chômage de masse, la précarisation de l’emploi, l’enchaînement des salariés dans des dispositifs technologiques de plus en plus sophistiqués ont considérablement affaibli les capacité de résistance collective. Alors que les années 1930 avaient été un paroxysme de la lutte des classes, la démobilisation actuelle se traduit par un désintérêt croissant pour la politique ; l’abstention étant aujourd’hui le premier parti des classes populaires.

Si l’on peut voir dans la référence à l’entre-deux-guerres une volonté de dramatiser la vie politique actuelle, il ne faut pas pour autant négliger une autre leçon de l’histoire. Norbert Elias nous a appris que la tendance historique de très longue durée qui a entraîné une pacification des conduites humaines pouvait être, dans certains cas, brutalement inversée, comme ce fut le cas avec le nazisme. Etant donné que les partis d’extrême droite n’ont pas, eux non plus, de recette miracle pour résoudre la crise, lorsqu’ils mettent la main sur l’Etat en jouant sur les fantasmes national-sécuritaires de l’opinion, ils sont pris dans un engrenage répressif qui les pousse à multiplier les boucs émissaires. Ce qui se passe aujourd’hui au Brésil ou en Hongrie prouve que ce passé-là est toujours bien présent et qu’il peut engendrer notre avenir.

1Reinhart Koselleck, Le Futur passé, Ed EHESS, 1990.

2Pierre Bourdieu, « Le mort saisit le vif », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1980.

Marie-Claude Brossollet, éditrice solidaire.

Triste nouvelle : Marie-Claude Brossollet est décédée le vendredi 19 avril. Un grand nombre de collègues ont déjà fait part de leur émotion suite à cette disparition et ont rendu hommage à une femme qui fut à la fois une grande éditrice et une personnalité très attachante. Dans mon blog de cette semaine, je voudrais apporter, moi aussi, un témoignage sur le rôle essentiel que Marie-Claude Brossollet a joué pour le développement et la diffusion de la recherche en sciences sociales.

Dans l’article nécrologique que le Monde lui a consacré, le 21 avril, Alain Beuve-Mery a rappelé les nombreuses collections de manuels scolaires qu’elle a lancées depuis son arrivée comme directrice éditoriale chez Belin en 1983, puis comme directrice générale de 1985 jusqu’à sa retraite en 2008. Elle a également abrité dans sa maison des revues de haute vulgarisation scientifique (« Pour la science ») et aussi la fameuse revue poétique « Po&sie » , dirigée par Michel Deguy.

Il était de notoriété publique que Marie-Claude Brossollet vouait une véritable passion pour l’histoire. L’une des raisons de cet attachement tenait à l’ancienneté des éditions Belin. Fondée par François Belin en 1777, cette maison fut pendant longtemps une entreprise familiale indépendante. Marie-Claude Brossollet se battit corps et âme pour préserver cette liberté. Mais après son départ en retraite, le combat fut perdu puisque Belin (qui fait partie aujourd’hui du groupe Humensis) fut rachetée en 2014 par la SCOR, une société de réassurance.

Marie-Claude Brossollet aimait rappeler, à ceux qui avaient tendance à considérer Belin comme un « petit » éditeur, que sa maison avait édité le fameux manuel d’Augustine Fouillée (alias G. Bruno), Le Tour de France par deux enfants. Mais ce passé prestigieux n’alimentait pas, chez elle, une vision nostalgique de l’histoire. L’Histoire de France en treize volumes qu’elle édita entre 2009 et 2012, sous la direction de Joël Cornette, fut une synthèse remarquée, car elle intégra les recherches les plus récentes publiées par la communauté historienne.

Dans cet hommage, je voudrais insister sur un point que le Monde aurait pu (aurait dû) rappeler, concernant le rôle important que Marie-Claude Brossollet a joué dans l’édition des sciences sociales et son engagement en faveur de l’interdisciplinarité. C’est un point dont je peux, en effet, témoigner personnellement.

A la fin des années 1980, le petit « triumvirat » informel que nous venions à peine de former avec Michel Offerlé et Christian Topalov concocta le projet de fonder une nouvelle revue. Nous n’étions pas satisfaits par les deux grands modèles qui dominaient alors le petit monde des sciences sociales françaises. Comme le montrait la composition de son comité de rédaction, les Annales fondées par Marc Bloch et Lucien Febvre en 1929, s’étaient repliées sur une discipline historique alors triomphante, abandonnant du même coup leur ambition interdisciplinaire. Quant aux Actes de la Recherche en Sciences Sociales, ils nous apparaissaient comme la revue d’un seul homme (Pierre Bourdieu), alors que nous penchions pour une revue fonctionnant comme un outil au service du travail collectif.

Fort du succès éditorial qu’avait rencontré mon livre sur le Creuset français (Le Seuil, 1988) j’ai contacté, sans succès, plusieurs éditeurs pour leur parler de notre idée de revue. Après une expérience malheureuse auprès d’une maison que je ne nommerai pas, sur le conseil de mon collègue François Weil (qui dirigeait avec Jean Heffer la collection « Histoire et société. Culture américaine » chez Belin), j’ai proposé le projet à Marie-Claude Brossollet. Alors que tout le monde prédisait que notre entreprise tournerait au fiasco, elle nous a soutenus, envers et contre tous. C’est ainsi qu’est née la revue Genèses. Sciences sociales et histoire, qui est aujourd’hui l’une des principales revues françaises en sciences sociales. Avec Michel Offerlé, nous avons réussi à convaincre Marie-Claude Brossollet d’amplifier l’aventure de la revue, en créant une collection d’ouvrages que nous avons appelée : « Socio-Histoires ». J’invite les lecteurs de ce blog à consulter le catalogue de tous les livres que nous avons publiés dans cette collection. Certes, l’entreprise ne fut jamais très rentable d’un point de vue commercial, mais elle fut un outil important pour le développement de l’interdisciplinarité et sont rayonnement intellectuel fut incontestable. Un grand nombre de jeunes politistes, sociologues, historiens, anthropologues – dont beaucoup sont aujourd’hui d’éminents universitaires – ont eu la possibilité, grâce Marie-Claude Brossollet, de publier leur thèse et de se faire connaître dans le monde intellectuel français.

Je me souviens avec émotion des réunions avec Michel Offerlé et Marie-Claude Brossollet dans son bureau de la rue Férou. Marie-Claude m’impressionnait terriblement parce qu’elle avait son franc-parler. Le plus souvent, je m’en remettais au talent de négociateur de Michel pour faire « passer » des projets de livres très savants et dont on ne savait pas s’ils trouveraient leur public. Derrière son côté un peu bourru et parfois sarcastique, Marie-Claude cachait une véritable passion pour le métier des lettres et pour le savoir. Cette corde, on ne la faisait jamais vibrer en vain. J’ai moi-même publié plusieurs livres dans la collection « Socio-Histoires ». Deux d’entre eux (Sur la crise de l’histoire et Etat, nation, immigration) ont été réédités ensuite en « Folio » chez Gallimard. Le troisième (Pensez avec, penser contre. Itinéraire d’un historien) est reparu en poche chez Belin, dans la collection « Histoire ».

Marie-Claude Brossollet défendait une conception de l’édition devenue rare. A l’encontre de la logique prédatrice de « l’écrémage », elle acceptait qu’on évalue la rentabilité d’une collection non pas sur un seul volume, mais sur la moyenne des ouvrages publiés dans l’année ou sur plusieurs années. Ce qui nous donnait la possibilité, en tant que directeurs de collection, de faire jouer le principe de solidarité entre les jeunes chercheurs prometteurs mais inconnus et les auteurs plus confirmés. Cependant pour que ce principe fonctionne, encore fallait-il que les auteurs jouent le jeu. Marie-Claude Brossollet regrettait parfois que les novices qui avaient obtenu la reconnaissance de la « république des Lettres » en publiant leur première œuvre chez Belin se soient ensuite précipités vers des maisons considérées comme plus prestigieuses. Pour que la solidarité fonctionne, il faut être au moins deux…

C’est un aspect de la « crise de l’édition » qu’on a trop tendance à oublier aujourd’hui.

A propos du « blackface » : politique, mémoire et histoire.

Dans son édition du 26 mars, le Monde titrait : « A la Sorbonne, la guerre du « blackface » gagne la tragédie grecque ». L’article évoquait le coup de force d’une cinquantaine de militants de la Ligue de défense noire africaine (LDNA), de la Brigade anti-négrophobie et du Conseil représentatif des associations noires (CRAN) ayant bloqué l’entrée de l’université pour protester contre un spectacle qu’ils jugeaient « racialiste ». Dans le cadre du festival Les Dionysies qu’il organise depuis quelques années à Paris, Philippe Brunet devait présenter « Les Suppliantes », le premier volet des « Danaïdes » d’Eschyle. Mais l’utilisation par la troupe de maquillages sombres et de masques pour personnifier les Danaïdes fut considérée par ces militants antiracistes comme une résurgence du “blackface” : comédiens blancs se grimant en noir pour se moquer des Noirs. Ce coup de force a fait l’objet de condamnations multiples. Beaucoup d’observateurs ont dénoncé un « contresens historique », étant donné que le masque dans la tragédie grecque répondait à des logiques culturelles et sociales fort éloignées des nôtres (avec ses traits exagérés, il permettait d’être vu de loin, il donnait la possibilité à un acteur de jouer plusieurs personnages, etc.).

L’Observatoire des libertés, qui regroupe un grand nombre d’organisations de gauche, comme la Ligue des Droits de l’Homme, la CGT, la Ligue de l’enseignement, etc. a publié un communiqué dénonçant cette opération. « Si le blackface est une pratique condamnable, en ce qu’il a pour objet d’humilier les « Noirs », en l’espèce, les motivations de la compagnie ne relèvent ni de ce projet ni de cette pratique. Personne ne peut s’ériger ainsi en censeur autoproclamé. Si certains considèrent que la pièce est raciste, le recours légal, ce sont les tribunaux, lesquels n’ont pas été saisis. Il n’est pas admissible, dans une société démocratique, que le débat ne puisse avoir lieu autour d’une œuvre parce qu’on a empêché l’œuvre d’être représentée. Le public doit avoir librement accès à l’œuvre pour se faire sa propre opinion. Ce n’est pas à un groupe de pression, quelle que soit la légitimité de son combat, de s’interposer entre l’œuvre et le public ».

Bien évidemment, cette offensive des militants identitaires d’extrême gauche a été accueillie avec enthousiasme par les identitaires du bord opposé. Dès le 28 mars, un article sur le sujet a été publié dans Causeur dénonçant «  le masque noir des antiracistes ». « La censure décoloniale tente une fois de plus d’imposer sa tyrannie, jouant de son discours victimaire permanent pour étouffer l’art, la culture, la pensée. Ils sont une injure à l’intelligence, un danger pour la liberté, une menace pour l’idée même de civilisation ».

Il est vrai qu’aujourd’hui, pour exister dans l’espace public, il faut faire des « coups » qui provoquent des polémiques et cet incident, qu’on pourrait juger anecdotique, a effectivement suscité un vaste écho dans les médias. On doit cependant constater que ces militants antiracistes ont non seulement réussi l’exploit de faire quasiment l’unanimité contre eux, mais ils ont aussi aggravé les divisions au sein des forces qui se reconnaissaient autrefois dans « la gauche » ; puisque l’UNEF a soutenu le blocage de la Sorbonne, alors que celui-ci a été condamné notamment par la LDH et la CGT.

Même si la cause invoquée par ces militants (lutter contre le racisme) est louable, on ne peut ignorer que la forme d’intervention qu’ils ont privilégiée (empêcher des spectacles présentés comme contraires à la cause qu’ils défendent) rappelle les opérations commando de l’Action Française avant la Première Guerre mondiale. La différence c’est que l’Action Française rejetait la démocratie et cherchait à prendre le pouvoir par la force, alors que les groupes antiracistes d’aujourd’hui n’ont pas d’autres issues que la démocratie parlementaire, ce qui suppose de rallier l’opinion publique à sa cause en élargissant le front de lutte, en trouvant des alliés, etc. Malheureusement, le rejet massif que suscite ce genre d’actions violentes aboutit au résultat inverse. C’est la droite la plus réactionnaire qui tire les marrons du feu.

Ce qui me paraît également très contestable dans ces dénonciations du « blackface », c’est l’usage simpliste que ses partisans font de l’histoire. Pourtant, c’est un domaine où ils ont incontestablement marqué des points. Il est frappant de constater en effet que tous ceux qui ont condamné le blocage de la Sorbonne, ont commencé par dénoncer les méfaits du blackface. C’est le cas, par exemple, de Michel Guerrin, rédacteur en chef du Monde. Dans un article du 29 mars, il revient sur cette polémique en écrivant : « Cette pratique était, à l’origine, dans les Etats-Unis du XIXe siècle, clairement raciste : des Blancs au visage ciré se donnent en spectacle pour moquer les Noirs ». Il poursuit en disant qu’aujourd’hui les usages du blackface sont « plus ambigus ». Il cite comme exemple le footballeur Antoine Griezmann qui a dû faire repentance après avoir publié sur Twitter une photo de lui grimé avec une perruque afro, en « hommage » aux basketteurs des Harlem Globetrotters. Il ajoute qu’en 2018, les animateurs du carnaval de Dunkerque, qui accueille toujours des adeptes du blackface, ont dû se justifier face aux accusations de racisme.

Or les travaux historiques qui ont été publiés récemment sur le blackface montrent que ces spectacles ont toujours été « ambigus ». Pour illustrer ce point, je m’appuierai sur des écrits publiés par des auteurs qu’on ne peut pas soupçonner de la moindre complaisance à l’égard du racisme. Il s’agit du livre de l’historien américain William T. Lhamon, Raising Caïn. Blackface performance from Jim Crow to Hip-Hop, publié par Harvard University Press en 1998. Il a été traduit en français sous le titre Peaux blanches, masques noirs. Performances du blackface de Jim Crow à Michael Jackson, édition Kargo et L’Eclat, 2008, avec une préface du philosophe Jacques Rancière.

Il est regrettable, mais logique (vu la position hégémonique qu’occupent aujourd’hui dans le champ intellectuel les identitaires de tous poils) que ce très beau livre n’ait pas rencontré plus d’écho dans notre espace public. Dans sa préface, Jacques Rancière a clairement indiqué les raisons pour lesquelles cet ouvrage était important. Les spectacles en blackface, concoctés au début du XIXe siècle par des comédiens blancs grimés en noir dans de petits théâtres populaires new-yorkais, étaient typiques d’une « culture sans propriété ». William Lhamon la définit en réhabilitant un vieux mot anglais : « lore », terme qu’il détache du terme « folk-lore », lequel s’est imposé par la suite pour assigner une culture à un peuple. Rancière enfonce le clou en soulignant qu’une culture n’est la propriété d’aucun groupe ethnique, car elle est « toute entière affaire de circulation ». La circulation d’une pratique culturelle permet non seulement de la faire partager à d’autres publics, mais elle aboutit toujours aussi à des formes d’appropriations multiples et contradictoires. Ce qui fut le cas au début du XIXe siècle, car le public qui assistait à ces représentations était composé d’esclaves et d’ouvriers (blancs et noirs) de toutes origines.

Pourtant, dès le départ, le spectacle blackface « a fait l’unanimité de tous les bien pensants » contre lui, ajoute Rancière, résumant l’une des thèses centrales du livre. Non seulement les bourgeois cultivés le rejetaient car ils le trouvaient trop vulgaire, mais il était dénoncé également par les antiracistes de l’époque. « Les champions de l’émancipation des Noirs comme Frederick Douglass, relayés plus tard par la tradition de gauche, dénonçant cette appropriation des chants et danses du peuple noir, transformés en caricatures racistes d’un peuple enfoncé dans sa minorité. C’est récemment seulement que les historiens du blackface ont commencé à complexifier cette vision du spectacle de ménestrels comme une caricature issue du Sud esclavagiste donnée par des Blancs pour conforter le racisme de leurs semblables ».

William Lhamon ne nie pas, bien évidemment, que depuis le milieu du XIXe le blackface ait majoritairement servi la cause d’une représentation raciste des Noirs. Néanmoins, il s’interroge sur deux grandes questions.

1. Comment des spectacles qui avaient pour finalité, dit-on, de conforter l’identité raciale des Blancs, ont-ils pu inciter ce même public à s’intéresser au jazz, puis au hip hop, qui sont des formes culturelles issues du blackface ?

2. S’ils étaient tous racistes, pourquoi les comédiens des petits théâtres américains ont-ils éprouvé le besoin de s’approprier les gestes des Noirs pour en faire un nouveau genre de spectacle? Lhamon établit un lien entre les jeunes ouvriers new yorkais qui se rassemblaient en 1820 sur le marché Saint Catherine pour voir les jeunes esclaves noirs faire la « danse des anguilles » et les jeunes Japonais d’aujourd’hui qui imitent les coiffures africaines en portant des dreadlocks.

Dans les spectacles blackface, les Blancs grimés en noir ont contribué (peut-être à leurs corps défendant) à pérenniser les pratiques culturelles des esclaves noirs en maintenant, sous la forme de la dérision, la dynamique des échanges culturels mondiaux qui triomphe aujourd’hui. Ils ont pris plaisir à s’approprier des éléments de cette culture, et à les transformer en signes. Pour les ouvriers blancs et pauvres qui assistaient à ces spectacles, la gestuelle des comédiens grimés en noir est devenue un symbole de résistance face à la culture dominante. Ils côtoyaient des Noirs dont beaucoup étaient des ouvriers comme eux, même s’ils les percevaient dans le même temps comme des êtres différents d’eux. Ils ne les voyaient pas comme des personnages ridicules, mais comme des individus possédant un art tout particulier pour tourner en dérision les puissants, compétences qu’ils s’approprièrent pour leurs propres combats. Ce qui n’empêche pas que ces compétences désirables aient pu aussi alimenter la stigmatisation de ceux qui étaient perçus comme des êtres inférieurs. Comme le dit Jacques Rancière : « Fascination et répulsion tournent dans cette appropriation des différences, dans le geste de la main qui donne à la peau blanche un masque noir imitant et rejetant la peau noire »

Le philosophe attribue au « post-modernisme » et au « post-colonialisme » cette lecture renouvelée de l’histoire du blackface. Elle me semble tout à fait compatible avec la démarche du socio-historien, du fait même qu’elle prend en compte la diversité des critères (et notamment la classe sociale) qui composent l’identité d’une personne. C’est cette diversité qui explique la complexité d’un phénomène comme le blackface. J’ai moi-même travaillé sur cette question dans mon livre Chocolat. La véritable histoire d’un homme sans nom (Bayard, 2016). Ce jeune esclave cubain arrivé à Paris en 1886, comme homme de peine au service d’un célèbre clown anglais, est un exemple extrême de la stigmatisation par la couleur de peau, contradictoirement véhiculée par les spectacles en « blackface », puisque Rafael a été affublé du surnom « Chocolat », devenu son nom officiel (car il n’a jamais eu d’état civil). Et pourtant, en jouant subtilement sur les attentes du public aristocratique et bourgeois du Nouveau-Cirque, il deviendra l’un des artistes les plus célèbres de Paris à la Belle Epoque. La pantomime intitulée « Paris-Ballon », qu’il a co-écrite avec son compère le clown blanc George Foottit (créée en 1902), est une fascinante illustration de la manière dont ces artistes populaires sont parvenus à contourner, avec leurs moyens propres, les stéréotypes dominants. Les deux clowns, déguisés en femmes, se poudrent pour séduire le même homme, mais ils/elles se trompent au moment du maquillage, ce qui les conduit à échanger leur couleur de peau. Le bellâtre qu’ils/elles voulaient séduire est alors plongé dans des affres de perplexité. Ce sont ces quiproquos qui constituent le principal ressort comique du spectacle.

Comme on le voit, cette réflexion renouvelée sur le « blackface » permet de repenser aussi la question des « appropriations culturelles » que les militants identitaires dénoncent souvent comme une forme de colonialisme. Ces critiques sont parfois justifiées, mais il ne faut pas oublier que « l’appropriation culturelle » fonctionne toujours dans les deux sens, et quelle est souvent pour les groupes dominés un moyen d’échapper aux assignations identitaires. Mais pour comprendre cela, il faut partir du principe que l’identité d’une personne ne se réduit pas à sa couleur de peau ; ce qui est finalement le comble du racisme.

Le mépris de classe (suite). La question de l’intentionnalité.

Dans mon précédent blog, j’ai cité les propos que Gaspard Gantzer a tenus sur la chaîne C News, le 19 février, après la manifestation des gilets jaunes. « Je suis sûr que si on faisait des tests de QI à l’entrée des manifestations, il n’y aurait pas grand monde ! » J’ai reçu récemment un message de sa part, regrettant que je n’aie pas suffisamment replacé cette phrase dans le contexte de l’émission télévisée où elle a été prononcée. Cette critique, exprimée d’une façon bienveillante, m’a incité à m’interroger sur moi-même. N’aurai-je pas été victime du syndrome de l’intellectuel qui critique les élites tout en se conduisant lui-même comme le porte-parole auto-proclamé des classes populaires ? Cela m’a conduit à approfondir ma réflexion sur la question du « mépris de classe ».

Comme je l’ai dit dans l’introduction de ce blog, j’essaie de me tenir constamment à distance des jugements de valeur ; ce qui est particulièrement difficile quand on aborde les problèmes qui nourrissent les polémiques de l’actualité. Les clans et les partis qui s’affrontent quotidiennement sur ces sujets sont à l’affût des moindres analyses qui peuvent servir leur cause. On se retrouve ainsi tiré à hue et à dia, récupéré par les uns et donc aussitôt dénoncé par les autres. Les propos de Gaspard Gantzer, qui a été le conseiller en communication de François Hollande, ont été immédiatement exploités par l’extrême droite. Boulevard Voltaire, le site internet de Robert Ménard, élu maire de Béziers en 2014 avec le soutien du Front National, a sonné la charge le 19 février, dans un éditorial intitulé : « Gaspard Gantzer : l’intelligence faite homme face à la bêtise en gilet jaune ». Après avoir rappelé la phrase de ce dernier sur le QI des manifestants, le site en a tiré la leçon suivante : « C’est en entendant ce type de propos, tenus par une personne très diplômée, sans doute bien éduquée et aspirant à exercer des responsabilités politiques, qu’on se dit que Zemmour n’a peut-être pas tout à fait tort lorsqu’il évoque la résurgence de la lutte des classes dans notre pays. Une lutte des classes qui ne peut être qu’attisée lorsque de tels propos sont tenus par un représentant de « l’élite » ».

Eric Zemmour, théoricien de la lutte des classes dans les colonnes du Figaro, il y aurait de quoi rire, si l’on oubliait où peut mener ce genre de rhétorique. L’histoire montre en effet que depuis la fin du XIXe siècle, l’extrême droite a toujours tenté de s’approprier la critique populaire des élites pour alimenter son anti-intellectualisme. Telle a été jusqu’aujourd’hui la principale source du « populisme », au sens vrai du terme.

Comme je ne tiens nullement à ce que mon analyse du « mépris de classe » puisse être récupérée par ce genre de polémistes, je voudrais revenir sur le commentaire des propos de Gaspard Gantzer que j’ai publié sur mon dernier blog. Celui-ci m’a rappelé que ses réflexions ne visaient nullement l’ensemble des manifestants, mais uniquement ceux qui se livrent régulièrement à des violences. Sa phrase sur le QI ne faisait que confirmer et amplifier ce que Hayk Shahinyan, le représentant des gilets jaunes présent lors de cette émission, avait lui-même affirmé en dénonçant « des imbéciles, des décérébrés qui n’ont rien à foutre dans les rues de Paris, dans des manifestations de gilets jaunes ». Je n’ai aucune raison de contester cette interprétation. Mais cela n’empêche pas que Hayk Shahinyan a fermement réagi contre les propos de Gaspard Gantzer sur le QI en lui rétorquant : « Soyez pas méprisant non plus. Ce genre de déclaration ne calme pas les choses. »

C’est cette dernière remarque qui m’a conduit à parler de « réflexes élitistes ». Mais comme je n’ai pas précisé ce que j’entendais par là, je vais le faire maintenant. Je pense que le mépris de classe peut prendre deux grandes formes. La première est intentionnelle. Elle vise explicitement à dévaloriser les classes populaires, surtout lorsqu’elles se mobilisent pour lutter contre les injustices. Les caricatures publiées en juin 36 dans l’hebdomadaire Gringoire, que j’ai reproduites dans mon précédent blog, en sont une parfaite illustration.

La seconde forme de mépris de classe n’est pas intentionnelle. Ce sont des gestes et des propos qui sont perçus, ou ressentis, comme du mépris par les milieux populaires. J’ai utilisé le mot « réflexe » pour désigner cette absence d’intentionnalité. Dévaloriser des manifestants, même lorsque leurs comportements violents peuvent être condamnés, en mettant en cause la faiblesse de leur « QI », c’est une forme de mépris de classe, fréquente chez les élites fortement scolarisées, qui peut-être intentionnelle, mais pas nécessairement.

J’ai cité dans mon Histoire populaire de la France un précédent illustre. C’est celui de Victor Hugo. En 1841, dans son discours de réception à l’Académie française, il avait utilisé le mot « populace » pour désigner le peuple, sans se rendre compte que ce terme était perçu comme du mépris par les classes populaires. Le menuisier Jacques Vinçard, qui animait une revue appelée la Ruche Populaire, écrivit alors à Hugo pour lui dire combien il s’était senti humilié par ce terme. L’historien Louis Chevalier, qui évoque cet incident dans son livre Classes laborieuses, classes dangereuses (Hachette-Pluriel, 1978), raconte que Hugo tenta de se justifier, sans vraiment convaincre. Mais le plus important, c’est que la critique de Vinçard ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd. Hugo s’efforça, dans la suite des Misérablesle roman qu’il était en train d’écrire – de donner une image plus positive, plus compatissante, des classes populaires.

Lorsqu’on offre la possibilité à ceux qui sont victimes de ces préjugés de classe d’exprimer publiquement leur indignation, on ouvre un chemin qui peut permettre aux élites de se remettre en question. L’exemple de Victor Hugo montre que c’est, pour elles, le meilleur moyen de s’enrichir.

Le mépris de classe des années 1930 à nos jours

Caricature 36

Le mouvement des gilets jaunes a permis de faire resurgir, dans l’espace public, la question du mépris de classe. Dans un article du Monde Diplomatique, « Les élites face aux « gilets jaunes », Une philosophie du mépris » (mars 2019), Bernard Pudal a montré que les propos insultants à l’égard de « ceux qui ne sont rien » tenus par Emmanuel Macron et plusieurs de ses ministres résultaient, pour une large part, de la naïveté de ces élites brutalement arrivées au pouvoir sans expérience politique. « Sans métier, ils disent ce qu’ils pensent » ajoute Pudal. Autrement dit, ils expriment tout haut ce qu’une bonne partie de la classe dominante pense tout bas. Dans le blog d’aujourd’hui, j’ai voulu donner un aperçu du mépris de classe, tel qu’il s’exprimait dans les années 1930, à une époque où ce n’était pas le manque d’expérience politique qui l’alimentait, mais à l’inverse un choix délibéré afin de mobiliser ceux d’en haut en attisant leur haine contre ceux d’en bas.

Les caricatures que j’ai reproduites ci-dessus sont parues dans Gringoire, un hebdomadaire d’extrême droite, le 5 juin 1936. Fondé par Horace de Carbuccia, issu d’une vieille famille noble de Corse, cet hebdomadaire connut un succès phénoménal à partir de 1934, lorsque les partis de gauche et les radicaux se rassemblèrent au sein du front antifasciste. Deux ans plus tard, la victoire du Front Populaire et le déclenchement des grèves ouvrières dans tout le pays poussèrent au paroxysme la lutte des classes. Grâce à Henri Béraud, son journaliste vedette, Gringoire devint l’un des principaux organes de l’extrême droite anticommuniste et antisémite. Béraud s’acharna surtout contre Léon Blum et contre Roger Salengro, ministre de l’Intérieur sous le Front Populaire, le poussant finalement au suicide.

Ces caricatures illustrent différentes facettes de la haine de classe qui s’empara alors de la bourgeoisie française. La première montre parfaitement l’une des grandes constantes dans les réactions des dominants lorsque leurs privilèges sont mis en cause : déplacer le terrain de la polémique vers des questions identitaires. Telle fut la raison de l’acharnement contre Léon Blum, qui fut à partir de ce moment-là constamment stigmatisé en tant que juif par la droite et l’extrême droite. Les caricatures suivantes témoignent de ce qu’on peut appeler le « racisme de classe ». Les ouvriers en grève sont présentés comme des analphabètes, incapables d’écrire correctement en français, et comme des alcooliques qui font la noce sur les tombes des Communards (car pour la droite, le mouvement ouvrier c’était toujours mieux avant). La dernière caricature illustre ce qui est sans doute la forme la plus constante du racisme de classe dans l’histoire : ceux qui luttent pour leurs droits et leur dignité sont décrits comme des brutes épaisses, des « casseurs » sans foi ni loi. Le version années 1930 de ce scénario est clairement affichée dans cette caricature : les ouvriers en grève ne sont que des demeurés manipulés par le PCF, qui finiront par fracasser le crâne de Léon Blum contre le mur des lamentations.

Sous une forme euphémisée, c’est le même genre d’arguments qui ont été réactivés pour discréditer les gilets jaunes. Le pouvoir macronien et ses soutiens ont multiplié les efforts pour déplacer les enjeux du terrain économique et social vers le terrain identitaire. J’avais noté, dans la conclusion de mon Histoire populaire de la France, que le programme présidentiel d’Emmanuel Macron (intitulé « Révolution ») était plus à gauche que celui de Hollande et Valls sur les questions humanitaires puisqu’il refusait de renouer « avec les guerres de religion qui ont failli anéantir la France ». Il rejetait la stigmatisation des musulmans en affirmant qu’il fallait arrêter de suspecter la loyauté de ceux que nous avons accueillis. « Rien ne serait pire que d’enfermer dans le soupçon une partie de la population française ».

J’en avais conclu que si Macron parvenait à légitimer son programme libéral accentuant les inégalités entre les riches et les pauvres sans tirer sur les grosses ficelles identitaires que tous ces prédécesseurs avaient manipulées sans vergogne depuis le milieu des années 1980, alors on pourrait effectivement le créditer d’une véritable « révolution » politique. Mais celle-ci n’a pas eu lieu. Dès que le mouvement des gilets jaunes a remis au centre du débat public la question des inégalités et des injustices sociales, aussitôt la machine gouvernementale a réactivé les vieilles recettes identitaires. Les gilets jaunes ont tour à tour été présentés comme des racistes, des antisémites, des xénophobes, des homophobes, etc. La classe dominante a pu ainsi retourner l’argument de l’antisémitisme par rapport aux années 1930 (à l’époque elle dénonçait les juifs, aujourd’hui elle dénonce ceux qui dénoncent les juifs) mais la finalité politique reste la même.

Je précise, pour éviter que mes propos soient mal interprétés, que ce constat ne vise nullement à mettre sur le même plan les antisémites des années 1930 et leurs adversaires actuels. Comme je l’ai souvent répété, combattre l’antisémitisme est absolument nécessaire aujourd’hui. Ce que je critique c’est uniquement le détournement de cette cause légitime pour discréditer ceux qui luttent contre les injustices et les inégalités sociales.

Autre illustration flagrante de cette exploitation politique des thèmes identitaires, la mobilisation de tout le gouvernement contre la société Décathlon qui projetait de commercialiser le voile destiné aux sportives de confession musulmane. En ravivant le sempiternel débat sur le « communautarisme », Emmanuel Macron, qui voulait apparaître sur la scène mondiale comme le grand dirigeant libéral de notre temps, est devenu la risée de toute la presse internationale, comme l’a noté Anna Lippert dans Libération (27 février 2019). Et ce n’est pas fini. Après avoir tâté le terrain pour voir s’il était possible de relancer le débat sur « l’identité nationale », le gouvernement s’apprête à réactiver les polémiques sur la laïcité.

Les tentatives de la classe dominante pour étouffer les revendications sociales en occupant le terrain identitaire ne sont pas le seul point commun entre les années 1930 et aujourd’hui. La stigmatisation du langage populaire, que j’ai évoquée plus haut, à partir des caricatures de Gringoire, a brutalement resurgi avec les gilets jaunes. Dans l’article suggestif qu’elle a consacré à cette question, Chloé Leprince a rappelé les propos d’Emmanuel Macron concernant le « boxeur gitan » (https://www.franceculture.fr/societe/les-mots-dun-boxeur-gitan-petite-histoire-du-mepris-de-classe-par-la-langue) : « Le boxeur, la vidéo qu’il fait avant de se rendre… il a été briefé par un avocat d’extrême gauche. Ça se voit ! Le type, il n’a pas les mots d’un gitan. Il n’a pas les mots d’un boxeur gitan. » Les propos d’Emmanuel Macron sur le niveau de français de Christophe Dettinger, le boxeur condamné pour avoir frappé des membres des forces de l’ordre le 5 janvier 2019, illustrent parfaitement un ethnocentrisme de classe supérieure, persuadé que le langage populaire se caractérise par la pauvreté de sa syntaxe et de son vocabulaire. Chloé Leprince cite les propos qu’a tenus l’épouse du boxeur à la suite des commentaires présidentiels. « C’est humiliant, complètement humiliant. Mon mari a fait des études, il est responsable, il travaille. On paye nos impôts, on est Français, on est des citoyens honnêtes et on nous rabaisse ».

Le mépris de classe à l’égard des gilets jaunes s’est exprimé de bien d’autres manières. Par exemple, Laurent Alexandre, un urologue spécialiste d’intelligence artificielle, n’a pas hésité à affirmer, dans une conférence à l’école polytechnique, que les « gilets jaunes » n’étaient pas capables de comprendre les enjeux mondiaux des mutations technologiques actuelles. Gaspard Gantzer, l’énarque « de gauche », qui fut conseiller en communication de François Hollande, est intervenu sur la chaîne C News le 19 février pour commenter les incidents survenus lors de la dernière manifestation des gilets jaunes, en disant : «C’est sûr que si on faisait des tests de QI avant les manifestations, il n’y aurait pas grand monde…» Le tollé provoqué par ces propos l’a contraint à s’excuser. Néanmoins, ces dérapages sont autant d’illustrations des réflexes élitistes qui surgissent lorsque les dominants se sentent menacés dans la domination qu’ils exercent habituellement sur le peuple.

Les gilets jaunes, l’antisémitisme et « la démocratie du public »

L’agression verbale dont a été victime l’académicien Alain Finkielkraut le samedi 16 février, en marge de la manifestation des gilets jaunes, a relancé la polémique sur le rôle joué par l’extrême droite dans ce mouvement. Je m’empresse de souligner que je condamne moi aussi fermement les insultes antisémites dont cette personnalité a été l’objet. Le parquet de Paris a porté plainte. C’est désormais à la justice de faire son travail. La question que l’on est néanmoins en droit de se poser concerne le traitement médiatique de cette affaire, qui a fait l’objet d’une dénonciation unanime et la une de l’actualité pendant plusieurs jours.

Dans un entretien publié par le Monde du 19 février, l’historien Laurent Joly a tiré une petite sonnette d’alarme en disant qu’une « récupération excessive de cet incident pourrait bien être contre-productive ». Tous ceux qui ont travaillé sur l’histoire du racisme et de l’antisémitisme savent en effet que les leçons de morale sont généralement impuissantes à endiguer la montée de ce type de haine. Le consensus des élites crée souvent des réflexes de rejet parmi ceux qui se sentent exclus, déclassés ou abandonnés. Une forme primaire et quasiment pathologique de la résistance populaire à la domination sociale consiste à prendre systématiquement le contre-pied du discours dominant. (En Suisse, on appelle ceux qui disent toujours « non » les « Neinsager » ). J’ai étudié ce phénomène dans mon livre sur le massacre des Italiens à Aigues-Mortes en 1893 (réédité en poche chez Fayard en 2018). C’est lorsque les gendarmes ont voulu protéger les saisonniers piémontais venus travailler dans les salins que la haine des « trimards » (ouvriers français sans emploi) à leur égard a été décuplée car le réflexe xénophobe a été alors légitimé par un combat contre les « forces de l’ordre ».

Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’il ne faut pas défendre ou protéger ceux qui sont victimes d’agressions racistes ou antisémites. Mais il est important que les condamnations morales soient complétées par des analyses permettant d’expliquer et de comprendre ce genre de phénomène. C’est à ce niveau, me semble-t-il, que les chercheurs en sciences sociales peuvent avoir une petite utilité. Mais paradoxalement, dans l’entretien qu’il a accordé au Monde, Laurent Joly donne des arguments qui vont à l’encontre de son souci d’éviter toute « récupération excessive » de ce genre d’affaires. « Toutes proportions gardées », dit-il, les insultes à l’égard d’Alain Finkielkraut « m’ont rappelé l’agression dont a été victime Léon Blum à Paris le 13 février 1936. Une foule de sympathisants et de membres de l’Action française s’était rassemblée aux abords du boulevard Saint-Germain dans le cortège funèbre de Jacques Bainville. Soudain, le député socialiste et chef de file du Front populaire pour les prochaines élections passe par hasard en voiture. Il est reconnu par la foule, qui se rue sur lui, l’abreuve d’injures et le blesse à coups de canne. Les justifications des agresseurs sont les mêmes : que vient-il faire là ? c’est une provocation, etc. Dans les deux cas, l’antisémitisme est palpable ».

Les lecteurs du Monde risquent de ne pas retenir le début de la phrase, alors qu’il est absolument essentiel : « toute proportion gardée ». En effet, on peut voir une similitude dans les justifications avancées par les agresseurs mais le contexte, c’est-à-dire la structure sociale et politique au sein de laquelle ces propos prennent tous leur sens, n’était pas dans les années 1930 comparable à celle d’aujourd’hui.

Voici le lien qui permettra au lecteur de consulter, dans le Populaire (qui était alors le quotidien officiel du parti socialiste), le récit détaillé de l’agression dont a été victime Léon Blum.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k822204s.item

Il est très peu question, dans ce compte rendu détaillé, des propos tenus par les agresseurs d’extrême droite, parce que ce qui a fait scandale à l’époque c’est l’agression physique du leader de la SFIO. Laurent Joly la réduit à quelques coups de canne. En réalité, les militants d’extrême droite ont brisé la vitre de la voiture où se trouvait Léon Blum et l’ont ainsi gravement blessé à la tête. Lorsqu’il est parvenu à en sortir, il a été molesté dans la rue à coups de pied. Finalement, c’est grâce à l’intervention d’ouvriers du bâtiment qui travaillaient à proximité que les agresseurs ont pris la fuite. Blum a été ensuite conduit à l’Hôtel Dieu. « Sérieusement atteint à la tête, perdant abondamment son sang, il a fallu une ligature de l’artère temporale gauche pour stopper l’hémorragie ».

Le point commun entre cet attentat et l’agression dont a été victime Finkielkraut c’est la violence verbale, mais ce dernier n’a pas subi d’agression physique. Comme je l’ai montré dans mon Histoire populaire de la France, cette « pacification » des relations sociales est une caractéristique de la démocratie du public dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Cela ne conduit nullement à relativiser la « gravité » de ces événements (car ce n’est pas à l’historien de définir le « grave » et le « non grave »). C’est simplement rappeler que les normes définissant la violence ont considérablement changé depuis les années 1930. Certes, tout comme le racisme, l’antisémitisme peut aujourd’hui encore déboucher sur des agressions physiques. néanmoins, celles-ci relèvent plus de la délinquance urbaine  que de l’action politique proprement dite.

J’ajoute que l’agression contre Léon Blum ne fut pas perpétrée par quelques individus isolés dans une foule en gilets jaunes, mais par plusieurs centaines de militants d’extrême droite, dont 50 participèrent directement aux agressions physiques qui aboutirent à l’hospitalisation du leader de la SFIO. Dans les années 1930, l’antisémitisme s’inscrivait dans un régime de partis, c’est-à-dire de groupes organisés, avec des leaders, une discipline, des journaux, un programme politique, etc. L’antisémitisme était très répandu à l’extrême droite, mais aussi à droite, dans les professions libérales, dans la petite bourgeoisie commerçante, dans une partie des classes dirigeantes. Alors que l’agression dont a été victime samedi dernier Alain Finkielkraut a été condamnée par tous les partis politiques et dans tous les médias. L’antisémitisme se diffuse principalement aujourd’hui sur les réseaux sociaux, ou par des « tags », en tout cas par des auteurs anonymes, qui ne représentent plus un courant politique constitué comme tel.

Laurent Joly esquisse dans le même entretien une autre comparaison qui me paraît problématique. Celle-ci concerne directement les gilets jaunes. « La grande différence avec le boulangisme ou le phénomène ligueur de la fin des années 1930, c’est qu’il n’y a pas de leaders qui ressortent, pas une voix forte pour dire : l’antisémitisme, on n’en veut pas ! » Et il ajoute : « De même, les grands dirigeants des mouvements antiparlementaires de la fin des années 1930, comme le colonel de La Rocque ou Jacques Doriot, condamnaient les débordements antisémites de leurs troupes. Je n’ai entendu aucune réprobation similaire de la part des figures de proue des « gilets jaunes » ». Présenter Jacques Doriot comme une sorte de rempart contre les débordements antisémites est vraiment surprenant pour un historien spécialiste de cette période. Faut-il rappeler que Doriot fut un partisan radical de la collaboration, qu’il contribua à la création de la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme (LVF) et qu’il combattit personnellement sous l’uniforme allemand sur le front russe, avec le grade de lieutenant de la Waffen-SS ?

La comparaison de Laurent Joly risque de d’entériner l’idée que le comportement des gilets jaunes serait encore plus condamnable que celui des partis d’extrême droite des années 1930 parce qu’aucune « voix forte » ne s’est élevée contre l’antisémitisme. Là encore, le raisonnement illustre une incompréhension concernant les bouleversements politiques qui se sont produits depuis les années 1930. S’il n’y a pas de « voix forte » chez les gilets jaunes pour condamner l’antisémitisme, c’est tout simplement parce qu’ils ont constamment refusé de se structurer comme un parti politique avec des porte-parole parlant au nom de tout le mouvement. Mais cela n’a pas empêché que, depuis le mois de décembre, un grand nombre d’entre eux ont marqué publiquement leur réprobation à l’égard des propos racistes ou antisémites. Beaucoup estiment cependant qu’ils n’ont pas à se justifier constamment par rapport à des mises en cause sans cesse réactivées dans les médias. Comme je l’ai souligné ailleurs, le refus de toute forme de représentation et de structuration nationale est le reflet d’une époque où les réseaux sociaux facilitent les liens horizontaux et diversifient à l’infini les prises de paroles. Mais c’est aussi un point faible du mouvement car les extrémistes de tous bords peuvent enfiler un gilet jaune pour tenter de populariser leur discours de haine.

Je ne peux pas être d’accord non plus avec les propos de Laurent Joly quand il affirme que « Le reflux du mouvement rend de plus en plus visible ces ultras qui se radicalisent ». « C’est eux qu’on entend de plus en plus ». Là encore, ce qui frappe dans ce raisonnement, c’est la méconnaissance des règles de fonctionnement de notre régime démocratique actuel. Laurent Joly oublie de préciser que si on entend de plus en plus les extrémistes, ce n’est pas parce que leur audience progresse au sein du mouvement des gilets jaunes, mais parce que les grands médias leur accorde une importance démesurée par rapport à ce qu’ils représentent. Pour faire le scoop, pour booster l’audimat, il faut sans cesse mettre en avant les casseurs et les extrémistes. C’est d’ailleurs un motif récurrent dans les critiques que les gilets jaunes adressent à l’égard des journalistes. Ce discours sur la « radicalisation » des gilets jaunes a pris une telle ampleur qu’il a fallu que Nicolas Lerner, le responsable de la DGSI, vienne en personne calmer le jeu dans les colonnes du Parisien. « A aucun moment les groupes ultras n’ont réussi à prendre le leadership sur ce mouvement même s’ils voient en lui une opportunité de s’en prendre aux symboles de la République, qui sont leurs cibles habituelles ».

Des éclairages historiques qui aboutissent à stigmatiser les gilets jaunes en les situant dans le prolongement des ligues d’extrême droite aboutissent finalement à légitimer les revendications du CRIF exigeant que les manifestations de gilets jaunes soient désormais interdites. Effectivement, si ces derniers représentent un danger encore plus grand que l’extrême droite des années 1930, alors il est urgent de les interdire.

Il faut être vraiment coupé des réalités populaires pour ne pas se rendre compte des conséquences désastreuses de ce genre d’amalgame. Dans leur immense majorité en effet, les gilets jaunes ne se sentent pas concernés par l’antisémitisme. La plupart d’entre eux disent que çà n’a jamais été un sujet de discussion dans leur groupe. Ce qu’ils déplorent le plus, ce sont les tentatives incessantes pour déplacer les problèmes de la sphère économique et sociale vers la sphère identitaire. C’est là que se situe en effet l’enjeu majeur de cette lutte sociale. Ceux qui ont hâte qu’on cesse de mettre en cause leurs privilèges cherchent à discréditer le mouvement en occupant le terrain identitaire où ils peuvent distribuer des leçons de morale à peu de frais. C’est cette stratégie qu’ont délibérément choisie Emmanuel Macron et son gouvernement.

Puisque Laurent Joly esquisse une comparaison entre Léon Blum et Alain Finkielkraut, il n’est pas inutile de rappeler qu’ils représentent deux figures radicalement opposées de l’action publique. Léon Blum était détesté par la droite et l’extrême droite parce qu’il s’était allié au PCF et qu’il menait un combat politique contre les inégalités et les injustices sociales. Ces ennemis ont constamment utilisé la carte identitaire pour tenter de le disqualifier ; mais Léon Blum ne s’est jamais, pour sa part, placé sur ce terrain-là. Il n’en va pas de même pour Alain Finkielkraut. Dès le début des années 1980, il a été l’un des premiers intellectuels à utiliser ce type d’arguments pour stigmatiser les musulmans. Lors des émeutes urbaines de 2005, il n’a pas hésité à affirmer dans le journal israélien Haaretz (19 novembre 2005) : « En France, on a tendance à réduire ces émeutes à leur dimension sociale, de les voir comme une révolte des jeunes des banlieues contre leur situation (…). Le problème, c’est que la plupart de ces jeunes sont des Noirs ou des Arabes avec une identité musulmane. » Dans le même article, il présente l’équipe de France de football, comme une équipe « « black-black-black », ce qui en fait la risée de toute l’Europe ». En décembre 2017, lors de l’enterrement de Johnny Halliday, il note : « Le petit peuple des petits blancs est descendu dans la rue pour dire adieu à Johnny. Ils étaient nombreux et il était seul. Les non-souchiens brillaient par leur absence.»

Tous ces discours explicitement positionnés sur une ligne identitaire pour occulter la question sociale sont ressentis comme du racisme par les Français issus de l’immigration ou de la colonisation. Les insultes qu’a subies samedi dernier Alain Finkielkraut, et notamment les propos affirmant « On est chez nous », ne peuvent pas se comprendre si l’on oublie ce contexte délétère.

L’histoire est constamment exploitée aujourd’hui par ceux qui s’affrontent sur le terrain identitaire. Les uns cherchent à nous persuader que la France est toujours une société coloniale et les autres présentent les gilets jaunes comme des nazillons antisémites. Même si ce n’est pas toujours facile, il est important que les historiens de métier se tiennent à distance de toutes ces manipulations. Utiliser le combat contre l’antisémitisme pour tenter d’interdire les manifestations des gilets jaunes contre les injustices sociales, c’est le plus mauvais service que l’on puisse rendre à la cause qu’on prétend défendre ; car cela risque d’alimenter le sentiment que les juifs sont contre les gilets jaunes. L’Humanité (18 février 2019) est l’un des rares quotidiens à avoir immédiatement réagi pour combattre ce danger en donnant la parole à Maxime Benatouil, membre de la coordination de l’Union juive française pour la paix, lequel a rappelé qu’être juif et gilet jaune ce n’était pas absolument pas incompatible. C’est triste qu’il faille aujourd’hui le rappeler !

Patrick Boucheron : un historien sans gilet jaune.

Le gilet jaune est le vêtement que portent les gens en détresse sur le bord de la route et les ouvriers qui travaillent sur la voirie ou sur les chantiers. Ce sont les invisibles, ceux qui craignent que le public ne les voie pas, qui sont contraints d’enfiler le dit-gilet. Patrick Boucheron n’est assurément pas dans ce cas. Professeur au Collège de France, il est l’historien professionnel que l’on entend le plus souvent à la radio, qui bénéficie du plus grand nombre de comptes rendus dans la presse et qui est le plus régulièrement invité dans les grandes manifestations culturelles. Son dernier ouvrage, La Trace et l’Aura. Vies posthumes d’Ambroise de Milan (IVe-XVe siècles) qui vient d’être publié aux éditions du Seuil, à peine sorti de l’imprimerie, a déjà bénéficié de nombreux comptes rendus élogieux dans les médias.

La reconnaissance publique dont il bénéficie explique peut-être son absence d’empathie à l’égard de ceux qui doivent endosser ce fameux gilet jaune pour tenter d’attirer l’attention. C’est peut-être aussi la raison de la façon cavalière dont il a parlé, lors d’une récente intervention à France Inter, de ses collègues universitaires qui tentent aujourd’hui de mobiliser leurs compétences professionnelles pour expliquer ce mouvement (cf « le Grand entretien » du 7 février 2019, animé par Léa Salamé et Nicolas Demorand).

Je peux témoigner personnellement de cette désinvolture puisque Boucheron affirme dans cet entretien que j’aurais présenté le mouvement des gilets jaunes comme une « jacquerie », alors que je suis intervenu publiquement pour dire exactement le contraire. (Cf le Monde du 28 novembre 2018). Etant donné que Patrick Boucheron m’avait invité dans son émission Matière à penser, diffusée par France Culture le 4 décembre 2018, j’avais même eu l’occasion de lui expliquer directement mon point de vue ce soir-là. On peut se demander à quoi servent ce genre d’émissions culturelles quand celui qui les anime ne se souvient même pas des propos de ses invités.

A la fin de l’entretien diffusé sur France Inter le 7 février, les deux journalistes et l’historien sont tombés d’accord pour déplorer l’ampleur prise aujourd’hui par les « fausses nouvelles » sur les réseaux sociaux. Evoquant une « communauté de désarroi », Patrick Boucheron a alors affirmé d’une voix grave : « Il faut qu’on se ressaisisse collectivement ». Je suis tout à fait d’accord avec cette proposition. Encore faudrait-il que les journalistes montrent l’exemple en évitant de colporter eux-mêmes des fausses nouvelles dans la sphère qui est la leur.

Je connais Patrick Boucheron depuis très longtemps. Notre première rencontre date de 1996, si ma mémoire est bonne, lors d’un débat à l’ENS de la rue d’Ulm (où j’enseignais alors) autour de mon livre Sur la « crise » de l’histoire (Belin, 1996). Il venait tout juste de finir sa thèse et d’être nommé maître de conférences. Dans cet ouvrage, je défendais l’idée qu’il fallait mobiliser les outils que nous offrent les sciences sociales pour mieux comprendre notre propre univers professionnel et les contradictions dans lesquelles nous sommes tous pris. C’est pourquoi je proposais un retour aux réflexions de Marc Bloch sur le « métier d’historien », pour appréhender l’histoire à partir des activités exercées par les historiens, au lieu de continuer à disserter sur le concept d’histoire, sans avoir les compétences des philosophes pour le faire.

Manifestement, je n’ai pas réussi à convaincre Patrick Boucheron. Dans l’entretien de France Inter, il fait constamment référence au « métier d’historien », mais sans jamais préciser ce qu’il entend par ce terme. On comprend, implicitement, que c’est l’exercice de cette compétence professionnelle qui lui a permis d’écrire l’ouvrage sur Ambroise de Milan qu’il est venu présenter ce jour-là aux auditeurs de France Inter. Ce livre est effectivement le résultat d’un long travail, qui suppose une grande érudition, une connaissance fine des archives, une réflexion sur les concepts à mettre en œuvre pour les analyser, etc. N’étant pas spécialiste du Moyen Age, je ne me permettrais pas de commenter cette étude, car j’en serais incapable.

Le problème, c’est que le « grand entretien » de France Inter est diffusé à 8h20, donc à une heure de grande écoute. C’est pourquoi les journalistes demandent surtout à leur invité de commenter l’actualité. Résultat : sur 24 minutes d’émission, à peine quelques unes ont été consacrées à Ambroise de Milan, le reste du temps a été occupé par les gilets jaunes. Du coup, Patrick Boucheron a été confronté à un dilemme: comment peut-on rester historien, tout en acceptant de se soumettre aux questions d’actualité que posent les journalistes ?

C’est pour répondre à ce genre de questions que j’avais plaidé, il y a plus de vingt ans, mais sans grand résultat, pour qu’on réfléchisse aux différentes activités qui définissent concrètement ce qu’on appelle le « métier d’historien ». J’avais proposé qu’on arrête de faire croire au public que ce métier se résumerait à un travail d’archives. Comme on le sait, les salles d’archives sont aujourd’hui occupées en grande partie par des « amateurs d’histoire » qui font leur arbre généalogique, qui raconte l’histoire de leur village, de leurs ancêtres, de leur communauté, etc. De plus, il suffit d’examiner l’ensemble des écrits des historiens professionnels pour s’apercevoir que les ouvrages directement issus d’un travail d’archives ne représentent qu’une petite partie de leurs publications. Ce sont les dominés de notre discipline, c’est-à-dire les plus jeunes, ceux qui dépendent encore fortement de leurs aînés pour leur carrière, qui sont les plus proches de l’archive. Plus on grimpe dans la hiérarchie, plus on s’émancipe des contraintes disciplinaires et plus on monte en généralités. Voilà la tendance globale, même s’il y a des exceptions.

Outre la diversité des types de publications, il faut bien sûr ajouter que le métier d’historien implique aussi des activités d’enseignement, la participation à des tâches collectives pour faire vivre des revues spécialisées, des centres de recherches, des départements universitaires, etc. Enfin, les historiens qui se soucient de la fonction civique de l’histoire doivent s’efforcer de transmettre leurs connaissances savantes auprès d’un public plus large ; ce qui suppose de nouer des relations avec les journalistes. Or les journalistes exercent un autre métier que les historiens, un métier qui a ses propres règles et ses propres contraintes. Lorsqu’elle se déroule dans la sphère culturelle (revues intellectuelles, émissions consacrées spécialement à l’histoire, etc), la collaboration entre les deux professions est relativement facile car l’historien s’adresse à un public amateur d’histoire et (le plus souvent) très scolarisé. Il se trouve alors dans une situation proche de celle qu’il occupe avec ses étudiants.

Cependant, dès qu’un historien veut toucher un public plus large que sa propre classe sociale, il est obligé de changer de registre. Il peut travailler, comme je le fais souvent moi-même, avec des artistes, avec des cinéastes, avec des musées, etc. Il peut aussi accepter les invitations que lui adressent les journalistes qui commentent l’actualité. Toutes ces interventions publiques nécessitent des formes de « traduction » du langage savant pour s’adapter aux attentes du public visé. J’ai expliqué dans l’un de mes blogs précédents que j’avais été pris, moi aussi, dans ce type de contraintes en acceptant de commenter l’actualité des gilets jaunes. Mais étant donné que les 40 années que j’ai consacrées à la recherche ont été centrées sur l’histoire des classes populaires au XIXe et XXe siècles, je pouvais légitimement mobiliser ma compétence pour fournir quelques éclairages sur ce mouvement ; comme l’ont fait d’ailleurs beaucoup d’autres collègues qu’ils soient historiens, sociologues, économistes ou politistes.

Patrick Boucheron n’ayant cessé de répéter au cours de l’entretien du 7 février à France Inter qu’il s’exprimait en tant qu’« historien professionnel », la question qui vient immédiatement à l’esprit – mais que les journalistes ne lui ont évidemment pas posée – est celle-ci : au nom de quelle compétence a-t-il pu parler aussi longtemps des gilets jaunes ? Autrement dit, en quoi une recherche érudite sur un évêque du IVe siècle permet-elle de comprendre un mouvement populaire du XXIe siècle ? Les auditeurs de France Inter ne le sauront pas. Cette clarification aurait été d’autant plus nécessaire que Boucheron multiplie, dans cet entretien, les critiques virulentes, non seulement à l’égard des gilets jaunes, mais aussi (et surtout) à l’égard de ses collègues universitaires qui ont mobilisé leurs compétences pour éclairer le mouvement.

En réalité, ce n’est pas l’historien mais le citoyen Patrick Boucheron, qui s’est exprimé ce matin-là à propos des gilets jaunes. Son point de vue est celui que partage aujourd’hui une grande partie des élites intellectuelles. Pas un mot de compassion pour la misère sociale que ce mouvement a révélée ; pas un mot pour condamner les violences policières qui ont profondément choqué l’opinion (et qui ont été dénoncées par Amnesty International). En revanche, Patrick Boucheron – qui a voté en 2017, au premier et au deuxième tour pour l’actuel président de la République – déplore l’obsession des gilets jaunes qui haïssent Macron. Il relativise leur révolte en disant que « la France n’est pas le pays le plus malheureux du monde », que les inégalités y sont moins fortes qu’ailleurs, etc. Dans le même élan, il apporte tout son soutien au « grand débat » qu’a lancé Emmanuel Macron.

Son réquisitoire est encore plus sévère quand il évoque les universitaires qui sont intervenus dans les médias pour analyser le mouvement des gilets jaunes. Présentant ses opinions politiques comme des constats scientifiques, il n’hésite pas à affirmer que « l’émeute en elle-même n’est pas émancipatrice ». On aimerait savoir sur quelles recherches, le professeur du Collège de France s’appuie pour aboutir à une conclusion aussi générale et aussi péremptoire. Est-ce que cela signifie, par exemple, que la Révolution française n’a pas été émancipatrice ? A l’encontre des nombreux travaux publiés récemment par la nouvelle génération des historiens de cette période, Patrick Boucheron cherche-t-il à réhabiliter l’interprétation libérale de François Furet qui affirmait que toutes les révolutions débouchent sur le totalitarisme?

Boucheron a beau affirmer, à un autre moment de cet entretien : « je ne suis pas le censeur des usages de l’histoire », il s’exprime en réalité comme le Fouquier-Tinville de la discipline. Voilà ce qu’il dit : « on a aussi beaucoup entendu des intellectuels ou commentateurs venir nous vendre leur petite came (identitaire ou insurrectionnelle), comme si on n’avait à s’étonner de rien. La capacité des gens à adhérer à leurs propres convictions alors que tout semble les ébranler ne cesse de m’étonner. »

A la fin de l’émission, un auditeur répondra au professeur, en lui rétorquant que son étonnement n’était qu’une « surprise de classe ». Dans les milieux populaires, en effet, depuis des années il suffisait de tendre l’oreille pour entendre les gens dire : « ca va péter ». Cet auditeur mettait aussi en cause, indirectement, l’usage abusif et constant du « nous » dans le discours public de Boucheron, qui gomme complètement les clivages de classes. C’est à ce niveau que se situe la première divergence entre l’histoire culturelle qu’il pratique, fondée sur le refoulement des rapports sociaux, et l’histoire sociale (ou la socio-histoire) que je défends et dont le but est de déconstruire tous les « nous » de majesté pour tenter de retrouver les individus dans leur infinie diversité.

Etant donné qu’il prône, dans la même émission, une « défense et illustration du métier d’historien », un minimum de respect pour notre communauté professionnelle aurait voulu qu’il distingue, parmi tous ceux qui ont commenté le mouvement des gilets jaunes, au moins deux composantes. Il y a effectivement des intellectuels qui ont cherché à utiliser le mouvement pour défendre leur propre boutique, en se comportant comme les porte-parole du mouvement, confondant du même coup recherche savante et engagement politique.

Cependant, la grande majorité des universitaires qui sont intervenus dans les médias ont mobilisé leurs compétences pour aider le public à comprendre ce mouvement et non pas pour le juger. Patrick Boucheron sait pertinemment que l’histoire (comme toutes les sciences sociales) est une discipline herméneutique, c’est-à-dire compréhensive. Essayer de comprendre un mouvement, ce n’est pas « vendre une petite came identitaire ou insurrectionnelle », c’est respecter les règles élémentaires de notre métier. Une autre règle élémentaire étant, évidemment, de ne pas attribuer à un chercheur des propos qui sont exactement à l’opposé de ce qu’il a écrit.

On peut aussi déplorer le flou de la critique énoncée sous la forme d’un principe moral : « Quelqu’un qui dit ‘je vous l’avais bien dit’, je ne l’écoute pas » ; phrase que France Inter a utilisée comme titre sur son site pour résumer la position de Patrick Boucheron sur les gilets jaunes. Là encore, on se demande qui se cache derrière ce « quelqu’un » et que signifie précisément la formule « je vous l’avais bien dit » ? S’il s’agit d’affirmer qu’un historien ne peut pas prédire l’avenir, c’est l’évidence même. Cependant, je pense que la critique de Boucheron est beaucoup plus radicale. Elle découle d’une conception de l’histoire qu’il résume en disant : « l’historien doit lui restituer toute son étrangeté ». Malheureusement, Boucheron n’utilise pas le bon verbe. Il aurait été préférable qu’il dise : « l’historien peut s’efforcer de rendre au passé son étrangeté », car personne n’a jamais démontré scientifiquement que la seule finalité de l’histoire était celle qui a sa préférence. Un historien peut aussi se donner pour but de retrouver le passé dans le présent, comme Marc Bloch l’avait fait en analysant les traces de l’histoire de France dans la topographie des campagnes françaises de son époque. Contre la vision dogmatique de l’histoire que Boucheron cherche à imposer (et qui renoue paradoxalement avec le « positivisme » qu’il aime pourfendre), il faut donc rappeler que tous les historiens examinent le passé à partir d’un point de vue, qui découle de leur histoire personnelle, de leur formation, de leurs centre d’intérêts, etc. C’est pourquoi j’ai toujours défendu l’idée que les progrès de l’objectivité dans notre discipline exigeaient d’oeuvrer pour plus de pluralisme, notamment dans les recrutements universitaires.

Le point de vue sur l’histoire que défend Boucheron est tout à fait respectable, mais cela ne lui donne pas le droit de dévaloriser les autres. Ce débat, d’apparence épistémologique, a en réalité des conséquences très concrètes. Le but de Patrick Boucheron est en effet de discréditer ceux qui estiment que la recherche historique peut permettre de mieux comprendre le présent. C’est ce que j’ai fait, pour ma part, en analysant le programme présidentiel d’Emmanuel Macron. J’ai montré, preuves à l’appui, qu’il avait complètement occulté le rôle que les classes populaires ont joué dans notre histoire ; ce qui m’a conduit à établir un lien entre cette cécité et une politique libérale taxant en priorité les plus pauvres. Bien sûr, cela ne conduisait pas nécessairement au mouvement social des gilets jaunes, mais cela le rendait possible et même probable.

Emporté par son élan, Patrick Boucheron va jusqu’à se demander si le fait de « connaître un précédent nous aide à agir ? ». Marc Bloch a dû se retourner dans sa tombe ! Car c’est finalement toute la finalité civique de l’histoire qui est ici remise en question. On constate d’ailleurs que Boucheron était moins tiraillé par le doute quand il comparait, pendant la campagne présidentielle, Machiavel et Macron.

Boucheron affirme aussi que l’historien professionnel doit contribuer à « assagir notre rapport au passé ». Est-ce que cela signifie que le but de l’histoire est de créer du consensus ? Là encore, il s’agit d’un point de vue personnel auquel on peut opposer le point de vue, tout aussi légitime, de ceux qui estiment que l’histoire doit contribuer à agiter notre rapport au passé. Comme on le voit, en dernière instance, ce sont bien des opinions politiques qui sous-tendent ces différents regards sur l’histoire.

Patrick Boucheron dénonce aussi, dans cet entretien, « l’abus de pouvoir » que commettent les intellectuels qui s’approprient la cause des gilets jaunes en parlant à leur place. Je suis d’accord avec lui sur ce point. Le problème c’est qu’il commet lui aussi un « abus de pouvoir » lorsqu’il met en avant sa compétence d’historien pour légitimer ses convictions de citoyen. C’est le même genre de critique que j’avais adressé dans le passé à des historiens-journalistes, comme François Furet ou Jacques Julliard. Patrick Boucheron affirme qu’être historien c’est apprendre à se déprendre de ses propres convictions, le moins qu’on puisse dire c’est que, là non plus, il ne donne pas l’exemple.

Ce qui frappe dans l’entretien diffusé par France Inter le 7 février, c’est la violence de la polémique contre ceux qui soutiennent les gilets jaunes ou qui cherchent simplement à comprendre leur mouvement, violence qui tranche avec le ton affable et courtois qui est habituellement celui de Patrick Boucheron. C’est à mon sens une illustration du désarroi qu’a provoqué l’irruption de ce mouvement social, y compris dans le milieu intellectuel. Quitte à être de moins en moins écouté par Boucheron, j’ai envie de dire à nouveau : « je vous l’avais bien dit ». En effet, l’une des leçons qu’on peut tirer de l’histoire des grandes luttes populaires, c’est qu’elles provoquent toujours des ondes de choc dans le monde des élites, y compris chez les historiens. L’après Mai 68 a été, de ce point de vue, une période extrêmement importante, puisqu’elle a ébranlé les fondements de l’ordre académique. C’est dans la décennie suivante que sont nés les nouveaux courants de recherches centrés sur des formes de domination qui étaient restées dans l’ombre jusque là (je pense à « l’histoire par en bas », à l’histoire des femmes et du genre, à l’histoire coloniale, à l’histoire de l’immigration, etc.). Dans le même temps, de violentes polémiques ont éclaté pour dénoncer le poids des « mandarins » à l’université (cf par exemple, l’ouvrage de Jean Chesneaux, Du passé faisons table rase. A propos de l’histoire et des historiens, Maspero, 1976).

Il est vraisemblable que le mouvement des gilets jaunes n’aura pas les mêmes conséquences, car il n’a pas vraiment affecté jusqu’ici le monde universitaire. Néanmoins, il a déjà bousculé la hiérarchie des légitimités intellectuelles dans le milieu médiatique. Les chercheurs travaillant sur les classes populaires, qui n’intéressaient guère les journalistes jusque là, ont acquis une soudaine visibilité. C’est ce qui explique qu’un grand nombre d’entre eux aient été invités sur les plateaux de télévision, dans les studios de radios, dans la presse, etc. Du coup, les universitaires les plus en vue ont été moins sollicités car ils n’avaient rien de spécial à dire sur ce mouvement. Spécialiste de l’histoire culturelle des élites médiévales, Patrick Boucheron ne pouvait pas se présenter comme un spécialiste des classes populaires du XXIe siècle. C’est sans doute la raison qui l’a poussé à ignorer, dénigrer ou caricaturer, les analyses de ses collègues mieux placés que lui pour en parler. Puisqu’il n’hésite pas à évoquer la morale dans cet entretien, je lui propose celle-ci : « Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen ». « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire » (Ludwig Wittgenstein).

Le côté positif de cette polémique tient au fait qu’elle clarifie les positions des uns et des autres dans le champ intellectuel français d’aujourd’hui. Au lendemain de la parution de l’Histoire mondiale de la France, deux camps se sont formés. Les conservateurs, adeptes du roman national et les progressistes, partisans d’une histoire mondialisée. Patrick Boucheron, le chef de file de ce second courant, a subi alors les critiques réactionnaires et stupides de pamphlétaires comme Eric Zemmour. J’ai moi-même exprimé publiquement ma solidarité à son égard, lorsqu’il a été victime de cette campagne. Néanmoins, ce que le mouvement des gilets jaunes a rendu explicite, c’est que cette polémique historiographique était un affrontement entre les deux principales composantes de l’élite historienne. Le point commun entre les deux courants réside dans l’occultation des rapports sociaux et l’ignorance des classes populaires. Leur polémique s’est déroulée sur le terrain identitaire (faut-il encourager ou déconstruire le « roman national »?) et nullement sur le terrain social. Grâce aux gilets jaunes, nous savons maintenant qu’il existe, au sein de l’historiographie progressiste, deux tendances qui divergent sur la place qu’elles accordent aux classes sociales et aux relations de pouvoir.

Comme Pierre Bourdieu l’a montré dans Homo academicus (Seuil, 1984), il n’y a pas de lien direct entre les positions occupées dans le champ universitaire et dans le champ politique. Ma morale à moi m’empêche donc d’affirmer que, dans cet entretien de France Inter, Patrick Boucheron aurait vendu « sa petite came macronienne », parce qu’en réalité les universitaires ne sont pas des « courroies de transmission » des partis politiques. Il s’agit d’une homologie de positions car les clivages politiques sont retraduits en fonction de la logique propre du champ universitaire. Cela n’empêche pas qu’on puisse distinguer aujourd’hui trois courants au sein du monde des historiens présents dans l’espace public : la droite, le centre-gauche libéral et la gauche sociale.

Cette clarification devrait permettre aux journalistes restés fidèles à la déontologie de leur métier de respecter un équilibre entre ces différents courants de la recherche historique ; ce qui n’est pas le cas actuellement. Lorsque Nicolas Weill, dans le compte rendu du dernier livre de Patrick Boucheron, affirme : « La profession manquait en outre d’un répliquant aux publicistes de plus en plus nombreux qui instrumentalisent le passé » (Le Monde des livres, 9 février 2019), on se demande s’il est de mauvaise foi ou s’il est mal informé. Il existe, notamment dans la nouvelle génération, un nombre important d’historiennes et d’historiens qui répliquent régulièrement aux « publicistes » manipulant le passé pour alimenter leur fonds de commerce électoral ou autre. Patrick Boucheron n’est nullement le seul sur ce terrain-là et il n’est pas non plus le porte-parole de la profession. La même remarque vaut pour Nicolas Demorand. Le 7 février, il a justifié l’invitation de Boucheron à son émission de France Inter en disant qu’il était important d’avoir « le regard de l’historien sur ce qui se passe aujourd’hui en France ». Je pense que le respect du pluralisme aurait exigé l’emploi d’un article indéfini. Il aurait dû évoquer le regard d’un historien sur les gilets jaunes, pour éviter de faire croire aux auditeurs que le point de vue de Patrick Boucheron était partagé par tous.

P.S. Philippe Minard me précise que le débat sur « la crise de l’histoire » a eu lieu à la Sorbonne et qu’il a été publié dans le bulletin de la Société d’Histoire Moderne et Contemporaine. Dont acte…

En mémoire de la « République populaire de Longwy »

On commémore en ce moment dans le bassin de Longwy, le quarantième anniversaire du puissant mouvement social qui a transformé pendant plusieurs mois cette région en une « République populaire de Longwy » comme le signalait le Monde du 23 mars 1979. Jeune enseignant dans un collège de cette ville, j’ai moi-même participé à cette lutte collective. A l’heure où les médias dominants ne cessent de dénoncer la « violence » des gilets jaunes, je voudrais rappeler ce qu’était la lutte des classes quand le mouvement ouvrier n’avait pas encore été démantelé par le capitalisme financier mondialisé.

La révolte des ouvriers de Longwy en 1979-80 fut provoquée par l’annonce de la fermeture des usines sidérurgiques que les maîtres de forge avaient édifiées à la fin du XIXe siècle pour profiter du minerai de fer découvert dans un bassin situé au nord de la Lorraine, aux confins de la Belgique et du Luxembourg. Ce n’était pas uniquement pour leur emploi que se battaient les ouvriers, mais pour défendre leur identité collective, le sens qu’ils avaient donné à leur vie, dans cette région qui fut pendant près d’un siècle le premier arrondissement de France pour le taux d’immigration.

Dans un premier temps (de décembre 1978 à février 1979), un front unanime s’est formé pour rejeter le plan de restructuration. La population s’est rangée sous la bannière de l’intersyndicale CGT-CFDT-FO, élargie aux syndicats enseignants. Au même moment, une multitude de « comités de luttes » sont apparus spontanément, pour regrouper les travailleurs des trois frontières, les cadres des entreprises menacées, les commerçants, les jeunes (ouvriers et lycéens), etc.

Au cours de cette première phase, la manifestation qui a eu le plus d’impact dans la population locale fut organisée par le comité des « flammes de l’espoir » regroupant des enseignants, des parents d’élèves, et des militants associatifs. En janvier 1979, 12 000 enfants défilèrent sous cette bannière, emmenés par un petit garçon et une petite fille revêtus du costume traditionnel lorrain. Je me souviens que cette initiative ne fut pas très appréciée par les intellectuels de gauche qui déplorèrent, depuis Paris, ses relents nationalistes. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’interroger sur les raisons du décalage qui existait entre les formes de résistance spontanément déployées par les classes populaires et les interprétations qu’en donnent les élites.

Cette phase initiale de la mobilisation emprunta les formes traditionnelles de la contestation : manifestations de rue, unitaires, massives et pacifiques, accompagnées d’un mot d’ordre de grève générale dans les entreprises. Cependant, confrontés à l’inflexibilité du pouvoir, les acteurs de la lutte optèrent rapidement pour des actions beaucoup plus radicales. Le 30 janvier 1979, les militants de la CGT et de la CFDT séquestrèrent les cadres de l’usine de la Chiers. Ce fut le début des « opérations coups de poing » menées sous l’impulsion de la CFDT locale, destinées à attirer l’attention des médias. Certaines de ces actions eurent une dimension surtout symbolique, comme l’occupation du crassier et l’installation au sommet d’un panneau lumineux (« SOS-emploi »), ou le vol de la coupe de France de football par un petit « commando » de militants. Néanmoins, la plupart des opérations furent beaucoup plus virulentes : déchargement de minerai de fer venu de Mauritanie sur la voie publique, occupations de la gare SNCF, du centre des impôts, de la sous-préfecture, du tribunal de Briey (pour s’opposer aux saisies), saccage des « grands bureaux » d’Usinor-Longwy, blocage des grands magasins. La population du bassin était constamment invitée à participer à ces actions qui s’accompagnaient de moments festifs. On diffusait des films et de la musique, des troupes de théâtre venaient parfois faire de l’agit’prop.

Présentées comme une réponse à la violence capitaliste et à l’intransigeance patronale, ces opérations coups de poing furent également décidées pour protester contre la façon dont les journalistes rendaient compte du mouvement. Le 24 février 1979, les militants occupèrent le relais de la télévision et diffusèrent la première émission télévisée « entièrement réalisée par les ouvriers ». Les moyens de l’époque étant encore fort réduits, cette émission se limita à la diffusion de diapositives sur la lutte. Réprimées par les CRS, ces actions entraînèrent très souvent une riposte massive de la population. Le point culminant fut atteint le 17 mai 1979, lorsque les manifestants voulurent occuper à nouveau le relais de la télévision. L’intervention particulièrement « musclée » des CRS provoqua un véritable soulèvement populaire . Une voiture-radio parcourut les rues de Longwy pour ameuter les habitants. Les ouvriers quittèrent précipitamment les ateliers pour rejoindre les manifestants. Les affrontements dans la ville firent plusieurs dizaines de blessés (dont un journaliste), des officines de banque et de presse furent saccagées et les émeutiers allèrent jusqu’à attaquer le commissariat de police au bulldozer.

L’intensité de la lutte réactiva des formes d’action qui avait connu leur paroxysme dans la région au début de la guerre froide. Lors de la grève d’octobre 1948, exaspérés par le refus patronal de négocier, les ouvriers de la cokerie de Micheville décidèrent de ne plus assurer les mesures de sécurité. Pour la première fois depuis 1905, la CGT légitima le sabotage. Les CRS firent irruption dans l’usine pour rétablir les mesures de sécurité. Aussitôt, alertés par les sirènes, des milliers d’ouvriers accoururent. Une bataille rangée, qui dura plusieurs heures, éclata. Les CRS furent encerclés et désarmés ; des dizaines d’entre eux furent blessés. L’après-midi de ce 8 octobre, à Longwy, un grand nombre de femmes, dont l’épouse du dirigeant syndical local, Marcel Dupont, enlevèrent le directeur de l’usine de Senelle-Maubeuge et trois ingénieurs qui ne furent relâchés que le soir. « J’ai été poilu en 1914, affirma le directeur, mais je n’ai jamais eu si peur ». Pendant des mois, on ironisa dans les cités ouvrières sur ces CRS atteints disait-on de « Michevilitte », devenus « tout pâles », suite à la correction administrée par les travailleurs. Mais la répression fut féroce. Des dizaines de militants furent licenciés, 11 femmes, qui faisaient partie du « commando » ayant séquestré pendant quelques heures le patron et les ingénieurs, furent elles aussi condamnées par la justice. Toutes étaient mères de famille, femmes d’ouvriers, françaises et immigrées. Marcel Dupont fut condamné à dix jours de prison ferme, privé momentanément de ses droits civiques et chassé de son poste de président de la caisse de Sécurité sociale.

En 1979-80, le thème de la « violence » fut largement exploité par les journalistes. Ce fut d’abord la presse locale qui la dénonça. Les grands médias parisiens prirent le relais au moment de la manifestation du 23 mars 1979, la « marche sur Paris » organisée par l’intersyndicale et qui rassembla les ouvriers de toutes les bassins sidérurgiques de France. Ce fut l’une des plus puissantes manifestations dans la capitale depuis Mai 68. L’inquiétude palpable du gouvernement face à cette montée en puissance du mouvement social incita le gouvernement à le discréditer par avance. Edmond Maire, secrétatre général de la CFDT, l’ayant lui-même présentée comme une entreprise téléguidée par le PCF (en dénonçant la « marche des cantonales »), le Premier ministre Raymond Barre enfonça le clou. « Je me réjouis de l’appel des leaders syndicalistes responsables face à la montée de la violence » (propos tenus à la télévision le 5 mars 1979).

Comme c’était prévisible, cette immense manifestation se termina par des actes de vandalisme attribués à des « casseurs » qui firent bien sûr la une des journaux télévisés du soir et des quotidiens du lendemain. Le Républicain lorrain titra : « la marche sur Paris gâchée par des émeutes gauchistes ». Le 25 mars, il présenta les casseurs comme les « héritiers de mai 68 », « jeunes chômeurs », « voyous », « loubards », « incontrôlés, indiens, zombies, intellos, militaros en lutte contre l’ordre établi ». Au niveau national, la palme revint à l’Aurore, un quotidien de droite qui n’existe plus aujourd’hui. Il dénonça « la lie des bas-fonds que la manifestation de Séguy, Marchais, Mitterrand a permis de sortir des égoûts ». La CGT eut beau démontrer le rôle que les forces de l’ordre avaient joué dans ces provocations (en interceptant l’un des casseurs qui portait sur lui une carte de police), le mal était fait. Les sondages montrèrent l’impopularité croissante du mouvement. La tentative de grève générale dans toute la sidérurgie lancée par la CGT fut un échec.

Finalement, la forme d’action la plus réussie et la plus durable fut celle des « radios libres » ; d’abord celle de la CFDT, puis celle de la CGT, Lorraine Coeur d’Acier, qui eut un immense impact dans la population du bassin. Inauguré le 17 mars 1979 dans le hall de l’Hôtel de Ville de Longwy-Haut, le studio était placé sous la garde d’un énorme don Quichotte sur son cheval, fabriqué dans un atelier d’Usinor avec du matériel récupéré. Grâce à son principal animateur, le journaliste communiste Marcel Trillat, le succès de la radio fut énorme, conséquence de l’absence totale de censure. La radio devint ainsi à la fois un moyen et un enjeu de lutte. L’association regroupant les « amis de LCA » mobilisa ses troupes contre le brouillage des ondes et les CRS ne parvinrent jamais à investir les lieux. Des personnalités éminentes, venues de toute la France et même de l’étranger, participèrent à des émissions. Ma directrice de thèse, Madeleine Rébérioux, vint parler de Jaurès aux ouvriers du bassin. Marcel Trillat m’ayant invité à animer une rubrique intitulée passé/présent, c’est grâce à LCA que j’ai appris à causer dans un micro.

La raison principale de cette popularité était dû au fait que, pour la première fois dans la région, toute une population qui avait été totalement privée de parole jusque là, put enfin s’exprimer. Au-delà des revendications économiques, c’était la question de la dignité et de la démocratie directe qui étaient devenues l’enjeu majeur de ce conflit social.

Le succès de ces nouvelles formes de luttes entraînèrent un divorce de plus en plus visible entre les acteurs locaux et les dirigeants des organisations syndicales et politiques. Dès le début des « opérations coups de poing », les leaders nationaux de FO et de la CFDT les déplorèrent. Ce clivage fut particulièrement net à la CFDT. La section de Longwy était dirigé par Robert Giovannardi, un militant apprécié de tous dans le bassin, qui était resté fidèle à la traditon anarcho-syndicaliste du mouvement ouvrier, alors qu’en mai 1979, la direction nationale de la CFDT avait approuvé la stratégie de « recentrage » proposée par Edmond Maire. La sidérurgie fut ainsi l’un des terrains privilégiés pour l’élaboration des « plans alternatifs » concoctés par ce syndicat réformiste avec la collaboration d’intellectuels comme Pierre Rosanvallon, qui était à l’époque le conseiller politique d’Edmond Maire.

A la CGT, le clivage fut plus tardif, mais tout aussi virulent. Dans ce syndicat aussi, les dirigeants locaux, notamment Jean-Claude Brûlé et Michel Olmi, étaient très appréciés par les ouvriers. Néanmoins, la liberté de ton de la radio LCA finit par indisposer les dirigeants de la confédération qui décidèrent d’y mettre fin.

Le même décalage apparut sur le plan politique. Le livre Vivre et lutter à Longwy (Maspero, 1980) que j’ai co-écrit avec Benaceur Azzaoui, OS d’origine marocaine, militant CGT à Usinor-Longwy, avait pour but d’ouvrir un débat à l’intérieur du Parti communiste (dont j’étais membre à l’époque) sur le divorce qui s’était produit au cours de ce mouvement social entre la base et le sommet du parti. Après avoir souligné l’échec des formes traditionnelles de luttes et le succès des opérations coup de poing, j’écrivais : « le manque de réflexion collective sur ces questions est aussi l’une des raisons des difficultés actuelles du mouvement ouvrier » (p. 52). Hélas, quarante ans plus tard, on en est toujours au même point !

Le parti socialiste fut également mis sur la sellette. Le contexte étant alors marqué par les progrès de l’union de la gauche, François Mitterrand participa « à titre individuel » à la manifestation organisée le 12 janvier 1980 à Metz. A Longwy, le comité de luttes animé par la CFDT critiqua cette initiative en mettant en garde la population du bassin : « les politiques de droite et de gauche veulent nous récupérer ». Elu président de la République en mai 1981, François Mitterrand vint à Longwy en octobre en promettant que l’activité sidérurgique serait maintenue. Mais trois ans plus tard, ce fut la gauche qui acheva le travail que la droite avait commencé. En mars 1984, cette mise à mort suscita de nouvelles actions violentes dans le bassin et le saccage du local du PS. Longwy devint ainsi un exemple emblématique du fossé qui n’a cessé de se creuser par la suite entre la gauche et les classes populaires ; illustré par la montée de l’abstention et des bulletins nuls lors des dernières échéances électorales.

Les lecteurs de ce blog qui aimeraient en savoir plus sur l’histoire de ce prolétariat du fer lorrain pourront bientôt lire la nouvelle édition de l’ouvrage (depuis longtemps épuisé) que j’avais publié aux PUF en 1984 et qui va être republié aux éditions Agone en avril 2019 sous le titre : Immigrés et prolétaires. Longwy (1880-1980).

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