Violences policières. Un conseil de Clemenceau à E. Macron

Monsieur le Président,

Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être si vous avez le temps. Je vous ai envoyé mon livre lors de sa parution au mois de septembre, avec cette dédicace : « A Monsieur le président de la République, cette histoire populaire de la France, en espérant qu’elle lui sera utile. Salutations citoyennes ». Vous avez eu l’amabilité de me répondre le mot suivant : « Merci beaucoup pour votre ouvrage et votre dédicace. Je vais m’y plonger et j’en suis sûr y apprendre beaucoup, très cordialement, E.M. »

Un grand nombre de citoyens, dont je fais partie, ont été choqués par la brutale intensification de la répression policière à l’égard des gilets jaunes et des lycéens au cours de ces derniers jours. Je voudrais donc vous rappeler un passage de mon livre que vous n’avez sans doute pas eu le loisir de méditer. C’est une citation de Georges Clemenceau que vous avez souvent cité comme l’un de vos plus dignes prédécesseurs. Après la répression de la manifestation du 1er mai 1891 à Fourmies (Nord), qui avait fait 9 morts et 35 blessés parmi les ouvrières et les ouvriers, Clemenceau – qui était à l’époque le leader de l’opposition radicale – prononça ces mots à la Chambre des députés (discours du 8 mai 1891) : « Vous avez cru qu’il suffirait de leur dire : « Vous êtes souverains tous les quatre ans, le jour où vous déposez un bulletin de vote dans l’urne. Et vous avez pensé qu’ils se contenteraient de cette part congrue de souveraineté ? Quelle erreur ! Qui de nous s’en serait contenté ? Prenez garde ! Les morts sont de grands convertisseurs ; il faut s’occuper des morts ! »

Ce cri d’alarme fut un éclair de lucidité car il pointait explicitement la raison pour laquelle le prolétariat industriel commençait à se mobiliser massivement. La conception bourgeoise de la citoyenneté exclut en effet les classes populaires de toute participation effective à l’exercice du pouvoir souverain, ce qui ne peut qu’alimenter la lutte des classes. Ce discours de Clemenceau fut aussi prémonitoire, puisque le massacre de Fourmies devint rapidement un événement fondateur (avec la Commune de Paris) dans la mémoire collective du nouveau mouvement ouvrier qui était en train de naître.

Certes, lorsqu’il fut lui-même ministre de l’Intérieur et président du Conseil, Clemenceau perdit sa lucidité. Il fut responsable d’une politique encore plus répressive que ses prédécesseurs, laquelle fit de nombreuses victimes, à Narbonne (au moment du soulèvement du « Midi Rouge » en 1907), à Raon l’Etape, à Draveil, à Villeneuve Saint-Georges, etc. Celui qui avait été le porte-parole des travailleurs fusillés à Fourmies finit par être haï par le peuple de France, à tel point que le 27 juillet 1909, lorsque il fut écarté du pouvoir, l’Humanité titra : « La fin d’une dictature».

Nous savons, M. Macron, que vous êtes très soucieux de la trace que vous laisserez dans l’histoire de la France. C’est dans les moments comme celui que nous vivons aujourd’hui que se jouent les réputations qui finiront par être inscrites dans les livres d’histoire.

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Gilets jaunes : Pour une marche de toutes les fiertés le 8 décembre.

Le très beau film de Matthew Warchus (scénario de Stephen Beresford) intitulé Pride, tiré d’une histoire vraie, raconte l’engagement d’un groupe d’activistes gay et lesbien, à Londres. Ils décident de réunir des fonds pour aider les familles touchées par la grève que les mineurs ont lancée (en 1984-85) pour s’opposer à la politique ultra-libérale de Margaret Thatcher qui les condamnait à mort. Le Syndicat national des mineurs ayant fait part de ses réticences face à ce soutien inattendu (par crainte d’être ouvertement associé à un groupe gay), les militants londoniens choisissent d’apporter leurs dons directement aux familles ouvrières vivant dans un village minier du Pays de Galles.

Le film montre d’une manière très fine et très touchante comment des individus appartenant à des communautés que tout séparait au départ ont fini par tisser des liens très forts entre eux car ils ont découvert au cours de cette lutte commune qu’ils combattaient pour la même cause : défendre leur droit à l’existence et leur dignité. Ce film est un document extraordinaire pour faire comprendre comment une lutte collective transforme celles et ceux qui y participent, fait tomber des préjugés, déplace la frontière du « eux » et « nous ». Des membres du syndicat des mineurs s’engageront d’ailleurs quelques années plus tard pour défendre les revendications du mouvement LGBT.

Depuis trois semaines que le mouvement des gilets jaunes a débuté, on n’a guère entendu les porte-parole des « minorités » (mis à part le comité Adama qui a manifesté aux côté des gilets jaunes), ni les partisans de « l’intersectionnalité » s’exprimer publiquement pour apporter leur soutien. Le fait que le mouvement ait commencé par un rejet des taxes sur les carburants a été perçu comme une revendication anti-écolo. Les propos sexistes, homophobes ou racistes entendus ici et là, ont provoqué le rejet de celles et ceux qui y ont vu un mouvement de «mâles blancs » obsédés par leur bagnole. Notre penseur-académicien national, Alain Finkielkraut, ayant exprimé publiquement sa « sympathie » pour le mouvement des gilets jaunes, cela n’a évidemment pas arrangé les affaires de ces derniers dans le milieu des intellectuels critiques. Dans son petit ouvrage sur la Lutte des classes en France (publié en 1850), Karl Marx avait pourtant déjà souligné que les soulèvements populaires possédaient cette vertu magique de transformer, l’espace d’un moment, les conservateurs en de chauds partisans de la cause prolétarienne. En février 1848, lorsque Paris se hérissa de barricades, écrit Marx, « tous les royalistes se transformèrent alors en républicains et tous les millionnaires de Paris en ouvriers. »

Il faut donc insister sur le fait, qu’à l’heure actuelle, les gilets jaunes sont un enjeu important des luttes qui opposent les différents courants de la vie politique et intellectuelle française. Le fait qu’il s’agisse d’un mouvement hétérogène et que la droite, voire l’extrême droite, tentent de se l’approprier ne devrait pas empêcher ceux qui luttent contre les discriminations que subissent les femmes et les minorités de le soutenir. En 1984-85, les militants LGBT de Londres auraient pu réagir de la même manière car l’homophobie existait aussi chez les mineurs de charbon britanniques. Mais en faisant l’effort de se « rendre étranger à eux-mêmes », ils ont réussi à découvrir ce qu’ils avaient en commun avec ces travailleurs. Au lieu de s’enfermer dans leur logique communautaire, ils ont fait avancé la cause des mineurs, mais aussi leur propre cause.

L’histoire des luttes populaires montre en effet qu’un mouvement social est toujours un processus évolutif ; ceux qui y participent activement en sortent forcément transformés. L’une des grandes innovations dans la pratique inventée par les gilets jaunes tient dans l’articulation d’une sociabilité de rond-point extrêmement dispersée aux quatre coins du pays et d’une coordination de l’action via les réseaux sociaux. Cette démarche conduit le mouvement, quoi qu’on en dise, à se « discipliner », afin de rejeter les discours de haine. Il est très significatif que l’un de ses premiers porte-parole, Benjamin Cauchy, ait été écarté par les gilets jaunes de Toulouse pour propos racistes (même si les médias dominants continuent à le promouvoir sur le devant de la scène).

Tous ceux qui sont engagés aujourd’hui dans les luttes contre les discriminations devraient donc manifester leur solidarité avec les gilets jaunes, car ce serait le meilleur moyen d’établir des passerelles entre toutes les formes de rejet que suscite le pouvoir actuel. Cette solidarité permettrait aussi aux gilets jaunes d’enrichir la palette de leurs actions. Le caractère inédit de leur mouvement pousse aujourd’hui certains commentateurs à surestimer l’originalité de ses pratiques de lutte. Mais en bloquant des routes, en brisant des vitrines, en s’en prenant aux CRS (qui sont issus, eux aussi, des classes populaires), les gilets jaunes reproduisent finalement des formes d’action assez classiques dont l’efficacité risque de s’affaiblir rapidement. Il existe pourtant d’autres façons de donner de la visibilité à un mouvement. Les artistes pourraient apporter leur contribution en réactivant, aux côtés des gilets jaunes, d’anciennes formes de culture populaire très présentes dans les luttes sociales d’autrefois, comme le carnaval ou le charivari.

Telles sont les principales raisons qui m’ont incité à signer la tribune «Justice sociale, justice climatique : c’est un changement de cap qu’il faut imposer » (publiée par Libération) initiée par l’association Attac et la fondation Copernic. Elle appelle à manifester pacifiquement le samedi 8 décembre, de façon à faire converger la journée de mobilisation internationale pour la justice climatique, et la quatrième journée de mobilisation des gilets jaunes. Cette marche sera, je l’espère, celle de toutes les fiertés.

Les gilets jaunes et les « leçons de l’histoire »

Dans une tribune publiée par le journal Le Monde (20/11/2018), le sociologue Pierre Merle écrit que « le mouvement des « gilets jaunes » rappelle les jacqueries de l’Ancien Régime et des périodes révolutionnaires ». Et il s’interroge: « Les leçons de l’histoire peuvent-elles encore être comprises ? »

Je suis convaincu, moi aussi, qu’une mise en perspective historique de ce mouvement social peut nous aider à le comprendre. C’est la raison pour laquelle le terme de « jacquerie » (utilisé par d’autres commentateurs et notamment par Eric Zemmour, l’historien du Figaro récemment adoubé par France Culture dans l’émission d’Alain Finkielkraut qui illustre parfaitement le titre de son livre sur « la défaite de la pensée ») ne me paraît pas pertinent. Dans mon Histoire populaire de la France, j’ai montré que tous les mouvements sociaux depuis le Moyen Age avaient fait l’objet d’une lutte intense entre les dominants et les dominés à propos de la définition et de la représentation du peuple en lutte. Le mot « jacquerie » a servi à désigner les soulèvements de ces paysans que les élites surnommaient les « jacques », terme méprisant que l’on retrouve dans l’expression « faire le Jacques » (se comporter comme un paysan lourd et stupide).

Le premier grand mouvement social qualifié de « jacquerie » a eu lieu au milieu du XIVe siècle, lorsque les paysans d’Ile de France se sont révoltés conte leurs seigneurs. La source principale qui a alimenté pendant des siècles le regard péjoratif porté sur les soulèvements paysans de cette époque, c’est le récit de Jean Froissart, l’historien des puissants de son temps, rédigé au cours des années 1360 et publié dans ses fameuses Chroniques. Voici comment Froissart présente la lutte de ces paysans : « Lors se assemblèrent et s’en allèrent, sans autre conseil et sans nulles armures, fors que de bâtons ferrés et de couteaux, en la maison d’un chevalier qui près de là demeurait. Si brisèrent la maison et tuèrent le chevalier, la dame et les enfants, petits et grands, et mirent le feu à la maison […]. Ces méchants gens assemblés sans chef et sans armures volaient et brûlaient tout, et tuaient sans pitié et sans merci, ainsi comme chiens enragés. Et avaient fait un roi entre eux qui était, si comme on disait adonc, de Clermont en Beauvoisis, et l’élurent le pire des mauvais ; et ce roi on l’appelait Jacques Bonhomme ».

Ce mépris de classe présentant le chef des Jacques comme « le pire des mauvais » est invalidé par les archives qui montrent que les paysans en lutte se donnèrent pour principal porte-parole Guillaume Carle « bien sachant et bien parlant ». A la même époque, la grande lutte des artisans de Flandre fut emmenée par un tisserand, Pierre de Coninck décrit ainsi dans les Annales de Gand : « Petit de corps et de povre lignage, il avoit tant de paroles et il savoit si bien parler que c’estoit une fine merveille. Et pour cela, les tisserands, les foulons et les tondeurs le croyoient et aimoient tant qu’il ne sût chose dire ou commander qu’ils ne fissent ».

On a là une constante dans l’histoire des mouvements populaires. Pour échapper à la stigmatisation de leur lutte, les révoltés choisissent toujours des leaders « respectables » et capables de dire tout haut ce que le peuple pense tout bas. D’autres exemples, plus tardifs, confirment l’importance du langage dans l’interprétation des luttes populaires. Par exemple, le soulèvement qui agita tout le Périgord au début du XVIIe siècle fut désigné par les élites comme le soulèvement des « croquants » ; terme que récusèrent les paysans et les artisans en se présentant eux mêmes comme les gens du « commun », Ce fut l’un des points de départ des usages populaires du terme « commune » qui fut repris en 1870-71, à Paris, par les « Communards ».

Les commentateurs qui ont utilisé le mot « jacquerie » pour parler du mouvement des « gilets jaunes » ont voulu mettre l’accent sur un fait incontestable : le caractère spontané et inorganisé de ce conflit social. Même si ce mot est inapproprié, il est vrai qu’il existe malgré tout des points communs entre toutes les grandes révoltes populaires qui se sont succédé au cours du temps. En me fiant aux multiples reportages diffusés par les médias sur les gilets jaunes, j’ai noté plusieurs éléments qui illustrent cette permanence.

Le principal concerne l’objet initial des revendications : le refus des nouvelles taxes sur le carburant. Les luttes antifiscales ont joué un rôle extrêmement important dans l’histoire populaire de la France. Je pense même que le peuple français s’est construit grâce à l’impôt et contre lui. Le fait que le mouvement des gilets jaunes ait été motivé par le refus de nouvelles taxes sur le carburant n’a donc rien de surprenant. Ce type de luttes antifiscales a toujours atteint son paroxysme quand le peuple a eu le sentiment qu’il devait payer sans rien obtenir en échange. Sous l’Ancien Régime, le refus de la dîme fut fréquemment lié au discrédit touchant les curés qui ne remplissaient plus leur mission religieuse, et c’est souvent lorsque les seigneurs n’assuraient plus la protection des paysans que ceux-ci refusèrent de payer de nouvelles charges. Ce n’est donc pas un hasard si le mouvement des gilets jaunes a été particulièrement suivi dans les régions où le retrait des services publics est le plus manifeste. Le sentiment, largement partagé, que l’impôt sert à enrichir la petite caste des ultra-riches, alimente un profond sentiment d’injustice dans les classes populaires.

Ces facteurs économiques constituent donc bien l’une des causes essentielles du mouvement. Néanmoins, il faut éviter de réduire les aspirations du peuple à des revendications uniquement matérielles. L’une des inégalités les plus massives qui pénalisent les classes populaires concerne leur rapport au langage public. Les élites passent leur temps à interpréter dans leur propre langue ce que disent les dominés, en faisant comme s’il s’agissait toujours d’une formulation directe et transparente de leur expérience vécue. Mais la réalité est plus complexe. J’ai montré dans mon livre, en m’appuyant sur des analyses de Pierre Bourdieu, que la Réforme protestante avait fourni aux classes populaires un nouveau langage religieux pour nommer des souffrances qui étaient multiformes. Les paysans et les artisans du XVIe siècle disaient : « J’ai mal à la foi au lieu de dire j’ai mal partout ». Aujourd’hui, les gilets jaunes crient « j’ai mal à la taxe au lieu de dire j’ai mal partout ». Il ne s’agit pas, évidemment, de nier le fait que les questions économiques sont absolument essentielles car elles jouent un rôle déterminant dans la vie quotidienne des classes dominées. Néanmoins, il suffit d’écouter les témoignages des gilets jaunes pour constater la fréquence des propos exprimant un malaise général. Dans l’un des reportages diffusés par BFM-TV, le 17 novembre, le journaliste voulait absolument faire dire à la personne interrogée qu’elle se battait contre les taxes, mais cette militante répétait sans cesse : « on en a ras le cul » , « ras le cul », « ras le bol généralisé ».

« Avoir mal partout » signifie aussi souffrir dans sa dignité. C’est pourquoi la dénonciation du mépris des puissants revient presque toujours dans les grandes luttes populaires et celle des gilets jaunes n’a fait que confirmer la règle. On a entendu un grand nombre de propos exprimant un sentiment d’humiliation, lequel nourrit le fort ressentiment populaire à l’égard d’Emmanuel Macron. « Pour lui, on n’est que de la merde ». Le président de la République voit ainsi revenir en boomerang l’ethnocentrisme de classe que j’ai analysé dans mon livre.

Néanmoins, ces similitudes entre des luttes sociales de différentes époques masquent de profondes différences. Je vais m’y arrêter un moment car elles permettent de comprendre ce qui fait la spécificité du mouvement des gilets jaunes. La première différence avec les « jacqueries » médiévales tient au fait que la grande majorité des individus qui ont participé aux blocages de samedi dernier ne font pas partie des milieux les plus défavorisés de la société. Ils sont issus des milieux modestes et de la petite classe moyenne qui possèdent au moins une voiture. Alors que « la grande jacquerie » de 1358 fut un sursaut désespéré des gueux sur le point de mourir de faim, dans un contexte marqué par la guerre de Cent Ans et la peste noire.

La deuxième différence, et c’est à mes yeux la plus importante, concerne la coordination de l’action. Comment des individus parviennent-ils à se lier entre eux pour participer à une lutte collective ? Voilà une question triviale, sans doute trop banale pour que les commentateurs la prennent au sérieux. Et pourtant elle est fondamentale. A ma connaissance, personne n’a insisté sur ce qui fait réellement la nouveauté des gilets jaunes : à savoir la dimension d’emblée nationale d’un mouvement spontané. Il s’agit en effet d’une protestation qui s’est développée simultanément sur tout le territoire français (y compris les DOM-TOM), mais avec des effectifs localement très faibles. Au total, la journée d’action a réuni moins de 300 000 personnes, ce qui est un score modeste comparé aux grandes manifestations populaires. Mais ce total est la somme des milliers d’actions groupusculaires réparties sur tout le territoire.

Cette caractéristique du mouvement est étroitement liée aux moyens utilisés pour coordonner l’action des acteurs de la lutte. Ce ne sont pas les organisations politiques et syndicales qui l’ont assurée par leurs moyens propres, mais les « réseaux sociaux ». Les nouvelles technologies permettent ainsi de renouer avec des formes anciennes « d’action directe », mais sur une échelle beaucoup plus vaste, car elles relient des individus qui ne se connaissent pas. Facebook, twitter et les smartphones diffusent des messages immédiats (SMS) en remplaçant ainsi la correspondance écrite, notamment les tracts et la presse militante qui étaient jusqu’ici les principaux moyens dont disposaient les organisations pour coordonner l’action collective ; l’instantanéité des échanges restituant en partie la spontanéité des interactions en face à face d’autrefois.

Toutefois les réseau sociaux, à eux seuls, n’auraient jamais pu donner une telle ampleur au mouvement des gilets jaunes. Les journalistes mettent constamment en avant ces « réseaux sociaux » pour masquer le rôle qu’ils jouent eux-mêmes dans la construction de l’action publique. Plus précisément, c’est la complémentarité entre les réseaux sociaux et les chaînes d’information continue qui ont donné à ce mouvement sa dimension d’emblée nationale. Sa popularisation résulte en grande partie de l’intense « propagande » orchestrée par les grands médias dans les jours précédents. Parti de la base, diffusé d’abord au sein de petits réseaux via facebook, l’événement a été immédiatement pris en charge par les grands médias qui ont annoncé son importance avant même qu’il ne se produise. La journée d’action du 17 novembre a été suivie par les chaînes d’information continue dès son commencement, minute par minute, « en direct » (terme qui est devenu désormais un équivalent de communication à distance d’événements en train de se produire). Les journalistes qui incarnent aujourd’hui au plus haut point le populisme (au sens vrai du terme) comme Eric Brunet qui sévit à la fois sur BFM-TV et sur RMC, n’ont pas hésité à endosser publiquement un gilet jaune, se transformant ainsi en porte-parole auto-désigné du peuple en lutte. Voilà pourquoi la chaîne a présenté ce conflit social comme un « mouvement inédit de la majorité silencieuse ».

Une étude qui comparerait la façon dont les médias ont traité la lutte des cheminots au printemps dernier et celle des gilets jaunes serait très instructive. Aucune des journées d’action des cheminots n’a été suivie de façon continue et les téléspectateurs ont été abreuvés de témoignages d’usagers en colère contre les grévistes, alors qu’on a très peu entendu les automobilistes en colère contre les bloqueurs.

Je suis convaincu que le traitement médiatique du mouvement des gilets jaunes illustre l’une des facettes de la nouvelle forme de démocratie dans laquelle nous sommes entrés et que Bernard Manin appelle la « démocratie du public » (cf son livre Principe du gouvernement représentatif, 1995). De même que les électeurs se prononcent en fonction de l’offre politique du moment – et de moins en moins par fidélité à un parti politique – de même les mouvements sociaux éclatent aujourd’hui en fonction d’une conjoncture et d’une actualité précises. Avec le recul du temps, on s’apercevra peut-être que l’ère des partis et des syndicats a correspondu à une période limitée de notre histoire, l’époque où les liens à distance étaient matérialisés par la communication écrite. Avant la Révolution française, un nombre incroyable de révoltes populaires ont éclaté dans le royaume de France, mais elles étaient toujours localisées, car le mode de liaison qui permettait de coordonner l’action des individus en lutte reposait sur des liens directs : la parole, l’interconnaissance, etc. L’Etat royal parvenait toujours à réprimer ces soulèvements parce qu’il contrôlait les moyens d’action à distance. La communication écrite, monopolisée par les « agents du roi », permettait de déplacer les troupes d’un endroit à l’autre pour massacrer les émeutiers.

Dans cette perspective, la Révolution française peut être vue comme un moment tout à fait particulier, car l’ancienne tradition des révoltes locales a pu alors se combiner avec la nouvelle pratique de contestation véhiculée et coordonnée par l’écriture (cf les cahiers de doléances).

L’intégration des classes populaires au sein de l’Etat républicain et la naissance du mouvement ouvrier industriel ont raréfié les révoltes locales et violentes, bien qu’elles n’aient jamais complètement disparu (cf le soulèvement du « Midi rouge » en 1907). La politisation des résistances populaires a permis un encadrement, une discipline, une éducation des militants, mais la contrepartie a été la délégation de pouvoir au profit des leaders des partis et des syndicats. Les mouvements sociaux qui se sont succédé entre les années 1880 et les années 1980 ont abandonné l’espoir d’une prise du pouvoir par la force, mais ils sont souvent parvenus à faire céder les dominants grâce à des grèves avec occupations d’usine, et grâce à de grandes manifestations culminant lors des « marches sur Paris » (« de la Bastille à la Nation »).

L’une des questions que personne n’a encore posée à propos des gilets jaunes est celle-ci : pourquoi des chaînes privées dont le capital appartient à une poignée de milliardaires sont-elles amenées aujourd’hui à encourager ce genre de mouvement populaire ? La comparaison avec les siècles précédents aboutit à une conclusion évidente. Nous vivons dans un monde beaucoup plus pacifique qu’autrefois. Même si la journée des gilets jaunes a fait des victimes, celles-ci n’ont pas été fusillées par les forces de l’ordre. C’est le résultat des accidents causés par les conflits qui ont opposé le peuple bloqueur et le peuple bloqué.

Cette pacification des relations de pouvoir permet aux médias dominants d’utiliser sans risque le registre de la violence pour mobiliser les émotions de leur public car la raison principale de leur soutien au mouvement n’est pas politique mais économique : générer de l’audience en montrant un spectacle. Dès le début de la matinée, BFM-TV a signalé des « incidents », puis a martelé en boucle le drame de cette femme écrasée par une automobiliste refusant d’être bloqué. Avantage subsidiaire pour ces chaînes auxquelles on reproche souvent leur obsession pour les faits divers, les crimes, les affaires de mœurs : en soutenant le mouvement des gilets jaunes, elles ont voulu montrer qu’elles ne négligeaient nullement les questions « sociales ».

Au-delà de ces enjeux économiques, la classe dominante a évidemment intérêt à privilégier un mouvement présenté comme hostile aux syndicats et aux partis. Ce rejet existe en effet chez les gilets jaunes. Même si ce n’est sans doute pas voulu, le choix de la couleur jaune pour symboliser le mouvement (à la place du rouge) et de la Marseillaise (à la place de l’Internationale) rappelle malheureusement la tradition des « jaunes », terme qui a désigné pendant longtemps les syndicats à la solde du patronat. Toutefois, on peut aussi inscrire ce refus de la « récupération » politique dans le prolongement des combats que les classes populaires ont menés, depuis la Révolution française, pour défendre une conception de la citoyenneté fondée sur l’action directe. Les gilets jaunes qui bloquent les routes en refusant toute forme de récupération des partis politiques assument aussi confusément la tradition des Sans-culottes en 1792-93, des citoyens-combattants de février 1848, des Communards de 1870-71 et des anarcho-syndicalistes de la Belle Epoque.

C’est toujours la mise en œuvre de cette citoyenneté populaire qui a permis l’irruption dans l’espace public de porte-parole qui était socialement destinés à rester dans l’ombre. Le mouvement des gilets jaunes a fait émerger un grand nombre de porte-parole de ce type. Ce qui frappe, c’est la diversité de leur profil et notamment le grand nombre de femmes, alors qu’auparavant la fonction de porte-parole était le plus souvent réservée aux hommes. La facilité avec laquelle ces leaders populaires s’expriment aujourd’hui devant les caméras est une conséquence d’une double démocratisation : l’élévation du niveau scolaire et la pénétration des techniques de communication audio-visuelle dans toutes les couches de la société. Cette compétence est complètement niée par les élites aujourd’hui ; ce qui renforce le sentiment de « mépris » au sein du peuple. Alors que les ouvriers représentent encore 20% de la population active, aucun d’entre eux n’est présent aujourd’hui à la Chambre des députés. Il faut avoir en tête cette discrimination massive pour comprendre l’ampleur du rejet populaire de la politique politicienne.

Mais ce genre d’analyse n’effleure même pas « les professionnels de la parole publique » que sont les journalistes des chaînes d’information continue. En diffusant en boucle les propos des manifestants affirmant leur refus d’être « récupérés » par les syndicats et les partis, ils poursuivent leur propre combat pour écarter les corps intermédiaires et pour s’installer eux-mêmes comme les porte-parole légitimes des mouvements populaires. En ce sens, ils cautionnent la politique libérale d’Emmanuel Macron qui vise elle aussi à discréditer les structures collectives que se sont données les classes populaires au cours du temps.

Etant donné le rôle crucial que jouent désormais les grands médias dans la popularisation d’un conflit social, ceux qui les dirigent savent bien qu’ils pourront siffler la fin de la récréation dès qu’ils le jugeront nécessaire, c’est-à-dire dès que l’audimat exigera qu’ils changent de cheval pour rester à la pointe de « l’actualité ». Un tel mouvement est en effet voué à l’échec car ceux qui l’animent sont privés de toute tradition de lutte autonome, de toute expérience militante. S’il monte en puissance, il se heurtera de plus en plus à l’opposition du peuple qui ne veut pas être bloqué et ces conflits seront présentés en boucle sur tous les écrans, ce qui permettra au gouvernement de réprimer les abus avec le soutien de « l’opinion ». L’absence d’un encadrement politique capable de définir une stratégie collective et de nommer le mécontentement populaire dans le langage de la lutte des classes est un autre signe de faiblesse car cela laisse la porte ouverte à toutes les dérives. N’en déplaise aux historiens (ou aux sociologues) qui idéalisent la « culture populaire », le peuple est toujours traversé par des tendances contradictoires et des jeux internes de domination. Au cours de cette journée des gilets jaunes, on a entendu des propos xénophobes, racistes, sexistes et homophobes. Certes, ils étaient très minoritaires, mais il suffit que les médias s’en emparent (comme ils l’ont fait dès le lendemain) pour que tout le mouvement soit discrédité.

L’histoire montre pourtant qu’une lutte populaire n’est jamais complètement vaine, même quand elles est réprimée. Le mouvement des gilets jaunes place les syndicats et les partis de gauche face à leurs responsabilités. Comment s’adapter à la réalité nouvelle que constitue la « démocratie du public » pour faire en sorte que ce type de conflit social – dont on peut prévoir qu’il se reproduira fréquemment – soit intégré dans un combat plus vaste contre les inégalités et l’exploitation ? Telle est l’une des grandes questions à laquelle il faudra qu’ils répondent.

Pourquoi se rendre étranger à soi-même ?

En écrivant une histoire « populaire » de la France mon but était aussi de toucher un public dépassant le petit cercle des spécialistes et/ou des amateurs d’histoire. C’est ce qui explique mes choix d’écriture (privilégier la forme du récit, renoncer aux notes de bas de page, etc).

La simplicité de l’écriture n’interdit nullement, néanmoins, de présenter aux lecteurs des problèmes complexes. L’un des livres dont je me suis beaucoup inspiré pour mettre au point cette démarche est celui de Maurice Halbwachs sur La Mémoire collective (1950), livre resté inachevé, puisque Halbwachs, arrêté par la Gestapo, est mort en 1945 au camp de Buchenwald. Publié à titre posthume, l’ouvrage a connu plusieurs éditions avec des ajouts tirés de ses carnets de notes. Néanmoins, il conserve une unité d’écriture, un parti pris de simplicité, qui tranche avec le style philosophique de son maître Emile Durkheim (bien qu’Halbwachs ait été lui aussi agrégé de philosophie). Halbwachs a choisi ici la forme du récit. Il écrit à la première personne du singulier, ce qui lui permet d’évoquer sa propre expérience vécue et d’illustrer son propos par des références littéraires (Stendhal, Victor Hugo, etc.). C’est un livre que j’ai lu et relu de nombreuses fois, et à chaque fois j’y ai découvert des éléments nouveaux qui m’ont beaucoup servi dans mes propres travaux de socio-historien : que ce soit pour comprendre les rapports entre souvenirs, mémoire et histoire ; pour analyser le rôle des affects dans les mobilisations collectives, pour expliquer la fonction des « entrepreneurs de mémoire » dans la sélection des souvenirs privés et dans leur transformation en cause publique.

Ce livre est considéré aujourd’hui comme un classique de la sociologie. Néanmoins, rares sont les sociologues qui ont mis en relief toute sa richesse. La simplicité de la forme est souvent un obstacle qui occulte la complexité du fond car les phrases compliquées, les mots abstraits, les références/révérences, sont des « signe extérieurs de richesse intellectuelle » qui jouent un rôle majeur dans la fabrication du statut de grand « penseur » (ou aujourd’hui de « grande penseuse »). C’est pourquoi les livres savants qui sont écrits dans un langage populaire ( c’est-à-dire dans la langue commune) ont besoin d’alliés pour aller à la rencontre du public, que ce soit les libraires, les journalistes, les militants. Les interviewes, les comptes rendus, les débats sont en effet des moyens irremplaçables pour expliciter le contenu de ce genre de livres, sans pour autant abandonner les exigences du langage populaire.

Un point qui revient souvent dans les nombreux débats auxquels j’ai participé ces dernières semaines à propos de mon Histoire populaire de la France concerne la dernière phrase de l’introduction où j’écris que « l’ambition ultime » de l’ouvrage est d’aider les lecteurs […] à se rendre étrangers à eux-mêmes car c’est le meilleur moyen de ne pas se laisser enfermer dans les logiques identitaires ».

Il s’agit-là, en effet, d’une dimension centrale de mon livre ; un fil conducteur que je me suis efforcé de tenir du début à la fin. La conviction qu’un livre d’histoire devrait aider les lecteurs à se rendre étrangers à eux-mêmes (ce qui rapproche l’histoire de la littérature) ne m’est pas venue des sciences sociales, mais du théâtre, et plus précisément du théâtre épique de Bertolt Brecht. Il a été lui-même témoin de la montée du nazisme et contraint de fuir l’Allemagne quand Hitler est arrivé au pouvoir. Convaincu qu’on ne pouvait pas combattre efficacement le racisme et l’antisémitisme avec des leçons de morale, il a construit la fonction civique de son théâtre autour de ce qu’il a appelé le Verfremdungseffekt. On a traduit le terme Verfremdung en français par le mot « distanciation ». C’est une belle illustration des incompréhensions entre Français et Allemands que Norbert Elias avait repérées dans la langue (cf son livre sur la Civilisation des mœurs, paru en 1939, mais dont la première édition française a été publiée chez Calmann-Levy en 1973). Elias note dans ce livre que les connotations émotionnelles que véhicule le mot allemand « Kultur » sont absentes du mot français « civilisation » car ce dernier terme a conservé la trace du rationalisme des élites parisiennes (issu de la culture classique forgée au 17e siècle, au sein de la Société de cour).

Je ne suis pas linguiste, ni même familier de la langue allemande (bien que je l’aie beaucoup fréquentée dans mon enfance alsacienne). Néanmoins, je suis parti de ces remarques linguistiques pour prendre progressivement mes distances avec la démarche intellectualiste qui domine le milieu universitaire français (je reviendrai dans un prochain blog sur la question du « storytelling » que les intellectuels reprochent fréquemment aux journalistes ou aux politiciens qui racontent des histoires).

Le mot « distanciation » décrit en effet une opération d’ordre rationnel (et/ou formel), consistant à prendre une distance à l’égard des préjugés ou des stéréotypes qui alimentent le « sens commun », alors que dans le mot allemand « Verfremdung », il y a la racine « fremd » qui signifie « étranger ». C’est pourquoi, il aurait été préférable de traduire « Verfremdungseffekt » par une formule du genre « effet de désaliénation » (puisque en ancien français « alien » signifiait aussi étranger). Mais étant donné que le mot « aliénation » est devenu progressivement un synonyme de « folie», entendu comme le contraire de la raison, j’ai cherché un autre terme pour rendre en français ce que Brecht voulait dire, selon moi, avec le mot « Verfremdung ». L’impossibilité de trouver des mots strictement équivalents d’une langue à l’autre a souvent été souligné par les traducteurs français de l’allemand. Par exemple, Marie Bonaparte qui a été la première traductrice du livre de Freud intitulé « Das Unheimliche » (1919) a dû opter pour une expression : « L’inquiétante étrangeté ». (1933) parce qu’aucun mot français ne permettait de rendre la double connotation de « Unheimliche » (terme qui désigne l’étrangeté comme le contraire du familier, mais en ajoutant une référence au secret).

« Verfremdung » désigne aussi l’étrangeté, mais le mot « Fremde » a une connotation politique, renvoyant au non-national. (En allemand, « xénophobie » se dit en effet « Fremdenfeindlichkeit“). Brecht ayant élaboré son théâtre dans un contexte d’exacerbation du nationalisme, le „Verfremdungseffekt“ peut donc être vu comme une démarche civique visant à rendre le public allemand auquel il s’adressait étranger à lui-même.

L’approche brechtienne m’a convaincu que l’historien qui voulait combattre la propagande nationaliste n’était pas obligé de se situer d’emblée à l’extérieur du „nous national“. Comme il le dit d’ailleurs explicitement dans ses écrits sur le théâtre en se référant à Aristote, Diderot et Lessing, Brecht estime que le dramaturge doit utiliser le puissant levier que représente l’identification des spectateurs aux héros qui s’agitent sur la scène. Au départ, le spectacle les conforte dans leur identité individuelle et collective. Ce qui permet au dramaturge de disposer d’une ressource émotionnelle grâce à laquelle il pourra prendre son public « par la main » et l’entraîner sur le chemin du « dépaysement ». Cette démarche suppose donc de prendre le « soi-même » comme un point de départ afin de pouvoir mobiliser ce levier émotionnel qu’est l’identification.

Voilà le genre de questions qui m’a préoccupé pendant des années. J’aurais pu les expliciter dans l’avant-propos de mon histoire populaire si j’avais voulu justifier en termes abstraits les raisons pour lesquelles j’ai pris comme objet de mon livre le « nous Français ». Il me semble en effet très important, dans le contexte actuel, d’affronter sur leur propre terrain ceux qui ont mis la main sur l’histoire de France afin d’alimenter leurs discours xénophobes et nationalistes. J’ai pris au sérieux la nation, non pas pour exalter « l’identité nationale », mais au contraire pour permettre aux lecteurs de s’en détacher.

Et puisqu’on me pose souvent aussi cette question, je dirai un mot sur ce qui distingue ma démarche de celle qui a été mise en œuvre par les historiens que Patrick Boucheron a rassemblés pour écrire une histoire mondiale de la France. Le point commun réside dans la volonté de « décentrer » la réflexion sur l’histoire de la France. La différence tient au fait que la perspective de Boucheron s’inscrit dans une logique de distanciation : il faut regarder la France de l’extérieur pour combattre les logiques identitaires de l’extrême droite. Je pense au contraire que si l’on veut mobiliser le levier émotionnel que j’évoquais plus haut, il faut accepter de se situer à l’intérieur du « nous Français » pour s’en détacher. Voilà pourquoi j’ai privilégié dans mon livre une démarche dialectique (l’histoire en tant que processus et affrontement des contraires), qui conduit à un désaisissement identitaire. Se rendre étranger à soi-même ne signifie pas nier le « soi-même », mais l’envisager dans le cadre d’un perpétuel changement. Je pourrais moi aussi invoquer Michelet pour justifier cette vision de l’histoire, mais ce n’est pas le sujet du jour.

En optant pour un récit écrit dans la langue commune, j’ai dû renoncer aussi aux explications qui auraient permis de faire le lien entre la finalité civique du livre et ma définition du « populaire ». Si j’avais confondu le populaire et les classes populaires, je n’aurais pas pu rompre complètement avec la logique identitaire car celle-ci commence quand l’historien attribue une identité collective à un groupe social. Bien sûr, dans le cours du récit, j’ai été moi aussi contraint de parler du « peuple » comme s’il s’agissait d’un personnage qui agit, qui souffre, qui lutte. Néanmoins cette logique s’inscrit dans une démarche globale qui appréhende le « populaire » comme une relation sociale, faite d’une multitude de rapports de pouvoir, lesquels peuvent prendre la forme de la solidarité ou de la domination.

Le parti pris du récit m’ayant privé de toutes ces explications théoriques, j’ai tenté de contourner l’obstacle en multipliant les exemples et les références (notamment littéraires), afin de rappeler de temps en temps au lecteur quel était le fil conducteur de l’ouvrage. C’est ce qui m’a poussé à choisir comme phrase d’exergue du chapitre 10 (centré sur l’histoire coloniale) une citation de Jean-Paul Sartre, tirée d’ « Orphée noir », la préface qu’il a écrite pour l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de Léopold Sedar Senghor (1948). « Voici des hommes noirs debout qui nous regardent et je vous souhaite de ressentir comme moi le saisissement d’être vu ». J’ai introduit mon chapitre par un commentaire de cette citation précisant que si j’avais été Sartre j’aurai remplacé saisissement par « désaisissement d’être vu ». Lorsque j’ai écrit ces lignes, mon espoir secret était que les lecteurs attentifs y voient ma façon à moi de mobiliser le « Verfremdungseffekt »

C’est le même souci qui m’a conduit, dans la conclusion, à analyser la façon dont Emmanuel Macron avait utilisé l’histoire dans son programme présidentiel (intitulé « Révolution ») pour justifier son programme libéral. J’ai noté que les classes populaires étaient totalement absentes de son propos parce qu’il se présentait lui-même comme un modèle à suivre, notamment dans le passage où il écrit : « J’ai donc choisi ma vie ». Cette vision de la liberté, qui au centre de la philosophie libérale depuis le XVIIIe siècle, confond l’histoire du peuple français avec celle de ses élites. J’en ai conclu que la fonction civique de mon livre s’adressait aussi au président de la République française. Etant donné qu’il se présente comme un disciple de Paul Ricoeur, j’ai abordé ce point par un petit clin d’oeil en faisant référence au livre de Ricoeur intitulé : Soi-même comme un autre ».

Etant donné que j’ai souvent critiqué les intellectuels donneurs de leçon, je ne pouvais pas me contenter de conseiller à mes lecteurs de se rendre étranger à eux-mêmes sans montrer l’exemple. L’une des formes les plus puissantes d’assignation identitaire que nous subissons quotidiennement concerne notre milieu professionnel. Pour se rendre étranger à soi-même, il faut donc être capable de jouer des rôles différents. J’ai expérimenté cet exercice en créant une association (DAJA) qui réunit des artistes, des chercheurs en sciences sociales et des militants associatifs. J’ai été moi-même sur scène avec un comédien et un musicien dans le premier spectacle sur le clown Chocolat que nous avons présenté dans les lieux où ne vont jamais les universitaires (centres sociaux, MJC, petites salles de spectacle). C’est le même souci qui m’a conduit à mettre en œuvre, avec les autres membres de notre collectif, une version non livresque de mon Histoire populaire de la France, grâce à des conférences gesticulées destinées à des publics qui ne fréquentent pas notre prose.

En lisant récemment l’ouvrage très dense que Laurence de Cock a consacré à l’enseignement du fait colonial en France des années 1980 à nos jours (Dans la classe de l’homme blanc, Presses Universitaires de Lyon, 2018), j’ai réalisé que la démarche civique que je défendais était en porte-à-faux (mais n’est-ce pas le prix à payer quand on déconstruit les identités?) par rapport à ceux qui ont passé leur vie à la recherche de leur identité perdue. Laurence ouvre en effet sa conclusion par une citation de l’écrivain Patrick Chamoiseau : « J’avais conscience que ma perte de mémoire avait effacé tout rapport à ma propre personne, mais cette altérité si radicale, qui surgissait dans ce que mon moi-même avait de plus fondamental m’était très difficile à vivre ; j’habitais un étranger » (Extrait de L’empreinte à Crusoë, Gallimard, 2012).

Ce grand écrivain martiniquais voit le fait d’être étranger à soi-même comme une souffrance, comme un manque, alors que j’y vois une vertu civique. Je me suis d’abord demandé si ma quête de « l’étrangeté » n’était pas finalement une sorte de luxe identitaire, une forme d’exotisme narcissique, typique de « l’homme blanc » que je suis censé être. Mais je me suis souvenu que Franz Fanon avait guéri sa propre souffrance identitaire en poursuivant jusqu’au bout son itinéraire sur « le chemin des chemins qui ne mène nulle part ».

Sommes nous dans les années 1930 ?

Emmanuel Macron ayant affirmé, dans sa petite phrase du jour, qu’il était « frappé par la ressemblance entre le moment que nous vivons et celui de l’entre-deux-guerres », aussitôt les « décrypteurs » d’actualité ont ressorti leur manuel d’histoire pour noter la copie présidentielle. Mais la quasi totalité d’entre eux en sont restés à des considérations purement événementielles (centrées sur une comparaison des relations internationales entre les années 1930 et aujourd’hui). Ces réflexions superficielles ont permis à Zemmour et consort de dénoncer la « dramatisation » de la situation actuelle pour défendre les dirigeants d’extrême droite ayant conquis récemment le pouvoir. Hashtag : « Salvini n’est pas Mussolini. Orban n’est pas Hitler ».

Nous avons là une nouvelle illustration des « cécités croisées » (comme disait Bourdieu) qui caractérisent ceux qui s’affrontent dans le champ politico-médiatique. Il est vrai que cette petite phrase de Macron s’inscrit dans une stratégie développée en vue des élections européennes, visant à mobiliser le camp libéral dont il est l’un des chefs de file contre le camp nationaliste. Mais n’en déplaise aux idéologues de l’extrême droite française, l’Europe est effectivement confrontée aujourd’hui à un engrenage dangereux pour la démocratie qui peut être comparé à celui des années 1930.

La comparaison entre les deux époques doit partir d’une similitude majeure : de même que la crise du capitalisme (le « jeudi noir » de Wall Street en octobre 1929) a joué un rôle décisif dans la montée en puissance des forces réactionnaires en Europe, de même c’est la crise du capitalisme financier qui explique aujourd’hui l’accession au pouvoir de l’extrême droite dans plusieurs pays européens (sans même parler du Brésil et des Etats-Unis).

Un autre point commun que Zemmour et consort passent soigneusement sous silence, et l’on comprend pourquoi, c’est le type d’arguments que privilégient les partis d’extrême droite pour endoctriner les masses : l’ennemi c’est l’étranger, celui qui nous envahit, qui ne partage pas nos valeurs, nos traditions. Sauf qu’aujourd’hui les musulmans ont remplacé les juifs. J’ai montré dans mes recherches que, depuis la fin du XIXe siècle – moment décisif dans la « nationalisation » de nos sociétés – ce type de propagande exploitant les préjugés primaires du « nous national » a toujours existé. A toutes les époques, on trouve dans les archives des lettres adressées aux autorités construites sur ce type de modèle : « on donne tout à ces étrangers, alors que nous, cons de Français, on nous laisse tomber ». Mais c’est seulement pendant les périodes de crise que cette mobilisation identitaire parvient à séduire une partie importante de l’électorat.

Un autre argument sans cesse martelé par l’extrême droite des années 1930 et que l’on retrouve aujourd’hui consiste à dénoncer les élites, et plus particulièrement les gouvernants accusés d’utiliser le pouvoir que le peuple leur a confié pour défendre leurs intérêts personnels. Dans les périodes de crise, ce qu’on appelle maintenant « le populisme » a toujours un impact particulièrement fort, étant donné l’impuissance dans laquelle se trouvent les dirigeants pour résoudre les problèmes du peuple. Ce fut la toile de fond de l’affaire Stavisky, en 1934, qui permit à l’extrême droite de mobiliser une fraction importante des classes populaires pour tenter d’abattre la République.

Mais si l’on envisage, comme je le fais, le « populaire » comme un rapport de pouvoir reliant les dominants et les dominés, alors les différences entre les années 1930 et aujourd’hui sautent aux yeux. En 1936, la France était encore un empire colonial qui privait les colonisés des droits élémentaires accordés aux citoyens. Les femmes n’avaient toujours pas le droit de vote, les travailleurs immigrés avaient des statuts très précaires, à tel point qu’au début des années 1930, les effets de la crise furent atténués par le renvoi de plusieurs centaines de milliers d’entre eux. La société française reposait sur un équilibre instable ente le secteur primaire (agriculture), le secteur secondaire (industrie) et le secteur tertiaire (service). Bien que le jeudi noir de Wall Street ait débouché sur une crise financière mondiale, dans les années 1930, le système capitaliste régnait encore sur des marchés surtout nationaux. Son moteur était la grande industrie (mine, sidérurgie, chimie, automobile etc) surtout localisée dans les grands bastions économiques de la métropole.

Il faut également insister sur le fait que la violence physique était bien plus forte à cette époque qu’aujourd’hui. Ce que tout le monde admet quand il s’agit des relations internationales était vrai aussi sur la scène intérieure. La Première Guerre mondiale avait fait un million trois cent mille morts et autant de mutilés. Dans toutes les familles, on vivait les séquelles de ces traumatismes. Mais la violence physique était omniprésente aussi dans le monde industriel. Les accidents du travail étaient très nombreux dans les grandes usines et les mines. La catastrophe de Courrières qui avait fait 1 200 morts en 1906 était encore présente dans tous les esprits, de même que les répressions sanglantes des grèves et des manifestations (cf le thème du « martyrologue prolétarien » qui alimentait la mémoire du mouvement ouvrier).

La brutalité du retournement de la conjoncture économique plongea dans la misère des millions de travailleurs, à une époque où n’existaient ni les indemnités chômage, ni la sécurité sociale. Tous ces facteurs expliquent que cette période fut le paroxysme de l’affrontement classe contre classe. Le PCF tira profit d’une stratégie mise en œuvre à la fin des années 1920, focalisée sur les ouvriers de la grande industrie, lesquels étaient de plus en plus nombreux, mais sans véritable représentation politique. Au début des années 1930, quand la classe ouvrière des grandes usines fut à son tour touchée par la crise, le PCF parvint à rassembler autour d’elle les travailleurs immigrés et coloniaux qu’il avait été le seul à défendre dans la décennie antérieure. La formation du front antifasciste, en 1934, permit de construire une alliance de classe et d’aboutir à un programme qui prenait en compte les questions économiques et sociales tout en défendant les droits des « minorités » (comme on dit aujourd’hui) : les immigrés, les réfugiés, les juifs, etc.

Nous vivons à présent dans un monde beaucoup plus pacifique. En 2018, les Français ayant connu la guerre sur le territoire national avaient tous plus de 72 ans, ce qui ne s’était jamais produit depuis les débuts de l’histoire de France. Le recul de la violence physique ne signifie pas pour autant la disparition des contraintes. Au contraire, on peut penser que celles-ci se sont renforcées parce que les dominants utilisent abondamment désormais la « violence douce » pour imposer leurs vues (cf. l’usage d’internet pour surveiller les moindres faits et gestes des salariés, y compris en s’appuyant sur les consommateurs chargés de remplir des questionnaires de « satisfaction »).

Il faut pourtant insister sur le fait que le recul de la violence physique au profit des nouvelles formes de contraintes est l’un des principaux facteurs qui ont contribué à affaiblir les mobilisations sociales, et qui ont favorisé aussi leur dispersion en de multiples causes difficiles à coordonner. L’incapacité des gouvernements successifs à résoudre la crise du capitalisme n’a pas suscité de révoltes comparables à celles des années 1930. Néanmoins, elle gangrène la démocratie d’une autre manière en favorisant la démobilisation des électeurs : l’abstention est aujourd’hui le premier parti des classes populaires.

Cette conjoncture nouvelle, accentuée par l’effondrement de la grande industrie et du mouvement ouvrier qui s’était formé en son sein, a aussi provoqué des bouleversements majeurs au sein de l’espace public. Les partis politiques ont perdu leur autonomie par rapport aux médias dominants. Dans les années 1930, une partie importante des ouvriers ne s’informaient que par le biais des quotidiens de gauche, comme l’Humanité ou le Populaire. Aujourd’hui, les citoyens de tous bords se réfèrent aux mêmes sources d’information, celles qui sont martelées quotidiennement par une multitude de canaux. La diversité des moyens d’expression ne réside plus dans les sujets retenus pour composer l’actualité, mais dans la manière de les commenter. Et la concurrence que les grands médias se livrent pour capter l’audience les pousse à privilégier toujours plus l’info-spectacle : les crimes, les catastrophes, les affaires de mœurs.

Depuis les années 1980 , la pacification des rapports sociaux et la restructuration de l’espace public ont été les facteurs essentiels qui ont permis la montée inéluctable d’une nouvelle extrême droite, processus qui a commencé en France et qui est en train de se généraliser. Cette nouvelle extrême droite ne se donne plus des objectifs révolutionnaires, elle ne dit plus explicitement qu’elle veut abattre la démocratie ; en France elle prétend même défendre les « valeurs de la République ». Dans les années 1930, des millions de Français apportèrent leur soutien au front antifasciste parce que leurs propres intérêts étaient menacés, et secondairement parce qu’ils compatissaient aux malheurs des réfugiés. Aujourd’hui, la majorité des Français n’éprouve plus ce genre de craintes. Comment les citoyens pourraient-ils avoir vraiment peur de dirigeants qui sont invités en « prime time » sur les chaînes télé du service public ? C’est ce qui explique la difficulté que rencontrent les forces progressistes qui veulent élargir le front de luttes pour mieux combattre les nationalistes.

Norbert Elias nous a appris que la tendance historique de très longue durée qui a entraîné une pacification des conduites humaines peut, dans certains cas, connaître un brutal retour en arrière, comme se fut le cas avec le nazisme. Constater que nous vivons dans un pays qui n’a jamais été aussi pacifique ne signifie pas que ce genre de retournement violent soit impossible. Ce qui caractérise les partis d’extrême droite quand ils sont au pouvoir, c’est la fuite en avant. Etant donné qu’ils ont mis la main sur l’Etat en jouant sur les fantasmes national-sécuritaires de l’opinion, ils n’ont pas, eux non plus, de recette miracle pour résoudre la crise. Ce qui les oblige à multiplier les boucs émissaires et à les réprimer de façon de plus en plus fortes.

Il n’était donc pas inutile qu’Emmanuel Macron rappelle aux Français les effets destructeurs pour tout le monde des discours et des programmes qui stigmatisent les gens pour leur nom, leur religion, leur couleur de peau. Toutefois, force est de constater qu’il ne s’attaque pas aux racines du mal. Les démocraties ont finalement triomphé du fascisme et du nazisme en mettant en œuvre des politiques économiques et sociales en tout point opposées à celle que défend aujourd’hui Macron. Dès les années 1930, le New Deal aux Etats-Unis, le Front Populaire en France ont ouvert la voie aux politiques keynésiennes qui se sont imposées au lendemain de la guerre pour mettre un terme aux catastrophes inéluctables auxquelles conduit la doxa libérale.

Réflexions sur « la gauche identitaire »

Dans l’introduction de mon livre sur l’Histoire populaire de la France, j’ai affirmé que « le projet d’écrire une histoire populaire du point de vue des vaincus a été accaparé par des porte-parole des minorités […] qui ont contribué à marginaliser l’histoire des classes populaires ». Il suffit de consulter la bibliographie des articles et des ouvrages publiés en histoire ces dernières années ou de regarder les recrutements sur des postes universitaires pour être convaincu du bien fondé de cette remarque. Toutefois, je ne voudrais pas que ce constat puisse servir à alimenter les polémiques opposant ceux qui défendent les « minorités » et ceux qui parlent au nom des « classes sociales » car il s’agit-là d’un exemple typique d’une actualité qui devrait être « reproblématisée » en mobilisant les outils qu’offrent les sciences sociales.

Pour illustrer mon propos, je partirai de la polémique récente, publiée dans le journal Le Monde (1er octobre 2018), sous le titre « La gauche s’occupe-t-elle trop des minorités ? » dans laquelle s’affrontent deux éminents universitaires : Marc Lilla, professeur de sciences humaines à l’université de Columbia (New York) et Eric Fassin, professeur de sociologie à l’université de Paris 8. Marc Lilla reprend, dans ce texte, les principaux arguments qu’il a développés dans un livre, récemment traduit en français sous le titre : La Gauche identitaire (Stock, 2018). Selon lui, la gauche américaine a abandonné la classe ouvrière au profit des minorités. Stratégie suicidaire sur le plan électoral, car les porte-parole de ces minorités se contentent de mener des luttes pour la reconnaissance publique de leur identité sans se préoccuper du bien commun. Lilla poursuit en affirmant que les universités américaines sont devenues des théâtres pseudo-politiques sur lesquels se jouent constamment des mélodrames moralisateurs. Contre cette logique identitaire qui n’est, à ses yeux, que du « reaganisme pour gauchistes », il plaide pour un retour à une stratégie inspirée du New Deal de Roosevelt, susceptible de rassembler toutes les forces populaires du pays autour d’un même programme politique.

Eric Fassin lui répond en affirmant que cette façon de dénoncer les minorités réactive les polémiques du « politiquement correct » que les néo-conservateurs ont développées dès les années 1990 contre les forces progressistes. Fassin ajoute que les critiques de Lilla reflètent, en réalité, une exaspération personnelle à l’égard de ses collègues de l’université de Columbia, qu’il prend pour le centre du monde. Ce « biais ethnocentrique », doublé d’une « illusion sociologique », conduit Lilla à opposer le « social » et le « sociétal » au lieu de les combiner. Fassin estime qu’une démarche visant à se mettre à l’écoute de la droite ne peut pas remplir un programme de gauche. A ses yeux, la principale menace qui pèse sur le rassemblement de toutes les forces vives de la société, c’est que trop de gens aujourd’hui s’accommodent des discriminations que subissent les minorités. Ne pas en parler, pour se focaliser sur les questions sociales, c’est finalement faire le jeu de l’extrême droite, car c’est elle qui oppose les classes populaires et les immigrés.

Ce qui frappe dans cette polémique c’est tout ce qui est « mis à l’écart de la discussion » (pour reprendre une formule de Pierre Bourdieu) par les deux interlocuteurs. Bien qu’ils soutiennent des points de vue en apparence radicalement opposés, ces deux universitaires partagent le même langage, sinon leur polémique elle-même ne serait pas possible. Ce langage, c’est celui des intellectuels critiques. Ce sont des universitaires qui interviennent dans le champ politique au nom de leur compétence savante (sinon on ne voit pas pourquoi ils pourraient s’ériger en porte-parole de telle ou telle cause puisqu’ils n’ont été élus par personne). Mais dans le même temps, c’est le vocabulaire et les préoccupations du champ politique qu’ils mobilisent pour énoncer leurs divergences. Tout le débat est développé à partir d’entités collectives (minorités, gauche, droite, classe ouvrière, etc) et l’expression des désaccords prend la forme d’une dénonciation politique de l’adversaire. Pour Mark Lilla, les universitaires comme Fassin font du « reaganisme gauchiste », alors que pour Eric Fassin, Lilla cautionne le « politiquement correct » des réactionnaires.

Les intellectuels qui abordent de cette façon les questions d’actualité ont une forte visibilité dans les médias car leur langage est en phase avec ce qu’attendent les journalistes. Cela ne signifie pas, évidemment, que tous les protagonistes soient traités de la même manière. Si l’ouvrage de Mark Lilla a été d’emblée encensé par le Figaro et par d’autres journaux de droite c’est parce que sa critique de la « gauche identitaire » permet de dénoncer une fois de plus les méfaits du « communautarisme ». Face à ce pôle dominant se dresse le pôle dominé (Médiapart, Libération, etc.) lequel ouvre largement ses colonnes aux universitaires qui (à l’instar d’Eric Fassin) prennent la défense des minorités.

Ce genre de polémiques marginalise, et rend même inaudibles, celles et ceux qui souhaitent aborder les questions d’actualité tout en restant sur le terrain de la recherche scientifique. Le fait même d’essayer de comprendre ou d’expliquer les problèmes sociaux, en se tenant à distance des jugements de valeur, est devenu quasiment impossible dans l’espace public car le vocabulaire savant est aussitôt retraduit dans un sens normatif afin de discréditer celui qui l’utilise. J’en ai fait moi-même l’expérience à plusieurs reprises, notamment après la publication de mon livre le Creuset français (Seuil, 1988). Dans un ouvrage publié par les Presses de Sciences Po en 1994, Françoise Lorcerie, chercheuse au CNRS, n’avait pas hésité à me ranger dans la catégorie des penseurs « nationalistes républicains » aux côtés de Patrick Weil, Dominique Schnapper, etc. (Françoise Lorcerie, « Les sciences sociales au service de l’identité nationale », in Denis-Constant Martin, (dir), Cartes d’identité. Comment on dit « nous » en politique ?, Presses de la FNSP, 1994, p. 245-281).

La recherche que j’avais présentée dans ce livre partait du principe qu’on pouvait appréhender l’Etat-nation français comme un groupe social afin d’analyser la manière dont les vagues successives d’immigrants s’étaient intégrés (ou non) dans ce groupe. Condamner ce type d’approche socio-historique en mobilisant une insulte politique (nationalisme) illustre un type de polémiques auxquelles j’ai toujours refusé de répondre, fidèle en cela à la morale que m’a enseignée Michel Foucault (cf mon blog précédent). Sans insister pour le moment sur ce point, je me contenterai de souligner que si les penseurs pressés d’incriminer le nationalisme des autres étaient logiques avec eux mêmes, ils ne devraient plus écrire en français (ni dans une autre langue « impérialiste ») car la langue est le principal facteur qui structure les identités nationales.

Cette manière de discréditer un argument en lui attribuant des effets politiques est la conséquence malheureuse du slogan « tout est politique » (qui illustre une confusion entre « la politique » et « le pouvoir »), qui s’est imposé à partir de Mai 68 dans les universités. La popularité de ce slogan dans le monde intellectuel peut s’expliquer, me semble-t-il, par deux grands facteurs : le premier résulte d’une prise de distance des universitaires à l’égard des partis politiques (et en premier lieu à l’égard du PCF). Le second facteur tient au désenchantement qui a suivi la mobilisation des campus au cours des années 68. Confrontés à leur impuissance politique, les intellectuels ont résolu magiquement le problème en jouant sur le seul registre où ils exerçaient un pouvoir réel : celui du langage. Si « tout est politique », alors la moindre critique publiée dans une revue confidentielle peut être prise comme un acte politique, sans même avoir besoin de sortir de son bureau.

En s’accusant mutuellement de faire le jeu de l’extrême droite, Lilla et Fassin sont finalement d’accord sur l’importance politique de leur propre discours. Pourtant, la réalité n’a cessé d’apporter des démentis à cette croyance. La progression constante depuis 30 ans des forces conservatrices qu’ils dénoncent tous les deux ne les a jamais incités à s’interroger sur ce point. Eric Fassin pointe à juste titre « l’ethnocentrisme » de Lilla, obnubilé par ses querelles universitaires, mais il ne nous dit rien sur les biais « ethnocentristes » de son propre discours. Il préfère cultiver la posture du savant retranché dans une « citadelle imprenable » qui refuse toute forme d’interrogation auto-critique en la dénonçant comme une concession coupable à l’égard de l’ennemi.

Quand on y regarde de près, on voit bien que les divergences qui sont présentées comme des désaccords politiques sont en réalité surtout des clivages qui concernent la définition même des sciences sociales et de leur rôle civique. Les sociologues ou les socio-historiens de mon genre refusent de construire leur raisonnement à partir des entités collectives qui peuplent la scène publique car l’objet même de la science qu’ils pratiquent exige qu’ils déconstruisent ces entités pour retrouver les individus (les « atomes élémentaires » de la recherche disait Max Weber) et les liens qu’ils tissent entre eux. D’un point de vue scientifique, la question principale n’est pas de savoir comment s’y prendre pour favoriser les alliances entre « classes » et « minorités », mais de montrer comment se combinent les différents facteurs qui façonnent l’identité des personnes et les liens qu’elles tissent entre elles. On ne peut comprendre ces processus sociaux qu’en réalisant de longues recherches empiriques : enquêtes de terrain, travail d’archives, etc. Le concept d’ « intersectionnalité » qui permet selon Eric Fassin de « penser l’articulation du sexe, de la race et de la classe » est à mes yeux une régression par rapport aux principes fondateurs de la sociologie. Il ne suffit pas de combiner, en effet, trois entités réifiées pour rendre compte de la complexité des réalités sociales.

Eric Fassin ajoute dans le même numéro du Monde : « En France on aime croire qu’il faudrait choisir : les ouvriers ou les minorités », mais paradoxalement la définition qu’il donne lui-même des « minorités » (fondée sur le critère de « l’expérience de la discrimination ») tombe sous le coup de sa critique. Cette définition occulte en effet les discriminations sociales qui touchent ceux qui peuvent avoir la bonne couleur de peau, mais qui sont interdits bancaires, qui sont stigmatisés parce qu’ils cumulent les échecs scolaires, parce qu’ils ne s’expriment pas dans la langue légitime, etc. Une analyse qui n’aimerait pas croire qu’il faut choisir entre les ouvriers et les minorités devrait partir du constat que les discriminations sont une expérience vécue affectant à la fois les classes populaires les plus démunies et les minorités. Mais lorsqu’on s’intéresse aux individus et non aux entités réifiées, on voit tout de suite que les classes et les minorités ne forment pas des blocs séparés car la majorité des personnes qui font partie des minorités appartiennent aussi aux classes populaires. La conclusion que l’on peut tirer de ces constats c’est que les individus des milieux populaires qui sont issus des minorités subissent les discriminations les plus fortes car ils cumulent les formes de rejet liés à leur classe et à leur origine.

Elargir la définition des discriminations pour y inclure le critère de classe serait beaucoup plus efficace que les leçons de morale pour créer de la solidarité entre les différentes catégories d’exclus. Quand Eric Fassin affirme que « la violence à l’égard des Noirs et des Arabes est l’affaire de tous », on ne peut qu’être d’accord en tant que citoyens engagés dans la défense des droits humains. J’ai évidemment beaucoup de respect pour toutes celles et tous ceux qui consacrent une grande partie de leur temps libre à défendre tous les « damnés de la terre ». Depuis le début des années 1970, époque où j’étais étudiant, j’ai moi-même participé à une multitude de combats de ce type et je les poursuis aujourd’hui. La réflexion que je livre aujourd’hui n’a donc nullement pour but de discréditer ces engagements, mais d’ouvrir une réflexion en forme de bilan, et en partie auto-critique, sur les acquis et les limites de ce type de militantisme intellectuel.

Croire que les « Blancs » deviendraient solidaires des « Noirs » et des « Arabes » parce qu’ils compatissent à leurs malheur est une vision angélique de la société. Les nombreuses recherches développées depuis plus de trente ans par les sociologues aboutissent à des constats beaucoup plus pessimistes. Le délitement du tissu social a laissé le champ libre aux haines identitaires qu’elles soient islamophobes, antisémites ou autres. Si nous voulons comprendre le processus qui conduit les dominés à s’affronter entre eux en pérennisant ainsi les formes de domination qu’ils subissent, il faut nécessairement prendre du recul par rapport à l’actualité et parfois même accepter de se replier dans sa « tour d’ivoire » afin d’éviter que la classe dominante exploite nos analyses pour alimenter ses discours réactionnaires.

La critique d’Eric Fassin concernant ceux « qui aiment choisir entre les ouvriers et les minorités » s’adresse aussi aux universitaires qui considèrent – et c’est mon cas – que la classe sociale est un facteur plus déterminant que le genre ou l’origine pour comprendre le fonctionnement de nos sociétés. Je reviendrai plus longuement sur cette question dans un blog ultérieur. Pour le moment, je me contenterai d’un seul exemple pour justifier ce point de vue. Il concerne la représentation des intérêts sociaux et sociétaux dans l’espace public. Je pense que le critère socio-professionnel est le plus déterminant car c’est celui qui commande en dernière instance l’accès à la parole publique. Les femmes, les minorités ethniques ou sexuelles ont des porte-parole qui proviennent de leur propre communauté car il existe parmi elles des gens qui possèdent le capital culturel et/ou scolaire leur permettant de défendre leur cause en public. Ce qui n’est pas le cas des classes populaires car elles sont exclues, par définition, de la culture politique légitime. Comme je le souligne dans mon livre, le drame du mouvement ouvrier, notamment dans sa version communiste, s’explique en bonne partie par la nécessité dans laquelle il a été placé de créer une bureaucratie de permanents qui s’est formée pour devenir capable de participer au jeu politique. Souvent issue des milieux populaires, cette bureaucratie a fini par les dominer tout en parlant au nom de la classe ouvrière. L’effondrement du mouvement communiste a transformé les ouvriers en « classe-objet », au même titre que les paysans étudiés par Pierre Bourdieu. Privés de représentants issus de leurs propres rangs, ils ont quasiment disparu de la scène publique. A tel point qu’aujourd’hui, bien que les ouvriers forment encore 20% de la population active, aucun d’entre eux ne siège sur les bancs de l’Assemblée nationale. A quelques exceptions près, les employés (27% des actifs) subissent le même genre de discriminations. Le paradoxe de notre société est donc le suivant : les citoyens les plus nombreux, ceux qui décident par leur vote de l’avenir de notre Etat national, sont également ceux qui sont exclus de l’espace public.

Cette injustice massive n’a jamais été vraiment dénoncée par les adeptes de « l’intersectionnalité ». Surtout préoccupés par les discriminations liées au genre et à la race, ils ont rajouté tardivement la classe, mais sans en faire un véritable enjeu de luttes. Cette occultation de la domination sociale résulte, pour une large part, de l’écart qui sépare la réflexion théorique et la pratique. Le champ politique n’obéit pas, en effet, aux mêmes règles que l’analyse de discours. Un chercheur peut combiner « sur le papier », de multiples critères et fabriquer ainsi des classes, des groupes ou des communautés. Mais pour que ces catégories abstraites puissent prendre place dans l’espace public, il faut qu’elles soient transformées en personnages (ou en « quasi-personnages » pour reprendre un terme de Paul Ricoeur). J’ai montré dans mon livre que c’est à la fin du XIXe siècle, au moment où s’impose en France la démocratie parlementaire, que ce processus s’est mis en place. Ce n’est pas un hasard si le vocabulaire du théâtre sert, aujourd’hui encore, à décrire le jeu politique. Il s’agit d’une représentation du monde social, sur une scène où s’agitent des acteurs jouant leur rôle et racontant des histoires dont ils sont les héros, défendant des victimes en affrontant des ennemis irréductibles. C’est à cette époque que naissent les partis politiques, lesquels doivent mobiliser leurs adhérents et leurs électeurs en prenant en charge leurs intérêts, mais aussi en faisant vibrer la corde émotionnelle. L’identification des citoyens aux personnages qui s’activent sur la scène publique devient alors l’un des principaux leviers pour mobiliser les masses.

Le problème c’est que ces personnages sont construits à partir d’un seul critère identitaire. Dès la fin du XIXe siècle, la droite et l’extrême droite ont privilégié le critère national (le « nous Français »), alors que la gauche et l’extrême gauche ont privilégié le critère social (le « nous ouvriers »). Opposer des partis « identitaires » à des partis qui ne le seraient pas est donc erroné d’un point de vue sociologique car toute forme de groupement à caractère politique suppose un travail identitaire. C’est pour cela que j’ai distingué dans mon livre des identités latentes (celles que nous combinons tant que bien que mal dans notre vie privée) et des identités mobilisées, sélectionnées et transférées sur la scène publique par des porte-parole qui parlent au nom du groupe qu’ils ont contribué à créer.  La gauche a donc toujours été « identitaire ». Mais ce qui a changé au cours du temps, ce sont les critères sélectionnés par les porte-parole des organisations de gauche pour faire l’objet d’une politisation. Je ne connais pas suffisamment le contexte américain pour en parler sérieusement, mais j’ai décrit ce processus à propos du parti socialiste français. En 1983-84, deux ans à peine après la victoire de François Mitterrand, la gauche de gouvernement s’est convertie au libéralisme en rejetant la lutte des classes. Ce virage a pris une forme spectaculaire quand le Premier Ministre, Pierre Mauroy, a dénoncé la grève des travailleurs immigrés de l’automobile en affirmant qu’elle était téléguidée par l’ayatollah Khomeiny. C’est à ce moment-là que l’expression « travailleur immigré » qui avait été forgée par le parti communiste dès les années 1920 a été abandonnée au profit d’un vocabulaire ethnique, en rupture avec la tradition républicaine (cf l’exemple du mot « beur » pour désigner les jeunes Français issus de l’immigration algérienne ou marocaine). On est passé alors de la première à la deuxième génération, de l’usine à la cité et les revendications socio-économiques ont été marginalisées au profit de polémiques identitaires qui ont fini par creuser la tombe du parti socialiste.

Reproblématiser l’actualité

J’ai créé ce blog dans le but d’approfondir, d’expliciter et de discuter des questions que j’ai développées dans mon Histoire populaire de la France (Agone, 2018). Même si cet ouvrage dépasse les 800 pages, étant donné qu’il couvre une période extrêmement longue (de la guerre de Cent Ans à nos jours), j’ai souvent été contraint de limiter mes analyses, de faire des choix draconiens dans les exemples, dans les références bibliographiques, etc. Ce blog me permettra d’aller plus loin en tenant compte des réflexions, des critiques, des compléments apportés par les lecteurs.

La seconde raison de ce blog tient à ma volonté de reprendre pied dans l’espace public pour aborder les grands problèmes d’actualité en mobilisant les outils que nous offrent les sciences sociales. Je me range dans la catégorie des « intellectuels spécifiques». Elle regroupe les universitaires qui interviennent publiquement pour éclairer des questions qu’ils ont eux-mêmes étudiées, afin d’aider les citoyens à enrichir leur propre réflexion, mais en évitant les jugements de valeur, les dénonciations, les mises en cause personnelle, etc. Cette posture est aujourd’hui mal en point car les bouleversements récents des techniques de communication (réseaux sociaux, chaînes d’information continue, etc) marginalisent de plus en plus la réflexion et la connaissance, au profit des leçons de morale, des anathèmes, des plaidoyers de toutes sortes.

Michel Foucault, à qui l’on doit cette définition de « l’intellectuel spécifique », précisait : « J’ai toujours tenu à ne pas jouer le rôle de l’intellectuel prophète qui dit à l’avance aux gens ce qu’ils doivent faire et leur prescrit des cadres de pensée, des objectifs et des moyens qu’il a tirés de sa propre cervelle en travaillant enfermé dans son bureau parmi les livres ». Le travail d’un intellectuel spécifique est « de dégager les systèmes de pensée qui nous sont devenus maintenant familiers, qui nous paraissent évidents et qui font corps avec nos perceptions, nos attitudes, nos comportements. Ensuite, il faut travailler avec des praticiens, non seulement pour modifier les institutions et les pratiques, mais pour réélaborer les formes de pensée ».

C’est ce genre d’objectif que j’essaierai d’atteindre dans ce blog en m’efforçant de « reproblématiser » des questions brûlantes de notre actualité. Cette posture civique a de fortes implications dans la façon d’appréhender le débat public. Foucault les avait lucidement analysées quand il écrivait: « si j’ouvre un livre où l’auteur taxe un adversaire de « gauchiste puéril », aussitôt je le referme. Ces manières de faire ne sont pas les miennes : je n’appartiens pas au monde de ceux qui en usent. A cette différence je tiens comme à une chose essentielle ; il y va de toute une morale, celle qui concerne la recherche de la vérité et la relation à l’autre (…). Questions et réponses relèvent d’un jeu – d’un jeu à la fois plaisant et difficile – où chacun des deux partenaires s’applique à n’user que des droits qui lui sont donnés par l’autre, et par la forme acceptée du dialogue ». Dans une telle perspective, les désaccords relèvent de la controverse, mais pas de la polémique. En effet, ajoute Foucault « le polémiste, lui, s’avance bardé de privilèges qu’il détient d’avance et que jamais il n’accepte de remettre en question. Il possède, par principe, les droits qui l’autorisent à la guerre et qui font de cette lutte une entreprise juste ; il n’a pas en face de lui un partenaire dans la recherche de la vérité, mais un adversaire, un ennemi qui a tort, qui est nuisible et dont l’existence même constitue une menace. Le jeu pour lui ne consiste donc pas à le reconnaître comme sujet ayant droit à la parole, mais à l’annuler comme interlocuteur de tout dialogue possible, et son objectif final ne sera pas d’approcher autant qu’il se peut d’une difficile vérité, mais de faire triompher la juste cause dont il est depuis le début le porteur manifeste »..

Je montrerai dans ce blog que sur un grand nombre de sujets d’actualité, le poids des polémiques bloque la réflexion et nuit à la compréhension du présent. Je ne nie pas l’utilité des réseaux sociaux dans la défense des multiples causes qui préoccupent aujourd’hui nos concitoyens, mais force est de constater que ces points de vue partisan marginalisent de plus en plus la place des intellectuels spécifiques. Etant donné que je me considère, au moins sur ce point, comme un héritier de Michel Foucault, je ne répondrai pas, moi non plus, à toutes celles et à tous ceux qui utiliseront les armes de la polémique pour tenter de me discréditer.

La troisième raison qui m’a poussé à ouvrir ce blog est résumée dans son titre : « le populaire dans tous ces états ». Je suis convaincu, en effet, qu’il s’agit-là d’un enjeu majeur quand on veut « reproblématiser » notre actualité. Voilà pourquoi la question du « populaire » (que je définis dans mon livre comme une relation de pouvoir entre ceux d’en haut et ceux d’en bas) sera le fil conducteur de mon blog.

J’y publierai aussi les tribunes, les articles, les interventions publiques que j’aurai pu faire par ailleurs et je ferai écho aux réflexions et aux analyses qui respecteront les principes défendus ici.

Post-scriptum: plusieurs lecteurs m’ont demandé la référence du texte de Michel Foucault que je cite ici. La voici: « Polemics, Politics and Problematization » (« Polémique, politique et problématisations » ; entretien avec P. Rabinow, mai 1984), réponses traduites en anglais, in Rabinow (P.), éd., The Foucault Reader, New York, Pantheon Books, 1984, pp. 381-390; repris dans Dits et Ecrits, tome IV, texte n°342.