Les gilets jaunes, l’antisémitisme et « la démocratie du public »

L’agression verbale dont a été victime l’académicien Alain Finkielkraut le samedi 16 février, en marge de la manifestation des gilets jaunes, a relancé la polémique sur le rôle joué par l’extrême droite dans ce mouvement. Je m’empresse de souligner que je condamne moi aussi fermement les insultes antisémites dont cette personnalité a été l’objet. Le parquet de Paris a porté plainte. C’est désormais à la justice de faire son travail. La question que l’on est néanmoins en droit de se poser concerne le traitement médiatique de cette affaire, qui a fait l’objet d’une dénonciation unanime et la une de l’actualité pendant plusieurs jours.

Dans un entretien publié par le Monde du 19 février, l’historien Laurent Joly a tiré une petite sonnette d’alarme en disant qu’une « récupération excessive de cet incident pourrait bien être contre-productive ». Tous ceux qui ont travaillé sur l’histoire du racisme et de l’antisémitisme savent en effet que les leçons de morale sont généralement impuissantes à endiguer la montée de ce type de haine. Le consensus des élites crée souvent des réflexes de rejet parmi ceux qui se sentent exclus, déclassés ou abandonnés. Une forme primaire et quasiment pathologique de la résistance populaire à la domination sociale consiste à prendre systématiquement le contre-pied du discours dominant. (En Suisse, on appelle ceux qui disent toujours « non » les « Neinsager » ). J’ai étudié ce phénomène dans mon livre sur le massacre des Italiens à Aigues-Mortes en 1893 (réédité en poche chez Fayard en 2018). C’est lorsque les gendarmes ont voulu protéger les saisonniers piémontais venus travailler dans les salins que la haine des « trimards » (ouvriers français sans emploi) à leur égard a été décuplée car le réflexe xénophobe a été alors légitimé par un combat contre les « forces de l’ordre ».

Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’il ne faut pas défendre ou protéger ceux qui sont victimes d’agressions racistes ou antisémites. Mais il est important que les condamnations morales soient complétées par des analyses permettant d’expliquer et de comprendre ce genre de phénomène. C’est à ce niveau, me semble-t-il, que les chercheurs en sciences sociales peuvent avoir une petite utilité. Mais paradoxalement, dans l’entretien qu’il a accordé au Monde, Laurent Joly donne des arguments qui vont à l’encontre de son souci d’éviter toute « récupération excessive » de ce genre d’affaires. « Toutes proportions gardées », dit-il, les insultes à l’égard d’Alain Finkielkraut « m’ont rappelé l’agression dont a été victime Léon Blum à Paris le 13 février 1936. Une foule de sympathisants et de membres de l’Action française s’était rassemblée aux abords du boulevard Saint-Germain dans le cortège funèbre de Jacques Bainville. Soudain, le député socialiste et chef de file du Front populaire pour les prochaines élections passe par hasard en voiture. Il est reconnu par la foule, qui se rue sur lui, l’abreuve d’injures et le blesse à coups de canne. Les justifications des agresseurs sont les mêmes : que vient-il faire là ? c’est une provocation, etc. Dans les deux cas, l’antisémitisme est palpable ».

Les lecteurs du Monde risquent de ne pas retenir le début de la phrase, alors qu’il est absolument essentiel : « toute proportion gardée ». En effet, on peut voir une similitude dans les justifications avancées par les agresseurs mais le contexte, c’est-à-dire la structure sociale et politique au sein de laquelle ces propos prennent tous leur sens, n’était pas dans les années 1930 comparable à celle d’aujourd’hui.

Voici le lien qui permettra au lecteur de consulter, dans le Populaire (qui était alors le quotidien officiel du parti socialiste), le récit détaillé de l’agression dont a été victime Léon Blum.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k822204s.item

Il est très peu question, dans ce compte rendu détaillé, des propos tenus par les agresseurs d’extrême droite, parce que ce qui a fait scandale à l’époque c’est l’agression physique du leader de la SFIO. Laurent Joly la réduit à quelques coups de canne. En réalité, les militants d’extrême droite ont brisé la vitre de la voiture où se trouvait Léon Blum et l’ont ainsi gravement blessé à la tête. Lorsqu’il est parvenu à en sortir, il a été molesté dans la rue à coups de pied. Finalement, c’est grâce à l’intervention d’ouvriers du bâtiment qui travaillaient à proximité que les agresseurs ont pris la fuite. Blum a été ensuite conduit à l’Hôtel Dieu. « Sérieusement atteint à la tête, perdant abondamment son sang, il a fallu une ligature de l’artère temporale gauche pour stopper l’hémorragie ».

Le point commun entre cet attentat et l’agression dont a été victime Finkielkraut c’est la violence verbale, mais ce dernier n’a pas subi d’agression physique. Comme je l’ai montré dans mon Histoire populaire de la France, cette « pacification » des relations sociales est une caractéristique de la démocratie du public dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Cela ne conduit nullement à relativiser la « gravité » de ces événements (car ce n’est pas à l’historien de définir le « grave » et le « non grave »). C’est simplement rappeler que les normes définissant la violence ont considérablement changé depuis les années 1930. Certes, tout comme le racisme, l’antisémitisme peut aujourd’hui encore déboucher sur des agressions physiques. néanmoins, celles-ci relèvent plus de la délinquance urbaine  que de l’action politique proprement dite.

J’ajoute que l’agression contre Léon Blum ne fut pas perpétrée par quelques individus isolés dans une foule en gilets jaunes, mais par plusieurs centaines de militants d’extrême droite, dont 50 participèrent directement aux agressions physiques qui aboutirent à l’hospitalisation du leader de la SFIO. Dans les années 1930, l’antisémitisme s’inscrivait dans un régime de partis, c’est-à-dire de groupes organisés, avec des leaders, une discipline, des journaux, un programme politique, etc. L’antisémitisme était très répandu à l’extrême droite, mais aussi à droite, dans les professions libérales, dans la petite bourgeoisie commerçante, dans une partie des classes dirigeantes. Alors que l’agression dont a été victime samedi dernier Alain Finkielkraut a été condamnée par tous les partis politiques et dans tous les médias. L’antisémitisme se diffuse principalement aujourd’hui sur les réseaux sociaux, ou par des « tags », en tout cas par des auteurs anonymes, qui ne représentent plus un courant politique constitué comme tel.

Laurent Joly esquisse dans le même entretien une autre comparaison qui me paraît problématique. Celle-ci concerne directement les gilets jaunes. « La grande différence avec le boulangisme ou le phénomène ligueur de la fin des années 1930, c’est qu’il n’y a pas de leaders qui ressortent, pas une voix forte pour dire : l’antisémitisme, on n’en veut pas ! » Et il ajoute : « De même, les grands dirigeants des mouvements antiparlementaires de la fin des années 1930, comme le colonel de La Rocque ou Jacques Doriot, condamnaient les débordements antisémites de leurs troupes. Je n’ai entendu aucune réprobation similaire de la part des figures de proue des « gilets jaunes » ». Présenter Jacques Doriot comme une sorte de rempart contre les débordements antisémites est vraiment surprenant pour un historien spécialiste de cette période. Faut-il rappeler que Doriot fut un partisan radical de la collaboration, qu’il contribua à la création de la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme (LVF) et qu’il combattit personnellement sous l’uniforme allemand sur le front russe, avec le grade de lieutenant de la Waffen-SS ?

La comparaison de Laurent Joly risque de d’entériner l’idée que le comportement des gilets jaunes serait encore plus condamnable que celui des partis d’extrême droite des années 1930 parce qu’aucune « voix forte » ne s’est élevée contre l’antisémitisme. Là encore, le raisonnement illustre une incompréhension concernant les bouleversements politiques qui se sont produits depuis les années 1930. S’il n’y a pas de « voix forte » chez les gilets jaunes pour condamner l’antisémitisme, c’est tout simplement parce qu’ils ont constamment refusé de se structurer comme un parti politique avec des porte-parole parlant au nom de tout le mouvement. Mais cela n’a pas empêché que, depuis le mois de décembre, un grand nombre d’entre eux ont marqué publiquement leur réprobation à l’égard des propos racistes ou antisémites. Beaucoup estiment cependant qu’ils n’ont pas à se justifier constamment par rapport à des mises en cause sans cesse réactivées dans les médias. Comme je l’ai souligné ailleurs, le refus de toute forme de représentation et de structuration nationale est le reflet d’une époque où les réseaux sociaux facilitent les liens horizontaux et diversifient à l’infini les prises de paroles. Mais c’est aussi un point faible du mouvement car les extrémistes de tous bords peuvent enfiler un gilet jaune pour tenter de populariser leur discours de haine.

Je ne peux pas être d’accord non plus avec les propos de Laurent Joly quand il affirme que « Le reflux du mouvement rend de plus en plus visible ces ultras qui se radicalisent ». « C’est eux qu’on entend de plus en plus ». Là encore, ce qui frappe dans ce raisonnement, c’est la méconnaissance des règles de fonctionnement de notre régime démocratique actuel. Laurent Joly oublie de préciser que si on entend de plus en plus les extrémistes, ce n’est pas parce que leur audience progresse au sein du mouvement des gilets jaunes, mais parce que les grands médias leur accorde une importance démesurée par rapport à ce qu’ils représentent. Pour faire le scoop, pour booster l’audimat, il faut sans cesse mettre en avant les casseurs et les extrémistes. C’est d’ailleurs un motif récurrent dans les critiques que les gilets jaunes adressent à l’égard des journalistes. Ce discours sur la « radicalisation » des gilets jaunes a pris une telle ampleur qu’il a fallu que Nicolas Lerner, le responsable de la DGSI, vienne en personne calmer le jeu dans les colonnes du Parisien. « A aucun moment les groupes ultras n’ont réussi à prendre le leadership sur ce mouvement même s’ils voient en lui une opportunité de s’en prendre aux symboles de la République, qui sont leurs cibles habituelles ».

Des éclairages historiques qui aboutissent à stigmatiser les gilets jaunes en les situant dans le prolongement des ligues d’extrême droite aboutissent finalement à légitimer les revendications du CRIF exigeant que les manifestations de gilets jaunes soient désormais interdites. Effectivement, si ces derniers représentent un danger encore plus grand que l’extrême droite des années 1930, alors il est urgent de les interdire.

Il faut être vraiment coupé des réalités populaires pour ne pas se rendre compte des conséquences désastreuses de ce genre d’amalgame. Dans leur immense majorité en effet, les gilets jaunes ne se sentent pas concernés par l’antisémitisme. La plupart d’entre eux disent que çà n’a jamais été un sujet de discussion dans leur groupe. Ce qu’ils déplorent le plus, ce sont les tentatives incessantes pour déplacer les problèmes de la sphère économique et sociale vers la sphère identitaire. C’est là que se situe en effet l’enjeu majeur de cette lutte sociale. Ceux qui ont hâte qu’on cesse de mettre en cause leurs privilèges cherchent à discréditer le mouvement en occupant le terrain identitaire où ils peuvent distribuer des leçons de morale à peu de frais. C’est cette stratégie qu’ont délibérément choisie Emmanuel Macron et son gouvernement.

Puisque Laurent Joly esquisse une comparaison entre Léon Blum et Alain Finkielkraut, il n’est pas inutile de rappeler qu’ils représentent deux figures radicalement opposées de l’action publique. Léon Blum était détesté par la droite et l’extrême droite parce qu’il s’était allié au PCF et qu’il menait un combat politique contre les inégalités et les injustices sociales. Ces ennemis ont constamment utilisé la carte identitaire pour tenter de le disqualifier ; mais Léon Blum ne s’est jamais, pour sa part, placé sur ce terrain-là. Il n’en va pas de même pour Alain Finkielkraut. Dès le début des années 1980, il a été l’un des premiers intellectuels à utiliser ce type d’arguments pour stigmatiser les musulmans. Lors des émeutes urbaines de 2005, il n’a pas hésité à affirmer dans le journal israélien Haaretz (19 novembre 2005) : « En France, on a tendance à réduire ces émeutes à leur dimension sociale, de les voir comme une révolte des jeunes des banlieues contre leur situation (…). Le problème, c’est que la plupart de ces jeunes sont des Noirs ou des Arabes avec une identité musulmane. » Dans le même article, il présente l’équipe de France de football, comme une équipe « « black-black-black », ce qui en fait la risée de toute l’Europe ». En décembre 2017, lors de l’enterrement de Johnny Halliday, il note : « Le petit peuple des petits blancs est descendu dans la rue pour dire adieu à Johnny. Ils étaient nombreux et il était seul. Les non-souchiens brillaient par leur absence.»

Tous ces discours explicitement positionnés sur une ligne identitaire pour occulter la question sociale sont ressentis comme du racisme par les Français issus de l’immigration ou de la colonisation. Les insultes qu’a subies samedi dernier Alain Finkielkraut, et notamment les propos affirmant « On est chez nous », ne peuvent pas se comprendre si l’on oublie ce contexte délétère.

L’histoire est constamment exploitée aujourd’hui par ceux qui s’affrontent sur le terrain identitaire. Les uns cherchent à nous persuader que la France est toujours une société coloniale et les autres présentent les gilets jaunes comme des nazillons antisémites. Même si ce n’est pas toujours facile, il est important que les historiens de métier se tiennent à distance de toutes ces manipulations. Utiliser le combat contre l’antisémitisme pour tenter d’interdire les manifestations des gilets jaunes contre les injustices sociales, c’est le plus mauvais service que l’on puisse rendre à la cause qu’on prétend défendre ; car cela risque d’alimenter le sentiment que les juifs sont contre les gilets jaunes. L’Humanité (18 février 2019) est l’un des rares quotidiens à avoir immédiatement réagi pour combattre ce danger en donnant la parole à Maxime Benatouil, membre de la coordination de l’Union juive française pour la paix, lequel a rappelé qu’être juif et gilet jaune ce n’était pas absolument pas incompatible. C’est triste qu’il faille aujourd’hui le rappeler !

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Patrick Boucheron : un historien sans gilet jaune.

Le gilet jaune est le vêtement que portent les gens en détresse sur le bord de la route et les ouvriers qui travaillent sur la voirie ou sur les chantiers. Ce sont les invisibles, ceux qui craignent que le public ne les voie pas, qui sont contraints d’enfiler le dit-gilet. Patrick Boucheron n’est assurément pas dans ce cas. Professeur au Collège de France, il est l’historien professionnel que l’on entend le plus souvent à la radio, qui bénéficie du plus grand nombre de comptes rendus dans la presse et qui est le plus régulièrement invité dans les grandes manifestations culturelles. Son dernier ouvrage, La Trace et l’Aura. Vies posthumes d’Ambroise de Milan (IVe-XVe siècles) qui vient d’être publié aux éditions du Seuil, à peine sorti de l’imprimerie, a déjà bénéficié de nombreux comptes rendus élogieux dans les médias.

La reconnaissance publique dont il bénéficie explique peut-être son absence d’empathie à l’égard de ceux qui doivent endosser ce fameux gilet jaune pour tenter d’attirer l’attention. C’est peut-être aussi la raison de la façon cavalière dont il a parlé, lors d’une récente intervention à France Inter, de ses collègues universitaires qui tentent aujourd’hui de mobiliser leurs compétences professionnelles pour expliquer ce mouvement (cf « le Grand entretien » du 7 février 2019, animé par Léa Salamé et Nicolas Demorand).

Je peux témoigner personnellement de cette désinvolture puisque Boucheron affirme dans cet entretien que j’aurais présenté le mouvement des gilets jaunes comme une « jacquerie », alors que je suis intervenu publiquement pour dire exactement le contraire. (Cf le Monde du 28 novembre 2018). Etant donné que Patrick Boucheron m’avait invité dans son émission Matière à penser, diffusée par France Culture le 4 décembre 2018, j’avais même eu l’occasion de lui expliquer directement mon point de vue ce soir-là. On peut se demander à quoi servent ce genre d’émissions culturelles quand celui qui les anime ne se souvient même pas des propos de ses invités.

A la fin de l’entretien diffusé sur France Inter le 7 février, les deux journalistes et l’historien sont tombés d’accord pour déplorer l’ampleur prise aujourd’hui par les « fausses nouvelles » sur les réseaux sociaux. Evoquant une « communauté de désarroi », Patrick Boucheron a alors affirmé d’une voix grave : « Il faut qu’on se ressaisisse collectivement ». Je suis tout à fait d’accord avec cette proposition. Encore faudrait-il que les journalistes montrent l’exemple en évitant de colporter eux-mêmes des fausses nouvelles dans la sphère qui est la leur.

Je connais Patrick Boucheron depuis très longtemps. Notre première rencontre date de 1996, si ma mémoire est bonne, lors d’un débat à l’ENS de la rue d’Ulm (où j’enseignais alors) autour de mon livre Sur la « crise » de l’histoire (Belin, 1996). Il venait tout juste de finir sa thèse et d’être nommé maître de conférences. Dans cet ouvrage, je défendais l’idée qu’il fallait mobiliser les outils que nous offrent les sciences sociales pour mieux comprendre notre propre univers professionnel et les contradictions dans lesquelles nous sommes tous pris. C’est pourquoi je proposais un retour aux réflexions de Marc Bloch sur le « métier d’historien », pour appréhender l’histoire à partir des activités exercées par les historiens, au lieu de continuer à disserter sur le concept d’histoire, sans avoir les compétences des philosophes pour le faire.

Manifestement, je n’ai pas réussi à convaincre Patrick Boucheron. Dans l’entretien de France Inter, il fait constamment référence au « métier d’historien », mais sans jamais préciser ce qu’il entend par ce terme. On comprend, implicitement, que c’est l’exercice de cette compétence professionnelle qui lui a permis d’écrire l’ouvrage sur Ambroise de Milan qu’il est venu présenter ce jour-là aux auditeurs de France Inter. Ce livre est effectivement le résultat d’un long travail, qui suppose une grande érudition, une connaissance fine des archives, une réflexion sur les concepts à mettre en œuvre pour les analyser, etc. N’étant pas spécialiste du Moyen Age, je ne me permettrais pas de commenter cette étude, car j’en serais incapable.

Le problème, c’est que le « grand entretien » de France Inter est diffusé à 8h20, donc à une heure de grande écoute. C’est pourquoi les journalistes demandent surtout à leur invité de commenter l’actualité. Résultat : sur 24 minutes d’émission, à peine quelques unes ont été consacrées à Ambroise de Milan, le reste du temps a été occupé par les gilets jaunes. Du coup, Patrick Boucheron a été confronté à un dilemme: comment peut-on rester historien, tout en acceptant de se soumettre aux questions d’actualité que posent les journalistes ?

C’est pour répondre à ce genre de questions que j’avais plaidé, il y a plus de vingt ans, mais sans grand résultat, pour qu’on réfléchisse aux différentes activités qui définissent concrètement ce qu’on appelle le « métier d’historien ». J’avais proposé qu’on arrête de faire croire au public que ce métier se résumerait à un travail d’archives. Comme on le sait, les salles d’archives sont aujourd’hui occupées en grande partie par des « amateurs d’histoire » qui font leur arbre généalogique, qui raconte l’histoire de leur village, de leurs ancêtres, de leur communauté, etc. De plus, il suffit d’examiner l’ensemble des écrits des historiens professionnels pour s’apercevoir que les ouvrages directement issus d’un travail d’archives ne représentent qu’une petite partie de leurs publications. Ce sont les dominés de notre discipline, c’est-à-dire les plus jeunes, ceux qui dépendent encore fortement de leurs aînés pour leur carrière, qui sont les plus proches de l’archive. Plus on grimpe dans la hiérarchie, plus on s’émancipe des contraintes disciplinaires et plus on monte en généralités. Voilà la tendance globale, même s’il y a des exceptions.

Outre la diversité des types de publications, il faut bien sûr ajouter que le métier d’historien implique aussi des activités d’enseignement, la participation à des tâches collectives pour faire vivre des revues spécialisées, des centres de recherches, des départements universitaires, etc. Enfin, les historiens qui se soucient de la fonction civique de l’histoire doivent s’efforcer de transmettre leurs connaissances savantes auprès d’un public plus large ; ce qui suppose de nouer des relations avec les journalistes. Or les journalistes exercent un autre métier que les historiens, un métier qui a ses propres règles et ses propres contraintes. Lorsqu’elle se déroule dans la sphère culturelle (revues intellectuelles, émissions consacrées spécialement à l’histoire, etc), la collaboration entre les deux professions est relativement facile car l’historien s’adresse à un public amateur d’histoire et (le plus souvent) très scolarisé. Il se trouve alors dans une situation proche de celle qu’il occupe avec ses étudiants.

Cependant, dès qu’un historien veut toucher un public plus large que sa propre classe sociale, il est obligé de changer de registre. Il peut travailler, comme je le fais souvent moi-même, avec des artistes, avec des cinéastes, avec des musées, etc. Il peut aussi accepter les invitations que lui adressent les journalistes qui commentent l’actualité. Toutes ces interventions publiques nécessitent des formes de « traduction » du langage savant pour s’adapter aux attentes du public visé. J’ai expliqué dans l’un de mes blogs précédents que j’avais été pris, moi aussi, dans ce type de contraintes en acceptant de commenter l’actualité des gilets jaunes. Mais étant donné que les 40 années que j’ai consacrées à la recherche ont été centrées sur l’histoire des classes populaires au XIXe et XXe siècles, je pouvais légitimement mobiliser ma compétence pour fournir quelques éclairages sur ce mouvement ; comme l’ont fait d’ailleurs beaucoup d’autres collègues qu’ils soient historiens, sociologues, économistes ou politistes.

Patrick Boucheron n’ayant cessé de répéter au cours de l’entretien du 7 février à France Inter qu’il s’exprimait en tant qu’« historien professionnel », la question qui vient immédiatement à l’esprit – mais que les journalistes ne lui ont évidemment pas posée – est celle-ci : au nom de quelle compétence a-t-il pu parler aussi longtemps des gilets jaunes ? Autrement dit, en quoi une recherche érudite sur un évêque du IVe siècle permet-elle de comprendre un mouvement populaire du XXIe siècle ? Les auditeurs de France Inter ne le sauront pas. Cette clarification aurait été d’autant plus nécessaire que Boucheron multiplie, dans cet entretien, les critiques virulentes, non seulement à l’égard des gilets jaunes, mais aussi (et surtout) à l’égard de ses collègues universitaires qui ont mobilisé leurs compétences pour éclairer le mouvement.

En réalité, ce n’est pas l’historien mais le citoyen Patrick Boucheron, qui s’est exprimé ce matin-là à propos des gilets jaunes. Son point de vue est celui que partage aujourd’hui une grande partie des élites intellectuelles. Pas un mot de compassion pour la misère sociale que ce mouvement a révélée ; pas un mot pour condamner les violences policières qui ont profondément choqué l’opinion (et qui ont été dénoncées par Amnesty International). En revanche, Patrick Boucheron – qui a voté en 2017, au premier et au deuxième tour pour l’actuel président de la République – déplore l’obsession des gilets jaunes qui haïssent Macron. Il relativise leur révolte en disant que « la France n’est pas le pays le plus malheureux du monde », que les inégalités y sont moins fortes qu’ailleurs, etc. Dans le même élan, il apporte tout son soutien au « grand débat » qu’a lancé Emmanuel Macron.

Son réquisitoire est encore plus sévère quand il évoque les universitaires qui sont intervenus dans les médias pour analyser le mouvement des gilets jaunes. Présentant ses opinions politiques comme des constats scientifiques, il n’hésite pas à affirmer que « l’émeute en elle-même n’est pas émancipatrice ». On aimerait savoir sur quelles recherches, le professeur du Collège de France s’appuie pour aboutir à une conclusion aussi générale et aussi péremptoire. Est-ce que cela signifie, par exemple, que la Révolution française n’a pas été émancipatrice ? A l’encontre des nombreux travaux publiés récemment par la nouvelle génération des historiens de cette période, Patrick Boucheron cherche-t-il à réhabiliter l’interprétation libérale de François Furet qui affirmait que toutes les révolutions débouchent sur le totalitarisme?

Boucheron a beau affirmer, à un autre moment de cet entretien : « je ne suis pas le censeur des usages de l’histoire », il s’exprime en réalité comme le Fouquier-Tinville de la discipline. Voilà ce qu’il dit : « on a aussi beaucoup entendu des intellectuels ou commentateurs venir nous vendre leur petite came (identitaire ou insurrectionnelle), comme si on n’avait à s’étonner de rien. La capacité des gens à adhérer à leurs propres convictions alors que tout semble les ébranler ne cesse de m’étonner. »

A la fin de l’émission, un auditeur répondra au professeur, en lui rétorquant que son étonnement n’était qu’une « surprise de classe ». Dans les milieux populaires, en effet, depuis des années il suffisait de tendre l’oreille pour entendre les gens dire : « ca va péter ». Cet auditeur mettait aussi en cause, indirectement, l’usage abusif et constant du « nous » dans le discours public de Boucheron, qui gomme complètement les clivages de classes. C’est à ce niveau que se situe la première divergence entre l’histoire culturelle qu’il pratique, fondée sur le refoulement des rapports sociaux, et l’histoire sociale (ou la socio-histoire) que je défends et dont le but est de déconstruire tous les « nous » de majesté pour tenter de retrouver les individus dans leur infinie diversité.

Etant donné qu’il prône, dans la même émission, une « défense et illustration du métier d’historien », un minimum de respect pour notre communauté professionnelle aurait voulu qu’il distingue, parmi tous ceux qui ont commenté le mouvement des gilets jaunes, au moins deux composantes. Il y a effectivement des intellectuels qui ont cherché à utiliser le mouvement pour défendre leur propre boutique, en se comportant comme les porte-parole du mouvement, confondant du même coup recherche savante et engagement politique.

Cependant, la grande majorité des universitaires qui sont intervenus dans les médias ont mobilisé leurs compétences pour aider le public à comprendre ce mouvement et non pas pour le juger. Patrick Boucheron sait pertinemment que l’histoire (comme toutes les sciences sociales) est une discipline herméneutique, c’est-à-dire compréhensive. Essayer de comprendre un mouvement, ce n’est pas « vendre une petite came identitaire ou insurrectionnelle », c’est respecter les règles élémentaires de notre métier. Une autre règle élémentaire étant, évidemment, de ne pas attribuer à un chercheur des propos qui sont exactement à l’opposé de ce qu’il a écrit.

On peut aussi déplorer le flou de la critique énoncée sous la forme d’un principe moral : « Quelqu’un qui dit ‘je vous l’avais bien dit’, je ne l’écoute pas » ; phrase que France Inter a utilisée comme titre sur son site pour résumer la position de Patrick Boucheron sur les gilets jaunes. Là encore, on se demande qui se cache derrière ce « quelqu’un » et que signifie précisément la formule « je vous l’avais bien dit » ? S’il s’agit d’affirmer qu’un historien ne peut pas prédire l’avenir, c’est l’évidence même. Cependant, je pense que la critique de Boucheron est beaucoup plus radicale. Elle découle d’une conception de l’histoire qu’il résume en disant : « l’historien doit lui restituer toute son étrangeté ». Malheureusement, Boucheron n’utilise pas le bon verbe. Il aurait été préférable qu’il dise : « l’historien peut s’efforcer de rendre au passé son étrangeté », car personne n’a jamais démontré scientifiquement que la seule finalité de l’histoire était celle qui a sa préférence. Un historien peut aussi se donner pour but de retrouver le passé dans le présent, comme Marc Bloch l’avait fait en analysant les traces de l’histoire de France dans la topographie des campagnes françaises de son époque. Contre la vision dogmatique de l’histoire que Boucheron cherche à imposer (et qui renoue paradoxalement avec le « positivisme » qu’il aime pourfendre), il faut donc rappeler que tous les historiens examinent le passé à partir d’un point de vue, qui découle de leur histoire personnelle, de leur formation, de leurs centre d’intérêts, etc. C’est pourquoi j’ai toujours défendu l’idée que les progrès de l’objectivité dans notre discipline exigeaient d’oeuvrer pour plus de pluralisme, notamment dans les recrutements universitaires.

Le point de vue sur l’histoire que défend Boucheron est tout à fait respectable, mais cela ne lui donne pas le droit de dévaloriser les autres. Ce débat, d’apparence épistémologique, a en réalité des conséquences très concrètes. Le but de Patrick Boucheron est en effet de discréditer ceux qui estiment que la recherche historique peut permettre de mieux comprendre le présent. C’est ce que j’ai fait, pour ma part, en analysant le programme présidentiel d’Emmanuel Macron. J’ai montré, preuves à l’appui, qu’il avait complètement occulté le rôle que les classes populaires ont joué dans notre histoire ; ce qui m’a conduit à établir un lien entre cette cécité et une politique libérale taxant en priorité les plus pauvres. Bien sûr, cela ne conduisait pas nécessairement au mouvement social des gilets jaunes, mais cela le rendait possible et même probable.

Emporté par son élan, Patrick Boucheron va jusqu’à se demander si le fait de « connaître un précédent nous aide à agir ? ». Marc Bloch a dû se retourner dans sa tombe ! Car c’est finalement toute la finalité civique de l’histoire qui est ici remise en question. On constate d’ailleurs que Boucheron était moins tiraillé par le doute quand il comparait, pendant la campagne présidentielle, Machiavel et Macron.

Boucheron affirme aussi que l’historien professionnel doit contribuer à « assagir notre rapport au passé ». Est-ce que cela signifie que le but de l’histoire est de créer du consensus ? Là encore, il s’agit d’un point de vue personnel auquel on peut opposer le point de vue, tout aussi légitime, de ceux qui estiment que l’histoire doit contribuer à agiter notre rapport au passé. Comme on le voit, en dernière instance, ce sont bien des opinions politiques qui sous-tendent ces différents regards sur l’histoire.

Patrick Boucheron dénonce aussi, dans cet entretien, « l’abus de pouvoir » que commettent les intellectuels qui s’approprient la cause des gilets jaunes en parlant à leur place. Je suis d’accord avec lui sur ce point. Le problème c’est qu’il commet lui aussi un « abus de pouvoir » lorsqu’il met en avant sa compétence d’historien pour légitimer ses convictions de citoyen. C’est le même genre de critique que j’avais adressé dans le passé à des historiens-journalistes, comme François Furet ou Jacques Julliard. Patrick Boucheron affirme qu’être historien c’est apprendre à se déprendre de ses propres convictions, le moins qu’on puisse dire c’est que, là non plus, il ne donne pas l’exemple.

Ce qui frappe dans l’entretien diffusé par France Inter le 7 février, c’est la violence de la polémique contre ceux qui soutiennent les gilets jaunes ou qui cherchent simplement à comprendre leur mouvement, violence qui tranche avec le ton affable et courtois qui est habituellement celui de Patrick Boucheron. C’est à mon sens une illustration du désarroi qu’a provoqué l’irruption de ce mouvement social, y compris dans le milieu intellectuel. Quitte à être de moins en moins écouté par Boucheron, j’ai envie de dire à nouveau : « je vous l’avais bien dit ». En effet, l’une des leçons qu’on peut tirer de l’histoire des grandes luttes populaires, c’est qu’elles provoquent toujours des ondes de choc dans le monde des élites, y compris chez les historiens. L’après Mai 68 a été, de ce point de vue, une période extrêmement importante, puisqu’elle a ébranlé les fondements de l’ordre académique. C’est dans la décennie suivante que sont nés les nouveaux courants de recherches centrés sur des formes de domination qui étaient restées dans l’ombre jusque là (je pense à « l’histoire par en bas », à l’histoire des femmes et du genre, à l’histoire coloniale, à l’histoire de l’immigration, etc.). Dans le même temps, de violentes polémiques ont éclaté pour dénoncer le poids des « mandarins » à l’université (cf par exemple, l’ouvrage de Jean Chesneaux, Du passé faisons table rase. A propos de l’histoire et des historiens, Maspero, 1976).

Il est vraisemblable que le mouvement des gilets jaunes n’aura pas les mêmes conséquences, car il n’a pas vraiment affecté jusqu’ici le monde universitaire. Néanmoins, il a déjà bousculé la hiérarchie des légitimités intellectuelles dans le milieu médiatique. Les chercheurs travaillant sur les classes populaires, qui n’intéressaient guère les journalistes jusque là, ont acquis une soudaine visibilité. C’est ce qui explique qu’un grand nombre d’entre eux aient été invités sur les plateaux de télévision, dans les studios de radios, dans la presse, etc. Du coup, les universitaires les plus en vue ont été moins sollicités car ils n’avaient rien de spécial à dire sur ce mouvement. Spécialiste de l’histoire culturelle des élites médiévales, Patrick Boucheron ne pouvait pas se présenter comme un spécialiste des classes populaires du XXIe siècle. C’est sans doute la raison qui l’a poussé à ignorer, dénigrer ou caricaturer, les analyses de ses collègues mieux placés que lui pour en parler. Puisqu’il n’hésite pas à évoquer la morale dans cet entretien, je lui propose celle-ci : « Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen ». « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire » (Ludwig Wittgenstein).

Le côté positif de cette polémique tient au fait qu’elle clarifie les positions des uns et des autres dans le champ intellectuel français d’aujourd’hui. Au lendemain de la parution de l’Histoire mondiale de la France, deux camps se sont formés. Les conservateurs, adeptes du roman national et les progressistes, partisans d’une histoire mondialisée. Patrick Boucheron, le chef de file de ce second courant, a subi alors les critiques réactionnaires et stupides de pamphlétaires comme Eric Zemmour. J’ai moi-même exprimé publiquement ma solidarité à son égard, lorsqu’il a été victime de cette campagne. Néanmoins, ce que le mouvement des gilets jaunes a rendu explicite, c’est que cette polémique historiographique était un affrontement entre les deux principales composantes de l’élite historienne. Le point commun entre les deux courants réside dans l’occultation des rapports sociaux et l’ignorance des classes populaires. Leur polémique s’est déroulée sur le terrain identitaire (faut-il encourager ou déconstruire le « roman national »?) et nullement sur le terrain social. Grâce aux gilets jaunes, nous savons maintenant qu’il existe, au sein de l’historiographie progressiste, deux tendances qui divergent sur la place qu’elles accordent aux classes sociales et aux relations de pouvoir.

Comme Pierre Bourdieu l’a montré dans Homo academicus (Seuil, 1984), il n’y a pas de lien direct entre les positions occupées dans le champ universitaire et dans le champ politique. Ma morale à moi m’empêche donc d’affirmer que, dans cet entretien de France Inter, Patrick Boucheron aurait vendu « sa petite came macronienne », parce qu’en réalité les universitaires ne sont pas des « courroies de transmission » des partis politiques. Il s’agit d’une homologie de positions car les clivages politiques sont retraduits en fonction de la logique propre du champ universitaire. Cela n’empêche pas qu’on puisse distinguer aujourd’hui trois courants au sein du monde des historiens présents dans l’espace public : la droite, le centre-gauche libéral et la gauche sociale.

Cette clarification devrait permettre aux journalistes restés fidèles à la déontologie de leur métier de respecter un équilibre entre ces différents courants de la recherche historique ; ce qui n’est pas le cas actuellement. Lorsque Nicolas Weill, dans le compte rendu du dernier livre de Patrick Boucheron, affirme : « La profession manquait en outre d’un répliquant aux publicistes de plus en plus nombreux qui instrumentalisent le passé » (Le Monde des livres, 9 février 2019), on se demande s’il est de mauvaise foi ou s’il est mal informé. Il existe, notamment dans la nouvelle génération, un nombre important d’historiennes et d’historiens qui répliquent régulièrement aux « publicistes » manipulant le passé pour alimenter leur fonds de commerce électoral ou autre. Patrick Boucheron n’est nullement le seul sur ce terrain-là et il n’est pas non plus le porte-parole de la profession. La même remarque vaut pour Nicolas Demorand. Le 7 février, il a justifié l’invitation de Boucheron à son émission de France Inter en disant qu’il était important d’avoir « le regard de l’historien sur ce qui se passe aujourd’hui en France ». Je pense que le respect du pluralisme aurait exigé l’emploi d’un article indéfini. Il aurait dû évoquer le regard d’un historien sur les gilets jaunes, pour éviter de faire croire aux auditeurs que le point de vue de Patrick Boucheron était partagé par tous.

P.S. Philippe Minard me précise que le débat sur « la crise de l’histoire » a eu lieu à la Sorbonne et qu’il a été publié dans le bulletin de la Société d’Histoire Moderne et Contemporaine. Dont acte…

En mémoire de la « République populaire de Longwy »

On commémore en ce moment dans le bassin de Longwy, le quarantième anniversaire du puissant mouvement social qui a transformé pendant plusieurs mois cette région en une « République populaire de Longwy » comme le signalait le Monde du 23 mars 1979. Jeune enseignant dans un collège de cette ville, j’ai moi-même participé à cette lutte collective. A l’heure où les médias dominants ne cessent de dénoncer la « violence » des gilets jaunes, je voudrais rappeler ce qu’était la lutte des classes quand le mouvement ouvrier n’avait pas encore été démantelé par le capitalisme financier mondialisé.

La révolte des ouvriers de Longwy en 1979-80 fut provoquée par l’annonce de la fermeture des usines sidérurgiques que les maîtres de forge avaient édifiées à la fin du XIXe siècle pour profiter du minerai de fer découvert dans un bassin situé au nord de la Lorraine, aux confins de la Belgique et du Luxembourg. Ce n’était pas uniquement pour leur emploi que se battaient les ouvriers, mais pour défendre leur identité collective, le sens qu’ils avaient donné à leur vie, dans cette région qui fut pendant près d’un siècle le premier arrondissement de France pour le taux d’immigration.

Dans un premier temps (de décembre 1978 à février 1979), un front unanime s’est formé pour rejeter le plan de restructuration. La population s’est rangée sous la bannière de l’intersyndicale CGT-CFDT-FO, élargie aux syndicats enseignants. Au même moment, une multitude de « comités de luttes » sont apparus spontanément, pour regrouper les travailleurs des trois frontières, les cadres des entreprises menacées, les commerçants, les jeunes (ouvriers et lycéens), etc.

Au cours de cette première phase, la manifestation qui a eu le plus d’impact dans la population locale fut organisée par le comité des « flammes de l’espoir » regroupant des enseignants, des parents d’élèves, et des militants associatifs. En janvier 1979, 12 000 enfants défilèrent sous cette bannière, emmenés par un petit garçon et une petite fille revêtus du costume traditionnel lorrain. Je me souviens que cette initiative ne fut pas très appréciée par les intellectuels de gauche qui déplorèrent, depuis Paris, ses relents nationalistes. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’interroger sur les raisons du décalage qui existait entre les formes de résistance spontanément déployées par les classes populaires et les interprétations qu’en donnent les élites.

Cette phase initiale de la mobilisation emprunta les formes traditionnelles de la contestation : manifestations de rue, unitaires, massives et pacifiques, accompagnées d’un mot d’ordre de grève générale dans les entreprises. Cependant, confrontés à l’inflexibilité du pouvoir, les acteurs de la lutte optèrent rapidement pour des actions beaucoup plus radicales. Le 30 janvier 1979, les militants de la CGT et de la CFDT séquestrèrent les cadres de l’usine de la Chiers. Ce fut le début des « opérations coups de poing » menées sous l’impulsion de la CFDT locale, destinées à attirer l’attention des médias. Certaines de ces actions eurent une dimension surtout symbolique, comme l’occupation du crassier et l’installation au sommet d’un panneau lumineux (« SOS-emploi »), ou le vol de la coupe de France de football par un petit « commando » de militants. Néanmoins, la plupart des opérations furent beaucoup plus virulentes : déchargement de minerai de fer venu de Mauritanie sur la voie publique, occupations de la gare SNCF, du centre des impôts, de la sous-préfecture, du tribunal de Briey (pour s’opposer aux saisies), saccage des « grands bureaux » d’Usinor-Longwy, blocage des grands magasins. La population du bassin était constamment invitée à participer à ces actions qui s’accompagnaient de moments festifs. On diffusait des films et de la musique, des troupes de théâtre venaient parfois faire de l’agit’prop.

Présentées comme une réponse à la violence capitaliste et à l’intransigeance patronale, ces opérations coups de poing furent également décidées pour protester contre la façon dont les journalistes rendaient compte du mouvement. Le 24 février 1979, les militants occupèrent le relais de la télévision et diffusèrent la première émission télévisée « entièrement réalisée par les ouvriers ». Les moyens de l’époque étant encore fort réduits, cette émission se limita à la diffusion de diapositives sur la lutte. Réprimées par les CRS, ces actions entraînèrent très souvent une riposte massive de la population. Le point culminant fut atteint le 17 mai 1979, lorsque les manifestants voulurent occuper à nouveau le relais de la télévision. L’intervention particulièrement « musclée » des CRS provoqua un véritable soulèvement populaire . Une voiture-radio parcourut les rues de Longwy pour ameuter les habitants. Les ouvriers quittèrent précipitamment les ateliers pour rejoindre les manifestants. Les affrontements dans la ville firent plusieurs dizaines de blessés (dont un journaliste), des officines de banque et de presse furent saccagées et les émeutiers allèrent jusqu’à attaquer le commissariat de police au bulldozer.

L’intensité de la lutte réactiva des formes d’action qui avait connu leur paroxysme dans la région au début de la guerre froide. Lors de la grève d’octobre 1948, exaspérés par le refus patronal de négocier, les ouvriers de la cokerie de Micheville décidèrent de ne plus assurer les mesures de sécurité. Pour la première fois depuis 1905, la CGT légitima le sabotage. Les CRS firent irruption dans l’usine pour rétablir les mesures de sécurité. Aussitôt, alertés par les sirènes, des milliers d’ouvriers accoururent. Une bataille rangée, qui dura plusieurs heures, éclata. Les CRS furent encerclés et désarmés ; des dizaines d’entre eux furent blessés. L’après-midi de ce 8 octobre, à Longwy, un grand nombre de femmes, dont l’épouse du dirigeant syndical local, Marcel Dupont, enlevèrent le directeur de l’usine de Senelle-Maubeuge et trois ingénieurs qui ne furent relâchés que le soir. « J’ai été poilu en 1914, affirma le directeur, mais je n’ai jamais eu si peur ». Pendant des mois, on ironisa dans les cités ouvrières sur ces CRS atteints disait-on de « Michevilitte », devenus « tout pâles », suite à la correction administrée par les travailleurs. Mais la répression fut féroce. Des dizaines de militants furent licenciés, 11 femmes, qui faisaient partie du « commando » ayant séquestré pendant quelques heures le patron et les ingénieurs, furent elles aussi condamnées par la justice. Toutes étaient mères de famille, femmes d’ouvriers, françaises et immigrées. Marcel Dupont fut condamné à dix jours de prison ferme, privé momentanément de ses droits civiques et chassé de son poste de président de la caisse de Sécurité sociale.

En 1979-80, le thème de la « violence » fut largement exploité par les journalistes. Ce fut d’abord la presse locale qui la dénonça. Les grands médias parisiens prirent le relais au moment de la manifestation du 23 mars 1979, la « marche sur Paris » organisée par l’intersyndicale et qui rassembla les ouvriers de toutes les bassins sidérurgiques de France. Ce fut l’une des plus puissantes manifestations dans la capitale depuis Mai 68. L’inquiétude palpable du gouvernement face à cette montée en puissance du mouvement social incita le gouvernement à le discréditer par avance. Edmond Maire, secrétatre général de la CFDT, l’ayant lui-même présentée comme une entreprise téléguidée par le PCF (en dénonçant la « marche des cantonales »), le Premier ministre Raymond Barre enfonça le clou. « Je me réjouis de l’appel des leaders syndicalistes responsables face à la montée de la violence » (propos tenus à la télévision le 5 mars 1979).

Comme c’était prévisible, cette immense manifestation se termina par des actes de vandalisme attribués à des « casseurs » qui firent bien sûr la une des journaux télévisés du soir et des quotidiens du lendemain. Le Républicain lorrain titra : « la marche sur Paris gâchée par des émeutes gauchistes ». Le 25 mars, il présenta les casseurs comme les « héritiers de mai 68 », « jeunes chômeurs », « voyous », « loubards », « incontrôlés, indiens, zombies, intellos, militaros en lutte contre l’ordre établi ». Au niveau national, la palme revint à l’Aurore, un quotidien de droite qui n’existe plus aujourd’hui. Il dénonça « la lie des bas-fonds que la manifestation de Séguy, Marchais, Mitterrand a permis de sortir des égoûts ». La CGT eut beau démontrer le rôle que les forces de l’ordre avaient joué dans ces provocations (en interceptant l’un des casseurs qui portait sur lui une carte de police), le mal était fait. Les sondages montrèrent l’impopularité croissante du mouvement. La tentative de grève générale dans toute la sidérurgie lancée par la CGT fut un échec.

Finalement, la forme d’action la plus réussie et la plus durable fut celle des « radios libres » ; d’abord celle de la CFDT, puis celle de la CGT, Lorraine Coeur d’Acier, qui eut un immense impact dans la population du bassin. Inauguré le 17 mars 1979 dans le hall de l’Hôtel de Ville de Longwy-Haut, le studio était placé sous la garde d’un énorme don Quichotte sur son cheval, fabriqué dans un atelier d’Usinor avec du matériel récupéré. Grâce à son principal animateur, le journaliste communiste Marcel Trillat, le succès de la radio fut énorme, conséquence de l’absence totale de censure. La radio devint ainsi à la fois un moyen et un enjeu de lutte. L’association regroupant les « amis de LCA » mobilisa ses troupes contre le brouillage des ondes et les CRS ne parvinrent jamais à investir les lieux. Des personnalités éminentes, venues de toute la France et même de l’étranger, participèrent à des émissions. Ma directrice de thèse, Madeleine Rébérioux, vint parler de Jaurès aux ouvriers du bassin. Marcel Trillat m’ayant invité à animer une rubrique intitulée passé/présent, c’est grâce à LCA que j’ai appris à causer dans un micro.

La raison principale de cette popularité était dû au fait que, pour la première fois dans la région, toute une population qui avait été totalement privée de parole jusque là, put enfin s’exprimer. Au-delà des revendications économiques, c’était la question de la dignité et de la démocratie directe qui étaient devenues l’enjeu majeur de ce conflit social.

Le succès de ces nouvelles formes de luttes entraînèrent un divorce de plus en plus visible entre les acteurs locaux et les dirigeants des organisations syndicales et politiques. Dès le début des « opérations coups de poing », les leaders nationaux de FO et de la CFDT les déplorèrent. Ce clivage fut particulièrement net à la CFDT. La section de Longwy était dirigé par Robert Giovannardi, un militant apprécié de tous dans le bassin, qui était resté fidèle à la traditon anarcho-syndicaliste du mouvement ouvrier, alors qu’en mai 1979, la direction nationale de la CFDT avait approuvé la stratégie de « recentrage » proposée par Edmond Maire. La sidérurgie fut ainsi l’un des terrains privilégiés pour l’élaboration des « plans alternatifs » concoctés par ce syndicat réformiste avec la collaboration d’intellectuels comme Pierre Rosanvallon, qui était à l’époque le conseiller politique d’Edmond Maire.

A la CGT, le clivage fut plus tardif, mais tout aussi virulent. Dans ce syndicat aussi, les dirigeants locaux, notamment Jean-Claude Brûlé et Michel Olmi, étaient très appréciés par les ouvriers. Néanmoins, la liberté de ton de la radio LCA finit par indisposer les dirigeants de la confédération qui décidèrent d’y mettre fin.

Le même décalage apparut sur le plan politique. Le livre Vivre et lutter à Longwy (Maspero, 1980) que j’ai co-écrit avec Benaceur Azzaoui, OS d’origine marocaine, militant CGT à Usinor-Longwy, avait pour but d’ouvrir un débat à l’intérieur du Parti communiste (dont j’étais membre à l’époque) sur le divorce qui s’était produit au cours de ce mouvement social entre la base et le sommet du parti. Après avoir souligné l’échec des formes traditionnelles de luttes et le succès des opérations coup de poing, j’écrivais : « le manque de réflexion collective sur ces questions est aussi l’une des raisons des difficultés actuelles du mouvement ouvrier » (p. 52). Hélas, quarante ans plus tard, on en est toujours au même point !

Le parti socialiste fut également mis sur la sellette. Le contexte étant alors marqué par les progrès de l’union de la gauche, François Mitterrand participa « à titre individuel » à la manifestation organisée le 12 janvier 1980 à Metz. A Longwy, le comité de luttes animé par la CFDT critiqua cette initiative en mettant en garde la population du bassin : « les politiques de droite et de gauche veulent nous récupérer ». Elu président de la République en mai 1981, François Mitterrand vint à Longwy en octobre en promettant que l’activité sidérurgique serait maintenue. Mais trois ans plus tard, ce fut la gauche qui acheva le travail que la droite avait commencé. En mars 1984, cette mise à mort suscita de nouvelles actions violentes dans le bassin et le saccage du local du PS. Longwy devint ainsi un exemple emblématique du fossé qui n’a cessé de se creuser par la suite entre la gauche et les classes populaires ; illustré par la montée de l’abstention et des bulletins nuls lors des dernières échéances électorales.

Les lecteurs de ce blog qui aimeraient en savoir plus sur l’histoire de ce prolétariat du fer lorrain pourront bientôt lire la nouvelle édition de l’ouvrage (depuis longtemps épuisé) que j’avais publié aux PUF en 1984 et qui va être republié aux éditions Agone en avril 2019 sous le titre : Immigrés et prolétaires. Longwy (1880-1980).

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De l’usage des médias en temps de crise (suite)

Comme je l’ai écrit dans mon précédent blog, mes premières interventions publiques sur les gilets jaunes m’ont valu dans les semaines suivantes une multitude de sollicitations. Sans que la liste soit exhaustive (et sans compter les médias qui diffusent uniquement sur le Web), voici les invitations que j’ai reçues en moins de deux semaines. Pour la presse écrite : Le Monde, Libération, la Vie, la Croix, le Pélerin, l’Obs, Sinemensuel, L’Humanité, Regards, la Provence, l’Alsace, Ouest France, la Voix du Nord, l’AFP. Pour les chaines télévisées : France 2, France 3, France Info, la Cinq, Arte, LCP, Public-Sénat, France 24,  Pour les radios : France Inter, France Info, France Culture, RFI, Europe 1, RTL, RMC. Sans oublier les médias étrangers : journaux, radios, chaînes télévisées américaine, allemande, norvégienne, suédoise, espagnole, suisse, portugaise, japonaise, etc.

Bizarrement, ni BFM-TV, ni le Figaro, ni le Point ne m’ont sollicité. Ce qui m’a quand même soulagé parce que je ne voulais pas être dans la situation de ce personnage (je ne me rappelle plus de son nom) qui s’était vanté d’avoir refusé la légion d’honneur. Peu de temps après, l’un de ses concurrents lui rétorqua que pour sa part il était surtout fier qu’on ne lui ait jamais proposée.

Bref. Si l’on peut ranger tous ces organes de communication sous le vocable général de « médias », il s’agit en réalité d’un monde extrêmement hétérogène. La relation entre chercheurs et journalistes est évidemment très différente selon qu’il s’agit d’une chaîne de télévision qui vous accorde trente secondes d’interview pour répondre à telle ou telle péripétie de l’actualité, d’une radio qui vous consacre une heure d’émission, d’un journal qui vous propose une tribune écrite de 10 000 signes. Les différences sont aussi énormes entre les journalistes eux-mêmes, selon le degré de connaissance qu’ils ont de votre travail ou de l’intérêt qu’ils lui portent. C’est ce qui explique le sentiment d’injustice que ressentent souvent les journalistes qui sont les plus proches du monde de la recherche quand nous critiquons globalement « les médias ». En utilisant sans discernement ce terme générique, nous tombons sous la critique que nous adressons souvent nous-mêmes à l’égard des entités « réifiées », alors qu’il faudrait, dans ce domaine aussi, être capable de déconstruire les entités collectives pour retrouver les individus qu’elles désignent (principe de base, comme je l’ai souvent rappelé, de la socio-histoire). Si nous avons du mal à appliquer cette règle quand il s’agit des « médias », c’est parce que nous sommes liés aux journalistes par des relations d’interdépendance, au sens que Norbert Elias donnait à ce terme. Si nous voulons que nos recherches touchent un public plus large que le petit cercle des spécialistes, nous avons besoin des journalistes et réciproquement, si ces derniers veulent faire connaître à leur public les progrès de la connaissance, s’ils veulent des outils pour « décrypter » l’actualité, ils ont besoin des chercheurs en sciences sociales.

J’ai tenu à apporter ces précisions avant de revenir sur mon expérience récente pour souligner que les remarques qui suivent ne concernent pas l’ensemble de mes interventions. Même si l’actualité des gilets jaunes a eu des effets sur les invitations que j’ai reçues de la part des journalistes qui animent des émissions culturelles, ce n’est pas cette actualité qui dictait le contenu de leurs émissions. C’est pourquoi j’ai eu le sentiment que mon travail y était beaucoup mieux respecté (notamment parce que ces journalistes avaient réellement lu le livre dont je devais parler). Je pense par exemple à l’émission « Livre et vous » animée Adèle Van Reeth sur Public Sénat, où j’ai pu parler littérature et histoire avec Jean-Luc Mélenchon ; l’émission « On n’arrête pas l’éco » sur France Inter, avec Alexandra Bensaïd et son équipe ; ou encore sur France Culture, la « Fabrique de l’histoire » d’Emmanuel Laurentin et « La Grande table » d’Olivia Gesbert. Dans la presse écrite, j’ai encore en mémoire la longue discussion que j’ai eue avec Eric Aeschimann, qui a nourri la double page parue dans l’Obs.

Les réflexions qui suivent ne concernent donc que l’actualité politique et la place qu’elle accorde aux chercheurs qui se considèrent comme des « intellectuels spécifiques » (ce qui est mon cas). Depuis une vingtaine d’années, le nombre des journalistes qui ont pour fonction de traiter cette actualité n’a cessé de croître avec la multiplication des chaînes télévisées, des stations de radio, des journaux (presse écrite et presse électronique). Pourtant, dans le même temps, l’information est devenue de plus en plus homogène. Chaque jour, ce sont les mêmes sujets qui sont placés à la une de l’actualité et qui sont ressassés du matin au soir par tous ces organes de communication. Etant donné que les différences entre les uns et les autres ne portent plus sur le choix des informations qui méritent d’être retenues, mais sur leur interprétation, une place de plus en plus grande est accordée aux commentaires, ce qui explique la multiplication des « experts », et notamment des universitaires, qui défilent chaque jour sur les ondes et les antennes.

L’irruption des chaînes d’information en continu et des « réseaux sociaux » a eu pour effet d’accélérer le rythme de la communication des informations. Dès que l’une d’entre elle est jugée digne d’être inscrite dans « l’actualité », les journalistes sont pris dans une compétition pour la traiter immédiatement, car le pire pour eux serait de « rater le coche » ou d’être « à la traîne ». Dans le même temps, ils doivent s’assurer que l’information qu’ils s’apprêtent à diffuser est vraie, pour ne pas être accusés de colporter des « fake news ». Le plus souvent ces exercices acrobatiques sont facilités parce que les sujets qui font l’actualité sont bien rodés : ce sont les péripéties de la politique politicienne, les attentats terroristes, les crimes, les catastrophes naturelles, etc. Sur tous ces sujets, les journalistes disposent d’une « réserve » d’experts dont ils possèdent les numéros de portables, ce qui permet de les solliciter rapidement en cas de besoin.

Mais l’extension brutale du mouvement des gilets jaunes, après la manifestation du 17 novembre, a pris de court la plupart des journalistes. Depuis vingt ans, la marginalisation des questions sociales (que j’ai évoquée dans mon précédent blog) a asséché le vivier des experts facilement mobilisables. Voilà pourquoi mes premières interventions sur les gilets jaunes m’ont donné une brutale visibilité, me plaçant en « tête de gondole » (pour un court laps de temps, car le flot des chercheurs capables de commenter les péripéties de ce mouvement social a rapidement grossi).

Les questions qui m’ont été posées au cours de mes deux semaines de relations intenses avec ceux qui fabriquent l’actualité politique avaient un côté incroyablement répétitif. « Quels sont les points communs entre le mouvement des gilets jaunes et les luttes sociales antérieures ; peut-on parler de jacquerie ou de poujadisme ; comment expliquer leur refus de toute récupération politique ; pourquoi cette hostilité des gilets jaunes à l’égard d’Emmanuel Macron ; comment va évoluer le mouvement ? »

Il est arrivé que les interviewes soient beaucoup plus approfondis. J’ai notamment réalisé un long et passionnant entretien avec un journaliste de France 2 (pour le journal de 20 heures). Mais lorsque le résultat a été diffusé le soir-même, j’ai constaté que l’essentiel avait été coupé au montage. Du coup, les téléspectateurs n’ont eu droit qu’à quelques dizaines de secondes centrées sur des banalités. Voilà un bel exemple pour illustrer les relations de pouvoir qui existent aussi au sein du champ médiatique. Il montre comment le travail scrupuleux que mènent les journalistes de terrain pour faire leur métier peut être malmené par celles et ceux qui dirigent les rédactions.

Ce qui m’a le plus frappé dans cette expérience, c’est le « live » à France Info, le samedi 9 décembre, lors de la journée de manifestation où la violence a atteint son paroxysme à Paris. La rédaction avait invité ce jour-là des témoins et des « experts » (le plus souvent universitaires) qui se relayaient heure par heure pour commenter en direct les événements. En arrivant dans ce studio de radio, à 11 heures du matin, je fus placé face à trois immenses écrans qui diffusaient les images transmises en direct par les trois chaînes d’information en continu : BFM TV, C News et France Info TV. C’était les mêmes images qui défilaient sur les 3 chaînes, les caméras braquées sur les Champs Elysées. A cette heure-là, il y avait sans doute plus de journalistes que de gilets jaunes sur la « plus belle avenue du monde », et les gens marchaient tranquillement. Néanmoins, il fallait tenir les auditeurs et les téléspectateurs en haleine. Contraints de constater que la situation était calme, les journalistes présents sur place commencèrent néanmoins à signaler « quelques tensions », comme s’ils attendaient impatiemment que débutent les affrontements (de ce point de vue cette journée dépassa toutes leurs espérances).

Rivé sur ma chaise, j’eus tout le temps d’observer le travail de la journaliste qui animait l’émission. Je pus admirer son savoir faire et sa dextérité, le casque rivé sur les oreilles en dialogue permanent avec les techniciens et le rédacteur en chef qui se trouvaient de l’autre côté de la vitre. Il fallait jongler entre les coupures publicitaires, les images diffusées par les chaînes, les bulletins d’information renouvelés tous les quarts d’heure, les témoignages enregistrés au préalable, les interventions des journalistes qui suivaient les manifestations à Paris et en région, et les commentaires des invités qui attendaient patiemment leur tour pour répondre aux questions rituelles (cf plus haut). Mais la véritable maîtresse de ce jeu médiatique, ce n’était pas la journaliste, c’était l’horloge. Toute l’émission était structurée par le rythme infernal qu’imposait la pendule rouge.

Malgré le court laps de temps qui me fut accordé, je parvins à dire quelques mots sur le traitement médiatique de la violence, mais je fus vite recadré par la journaliste. A ses yeux, ce n’était pas vraiment le sujet du jour. Comme je n’étais pas venu pour polémiquer, ni pour faire un cours de sociologie sur le rôle des « médias » dans la construction sociale de la réalité, je n’ai pas insisté et je me suis contenté de répondre sagement aux questions qui m’étaient posées.

Parmi les inconvénients auxquels on s’expose quand on accepte de jouer ce jeu médiatique, l’un des plus importants concerne le risque de discrédit. Je reviendrai dans un prochain blog sur cette question cruciale. Aujourd’hui, je me contenterai de dire qu’on ne peut guère espérer transmettre la moindre connaissance savante quand on est pris dans la logique contraignante qui consiste simplement à commenter l’actualité. Comment résumer dix ans de travail en 5 minutes d’interview ? C’est impossible. Voilà pourquoi, même si cela peut paraître un peu cynique, le principal but que je me suis fixé dans ces situations de communication, fut de type publicitaire : informer le public sur l’existence de mon dernier bouquin, avec des phrases du genre : « comme je l’ai expliqué dans mon Histoire populaire de la France … » Dans ces conditions, l’intellectuel spécifique ne peut plus justifier son rôle en affirmant qu’il est là pour transmettre des connaissances. Il peut seulement espérer donner aux lecteurs, aux auditeurs ou aux téléspectateurs, l’envie de lire.

De l’usage des médias en temps de crise (Premier épisode)

Après deux semaines de repos, je reprends mon blog en commençant par souhaiter une excellente année à toutes celles et tous ceux qui le lisent. Je profite aussi de l’occasion pour remercier celles et ceux qui m’ont envoyé des commentaires depuis que je tiens ce blog. Même si je ne peux pas répondre à tout le monde, ces réflexions me sont très précieuses.

Aujourd’hui, j’aborderai une question qui me tient à cœur depuis longtemps : quels rapports pouvons-nous entretenir, en tant que chercheurs, avec les médias sans nous renier complètement ? Comme je l’ai expliqué dans un de mes livres (Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question, Agone, 2010), je m’efforce de rester fidèle à la posture de « l’intellectuel spécifique », c’est-à-dire celle du socio-historien qui n’intervient dans l’espace public que sur les questions qu’il a lui-même étudiées, non pas pour dire aux citoyens ce qu’ils doivent penser, mais pour leur transmettre des connaissances susceptibles de leur être utiles pour leur propre combat.

Cette posture est de plus en plus difficile à tenir aujourd’hui car nous vivons dans un régime que j’appelle (après Bernard Manin) la « démocratie du public » dans laquelle les grands médias (chaînes d’information en continu et réseaux sociaux) jouent un rôle de plus en plus grand. Or ce système de communication est constamment alimenté par des injonctions morales (il faut plaindre des victimes et dénoncer des coupables), ce qui marginalise (ou rend même incompréhensible) la démarche compréhensive et explicative propre aux sciences sociales.

C’est une question que j’ai abordée brièvement dans l’introduction de mon Histoire Populaire de la France, notamment dans le passage suivant : « L’inconvénient, quand on défend néanmoins la fonction sociale de l’histoire, tient au fait qu’en acceptant de rester en marge on a peu de chance d’atteindre les lecteurs qu’on aimerait toucher. C’est pourquoi, il faut savoir quelquefois, se faire violence pour être entendu dans l’espace public ».

En écrivant ces lignes, je ne me doutais pas que l’actualité allait me prendre rapidement au mot. Le mouvement des gilets jaunes m’a entraîné en effet dans un « tourbillon médiatique » que j’ai eu beaucoup de mal à gérer, même s’il m’a donné la possibilité de faire connaître mon travail auprès d’un public beaucoup plus large que d’habitude.

Lorsque mon livre est sorti en librairie (à la mi-septembre 2018), il a rencontré un certain écho grâce à une diffusion que l’on peut appeler « militante ». Le Monde Diplomatique a ouvert le ban en présentant, dès le mois d’août, des extraits de plusieurs chapitres en « bonnes feuilles ». J’ai participé ensuite aux grands rendez-vous populaires de la fin de l’été, comme le festival d’Uzeste, l’université d’été de la France Insoumise, la fête de l’Humanité (l’émission de Giv Anqetil « Comme un bruit qui court » sur France Inter et l’émission « Là-bas si j’y suis » de Daniel Mermet).

Les seules chaînes télévisées qui se sont intéressées à mon ouvrage ont été Le Média (Julien Théry m’a invité à la première de son émission « La grande H ») et Hors Série (entretien avec Laura Raim).

Mais les journalistes qui exercent un pouvoir de consécration dans le champ intellectuel français (je pense au Monde des Livres ou à France Culture) n’ont pas jugé utile de parler de cet ouvrage (qui est, je le rappelle, la somme des quarante années que j’ai consacrées à la recherche historique). Au-delà des questions de personnes (cf la hiérarchie des historiens et des éditeurs considérés comme « importants » par ces journalistes), le silence des porteurs de la culture légitime était une preuve flagrante de la marginalité dans laquelle était tombée la recherche sur les classes populaires dans ce pays.

Mais le mouvement des gilets jaunes a brutalement changé la donne, illustrant à merveille l’une des thèses de mon ouvrage, à savoir que les élites sont toujours à la remorque des mouvements populaires. Lorsque ceux-ci s’affaiblissent, le populaire devient invisible dans l’espace public, mais il suffit que le peuple se remette à gronder pour que les « professionnels de la parole publique » redécouvrent son existence.

Le blog que j’ai publié sur ce site le 21 novembre, a été fortement relayé sur Twitter et Facebook. Les journalistes qui ne sont pas complètement coupés du monde universitaire ont été les premiers à réagir. Ce fut le cas des animateurs de l’émission « C Politique » sur France 5. Le 24 novembre, j’étais ce jour-là à Auch pour une présentation de mon livre, j’ai reçu ce message de Karim Rissouli : « Je cherche pour demain soir un invité capable de nous aider à décrypter le mouvement des gilets jaunes en lui donnant aussi une perspective historique. Et je ne vois pas mieux que vous ! Votre papier sur les leçons de l’histoire est passionnant ».

Quand un journaliste s’adresse à vous d’une manière aussi sympathique, on ne peut pas dire non ! Surtout que l’émission qu’anime Karim Rissouli sur la 5 est, à mon avis, l’une des meilleures dans le genre. Néanmoins, il a fallu quand même que je me fasse violence car j’avais gardé un souvenir assez traumatisant de mon dernier passage sur cette même chaîne, il y a plusieurs années. A tel point que je m’étais juré de ne jamais remettre les pieds dans un studio de télévision. C’était une émission animée par Serge Moatti où je m’étais retrouvé coincé entre d’un côté le sinistre Henry De Lesquen (qui a été condamné par la justice pour plusieurs tweets racistes et négationnistes) et de l’autre une jeune militante de l’association « ACLEFEU » (née au lendemain des révoltes urbaines de novembre 2005). Les scuds volaient au dessus de ma tête, ce qui me plaça pratiquement dans l’incapacité d’intervenir, étant donné qu’un chercheur n’a pas sa place dans ce genre de cirque. Je sortis de cette séance avec un fort sentiment de malaise et même de honte pour avoir si mal représenté mon « camp », celui de la science sociale.

Plusieurs contacts téléphoniques avec les animateurs de « C Politique » achevèrent de me convaincre que les choses se passeraient mieux cette fois-ci. Toutefois, pour le dire franchement, il y eut un moment où je me mis à regretter d’avoir accepté cette invitation. Le dimanche soir, les rues de Paris son embouteillées et quand une émission est en direct, les journalistes tiennent absolument à ce que vous arriviez suffisamment tôt pour discuter un peu avec vous, pour passer au maquillage, etc. Voilà pourquoi, il fallut que je fasse le trajet en moto-taxi ! Moi qui ne suis jamais monté sur une moto de ma vie, je fus embarqué sur le siège arrière d’une machine infernale pilotée par un motard chevronné, mais un peu casse-cou qui zigzaguait entre les voitures, alors qu’il pleuvait à verse. Certes, j’étais prêt à me « faire violence » pour exister dans l’espace public, mais pas au point de finir en martyr de la cause populaire, allongé sur le macadam.

Heureusement, je fus finalement récompensé de mon héroïsme car l’équipe qui anime cette émission respecta amplement le « contrat » que m’avait présenté Karim Rissouli dans son SMS. « C Politique » est une émission où l’invité a le temps de développer ses arguments, où il se sent respecté par celles et ceux qui l’interrogent car les questions portent réellement sur son travail (alors que le plus souvent on nous demande de commenter la dernière petite phrase de tel ou tel politicien). J’eus la chance de découvrir aussi lors de cette émission deux représentantes des gilets jaunes, Priscillia Ludosky et Ingrid Levavasseur. Elles impressionnèrent tous ceux qui étaient présents ce soir-là dans le studio de la Cité du cinéma à Saint Denis par leur calme et leur capacité d’expliquer concrètement les raisons de leur lutte.

Quatre jours plus tard, le Monde publia un entretien réalisé avec Nicolas Truong, dans lequel je développais les analyses présentées initialement sur mon blog. Ce fut le début du tourbillon médiatique dans lequel je fus plongé jusqu’à la fin du mois de décembre. Je n’ai pas le temps de vous en parler plus longuement aujourd’hui, mais comme on dit dans les bons feuilletons : la suite au prochain numéro…

Violences policières. Un conseil de Clemenceau à E. Macron

Monsieur le Président,

Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être si vous avez le temps. Je vous ai envoyé mon livre lors de sa parution au mois de septembre, avec cette dédicace : « A Monsieur le président de la République, cette histoire populaire de la France, en espérant qu’elle lui sera utile. Salutations citoyennes ». Vous avez eu l’amabilité de me répondre le mot suivant : « Merci beaucoup pour votre ouvrage et votre dédicace. Je vais m’y plonger et j’en suis sûr y apprendre beaucoup, très cordialement, E.M. »

Un grand nombre de citoyens, dont je fais partie, ont été choqués par la brutale intensification de la répression policière à l’égard des gilets jaunes et des lycéens au cours de ces derniers jours. Je voudrais donc vous rappeler un passage de mon livre que vous n’avez sans doute pas eu le loisir de méditer. C’est une citation de Georges Clemenceau que vous avez souvent cité comme l’un de vos plus dignes prédécesseurs. Après la répression de la manifestation du 1er mai 1891 à Fourmies (Nord), qui avait fait 9 morts et 35 blessés parmi les ouvrières et les ouvriers, Clemenceau – qui était à l’époque le leader de l’opposition radicale – prononça ces mots à la Chambre des députés (discours du 8 mai 1891) : « Vous avez cru qu’il suffirait de leur dire : « Vous êtes souverains tous les quatre ans, le jour où vous déposez un bulletin de vote dans l’urne. Et vous avez pensé qu’ils se contenteraient de cette part congrue de souveraineté ? Quelle erreur ! Qui de nous s’en serait contenté ? Prenez garde ! Les morts sont de grands convertisseurs ; il faut s’occuper des morts ! »

Ce cri d’alarme fut un éclair de lucidité car il pointait explicitement la raison pour laquelle le prolétariat industriel commençait à se mobiliser massivement. La conception bourgeoise de la citoyenneté exclut en effet les classes populaires de toute participation effective à l’exercice du pouvoir souverain, ce qui ne peut qu’alimenter la lutte des classes. Ce discours de Clemenceau fut aussi prémonitoire, puisque le massacre de Fourmies devint rapidement un événement fondateur (avec la Commune de Paris) dans la mémoire collective du nouveau mouvement ouvrier qui était en train de naître.

Certes, lorsqu’il fut lui-même ministre de l’Intérieur et président du Conseil, Clemenceau perdit sa lucidité. Il fut responsable d’une politique encore plus répressive que ses prédécesseurs, laquelle fit de nombreuses victimes, à Narbonne (au moment du soulèvement du « Midi Rouge » en 1907), à Raon l’Etape, à Draveil, à Villeneuve Saint-Georges, etc. Celui qui avait été le porte-parole des travailleurs fusillés à Fourmies finit par être haï par le peuple de France, à tel point que le 27 juillet 1909, lorsque il fut écarté du pouvoir, l’Humanité titra : « La fin d’une dictature».

Nous savons, M. Macron, que vous êtes très soucieux de la trace que vous laisserez dans l’histoire de la France. C’est dans les moments comme celui que nous vivons aujourd’hui que se jouent les réputations qui finiront par être inscrites dans les livres d’histoire.

Gilets jaunes : Pour une marche de toutes les fiertés le 8 décembre.

Le très beau film de Matthew Warchus (scénario de Stephen Beresford) intitulé Pride, tiré d’une histoire vraie, raconte l’engagement d’un groupe d’activistes gay et lesbien, à Londres. Ils décident de réunir des fonds pour aider les familles touchées par la grève que les mineurs ont lancée (en 1984-85) pour s’opposer à la politique ultra-libérale de Margaret Thatcher qui les condamnait à mort. Le Syndicat national des mineurs ayant fait part de ses réticences face à ce soutien inattendu (par crainte d’être ouvertement associé à un groupe gay), les militants londoniens choisissent d’apporter leurs dons directement aux familles ouvrières vivant dans un village minier du Pays de Galles.

Le film montre d’une manière très fine et très touchante comment des individus appartenant à des communautés que tout séparait au départ ont fini par tisser des liens très forts entre eux car ils ont découvert au cours de cette lutte commune qu’ils combattaient pour la même cause : défendre leur droit à l’existence et leur dignité. Ce film est un document extraordinaire pour faire comprendre comment une lutte collective transforme celles et ceux qui y participent, fait tomber des préjugés, déplace la frontière du « eux » et « nous ». Des membres du syndicat des mineurs s’engageront d’ailleurs quelques années plus tard pour défendre les revendications du mouvement LGBT.

Depuis trois semaines que le mouvement des gilets jaunes a débuté, on n’a guère entendu les porte-parole des « minorités » (mis à part le comité Adama qui a manifesté aux côté des gilets jaunes), ni les partisans de « l’intersectionnalité » s’exprimer publiquement pour apporter leur soutien. Le fait que le mouvement ait commencé par un rejet des taxes sur les carburants a été perçu comme une revendication anti-écolo. Les propos sexistes, homophobes ou racistes entendus ici et là, ont provoqué le rejet de celles et ceux qui y ont vu un mouvement de «mâles blancs » obsédés par leur bagnole. Notre penseur-académicien national, Alain Finkielkraut, ayant exprimé publiquement sa « sympathie » pour le mouvement des gilets jaunes, cela n’a évidemment pas arrangé les affaires de ces derniers dans le milieu des intellectuels critiques. Dans son petit ouvrage sur la Lutte des classes en France (publié en 1850), Karl Marx avait pourtant déjà souligné que les soulèvements populaires possédaient cette vertu magique de transformer, l’espace d’un moment, les conservateurs en de chauds partisans de la cause prolétarienne. En février 1848, lorsque Paris se hérissa de barricades, écrit Marx, « tous les royalistes se transformèrent alors en républicains et tous les millionnaires de Paris en ouvriers. »

Il faut donc insister sur le fait, qu’à l’heure actuelle, les gilets jaunes sont un enjeu important des luttes qui opposent les différents courants de la vie politique et intellectuelle française. Le fait qu’il s’agisse d’un mouvement hétérogène et que la droite, voire l’extrême droite, tentent de se l’approprier ne devrait pas empêcher ceux qui luttent contre les discriminations que subissent les femmes et les minorités de le soutenir. En 1984-85, les militants LGBT de Londres auraient pu réagir de la même manière car l’homophobie existait aussi chez les mineurs de charbon britanniques. Mais en faisant l’effort de se « rendre étranger à eux-mêmes », ils ont réussi à découvrir ce qu’ils avaient en commun avec ces travailleurs. Au lieu de s’enfermer dans leur logique communautaire, ils ont fait avancé la cause des mineurs, mais aussi leur propre cause.

L’histoire des luttes populaires montre en effet qu’un mouvement social est toujours un processus évolutif ; ceux qui y participent activement en sortent forcément transformés. L’une des grandes innovations dans la pratique inventée par les gilets jaunes tient dans l’articulation d’une sociabilité de rond-point extrêmement dispersée aux quatre coins du pays et d’une coordination de l’action via les réseaux sociaux. Cette démarche conduit le mouvement, quoi qu’on en dise, à se « discipliner », afin de rejeter les discours de haine. Il est très significatif que l’un de ses premiers porte-parole, Benjamin Cauchy, ait été écarté par les gilets jaunes de Toulouse pour propos racistes (même si les médias dominants continuent à le promouvoir sur le devant de la scène).

Tous ceux qui sont engagés aujourd’hui dans les luttes contre les discriminations devraient donc manifester leur solidarité avec les gilets jaunes, car ce serait le meilleur moyen d’établir des passerelles entre toutes les formes de rejet que suscite le pouvoir actuel. Cette solidarité permettrait aussi aux gilets jaunes d’enrichir la palette de leurs actions. Le caractère inédit de leur mouvement pousse aujourd’hui certains commentateurs à surestimer l’originalité de ses pratiques de lutte. Mais en bloquant des routes, en brisant des vitrines, en s’en prenant aux CRS (qui sont issus, eux aussi, des classes populaires), les gilets jaunes reproduisent finalement des formes d’action assez classiques dont l’efficacité risque de s’affaiblir rapidement. Il existe pourtant d’autres façons de donner de la visibilité à un mouvement. Les artistes pourraient apporter leur contribution en réactivant, aux côtés des gilets jaunes, d’anciennes formes de culture populaire très présentes dans les luttes sociales d’autrefois, comme le carnaval ou le charivari.

Telles sont les principales raisons qui m’ont incité à signer la tribune «Justice sociale, justice climatique : c’est un changement de cap qu’il faut imposer » (publiée par Libération) initiée par l’association Attac et la fondation Copernic. Elle appelle à manifester pacifiquement le samedi 8 décembre, de façon à faire converger la journée de mobilisation internationale pour la justice climatique, et la quatrième journée de mobilisation des gilets jaunes. Cette marche sera, je l’espère, celle de toutes les fiertés.