Socio-histoire d’une immigration coloniale. A propos des « travailleurs » indochinois.

Dans mon blog d’aujourd’hui, j’ai reproduit de larges extraits de la préface que j’ai rédigée pour l’ouvrage de Liêm-Khê Luguern, intitulé Les « Travailleurs indochinois ». Étude socio-historique d’une immigration coloniale (1939-1954) récemment publié aux Indes savantes (2021). Issue d’une thèse préparée sous ma direction à l’EHESS. l’intérêt exceptionnel de cette étude tient d’abord au long parcours qui a permis sa maturation. Vingt ans après avoir soutenu un mémoire de maîtrise sur « Les travailleurs indochinois en France de 1939 à 1948 », à l’université de Paris X-Nanterre, Liêm-Khê Luguern s’est engagée dans un doctorat soutenu en 2014, d’où est tiré le présent livre.

Ce n’est nullement par hasard si la citation placée en exergue de l’ouvrage est empruntée au philosophe des sciences Gaston Bachelard : « Le réel n’est jamais « ce qu’on pourrait croire », mais il est toujours ce qu’on aurait dû penser ». Lorsqu’on compare les premiers travaux de Liêm-Khê Luguern avec ceux qui sont présentés ici, on pense d’abord que son objet d’études est resté le même : « les travailleurs indochinois ». Sauf qu’aujourd’hui, cette expression est placée entre guillemets, ce qui n’était pas le cas au départ. Mine de rien, ces petits signes typographiques indiquent un profond changement de perspective qui prouve que Liêm-Khê Luguern a appliqué à elle-même le principe épistémologique de Gaston Bachelard évoqué plus haut. « A première vue », on pourrait croire que les « travailleurs indochinois » ont existé comme un groupe social homogène, soumis au même joug colonial et aux mêmes discriminations raciales. L’ouvrage montre que ce discours « à première vue » s’est largement diffusé dans l’espace public à partir des années 2000, sous l’impulsion des journalistes et des militants de la cause post-coloniale. Dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres, l’histoire-mémoire s’est imposée au détriment de l’histoire savante. Ce qui explique que « la manie du jugement » que déplorait déjà Marc Bloch dans son livre sur le métier d’historien, prenne souvent le dessus sur le souci de comprendre et d’expliquer le passé.

Les guillemets qui figurent dans le titre sont là pour signaler que le but de l’ouvrage est de rompre avec ce discours mémoriel, afin de retrouver derrière le stéréotype du « travailleur indochinois » les vrais individus qu’il recouvre. Il ne s’agit nullement, faut-il le préciser, de discréditer les efforts qu’ont accomplis tous les militants qui se sont engagés pour sauver de l’oubli la mémoire de ces émigrés/immigrés vietnamiens. L’objectif est simplement de rappeler que si un historien peut s’engager, en tant que citoyen, pour défendre les causes qu’il croit justes ; il ne doit pas confondre ce rôle civique avec son travail de savant.

Etant donné qu’on utilise généralement des guillemets pour citer les propos de quelqu’un d’autre, le fait de les reprendre dans le titre du livre est aussi une manière d’inciter les lecteurs à s’interroger sur tous ceux qui ont contribué à fabriquer cette entité collective appelée « travailleur indochinois ». C’est pour répondre à cette vaste question que l’ouvrage analyse la genèse de cette catégorie administrative en montrant qu’elle a été inventée par le pouvoir colonial et qu’elle a perduré jusqu’aujourd’hui grâce à cette facette essentielle de la mémoire d’Etat que sont les archives publiques. On voit comment l’analyse critique des sources devient ici une dimension de la réflexion sur l’objet même de la recherche.

En confrontant les souvenirs des derniers témoins qu’elle a recueillis, en France mais aussi au Viet Nam, avec les discours consignés dans les archives publiques, Liêm-Khê Luguern met en évidence les effets de la domination étatique sur ces individus. Par exemple, alors que dans les entretiens les travailleurs indochinois s’auto-désignent comme des « ouvriers soldats » (« linh-tho »), cette expression n’est jamais présente dans le vocabulaire des fonctionnaires. Dans le même temps, l’ouvrage montre que le contrôle de l’administration coloniale sur ces travailleurs a aussi contribué à modifier leur identité personnelle en laissant des traces indélébiles dans leur mémoire collective puisque la plupart d’entre eux se souviennent aujourd’hui encore du numéro matricule qu’on leur a attribué lorsqu’ils ont été réquisitionnés pour aller travailler en métropole. En analysant minutieusement le rôle que joue le pouvoir d’Etat dans la construction des identités que les individus ont fini par intérioriser parce ils ont été contraints de les utiliser pour survivre et pour défendre leur dignité, ce livre se démarque des approches culturalistes qui dominent aujourd’hui dans le champ des études raciales.

Son intérêt tient aussi à l’ampleur exceptionnelle de la documentation qu’a réunie et mobilisée Liêm-Khê Luguern en menant son enquête non seulement du côté français, mais aussi du côté vietnamien. Archives écrites, littérature imprimée, photographies, enquêtes orales et questionnaires sont mobilisés pour étayer l’argumentation. Grâce à ces matériaux, elle a pu reconstituer 26 parcours de vie qui illustrent la diversité des expériences vécues par les 20 000 « travailleurs indochinois » requis par l’Etat français. En 1939, renouant avec le précédent de 14-18 (90 000 travailleurs et tirailleurs indochinois avaient alors été mobilisés pour contribuer à l’effort de guerre), le Service de la Main-d’Œuvre Indigène, Nord-Africaine et Coloniale (M.O.I.), rattaché au ministère du Travail, décide le recrutement de 20 000 travailleurs indochinois auxquels s’ajoutent 7 000 soldats qui feront partie des 41 000 tirailleurs coloniaux engagés dans la guerre. Un quart de ces travailleurs seront rapatriés après la débâcle de 1940, mais les autres resteront bloqués en métropole (certains d’entre eux jusqu’en 1952), pour travailler le plus souvent dans les fermes et les forêts comme ONS (ouvriers non spécialisés). Un millier d’entre eux s’installeront définitivement en métropole.

Pour rester au plus près de leur expérience vécue, le plan du livre est construit sur le mode d’un parcours qui retrace les principales étapes du périple qu’ont accompli la majorité de ces individus. Il commence par étudier leur recrutement, puis décrit les points communs et les différences qui ont marqué leur séjour en métropole. La troisième partie est focalisée sur les formes de résistance, individuelles ou collectives qu’ils ont développées, sans oublier les relations parfois difficiles que les militants vietnamiens ont nouées avec les cadres du mouvement ouvrier français. La quatrième partie est consacrée à ceux qui ont choisi de retourner dans leur pays natal, pour essayer de comprendre les effets de cette transplantation temporaire en métropole sur le cours de leur vie ultérieure.

Bien que Liêm-Khê Luguern n’ait pas éprouvé le besoin de recourir au slogan à la mode sur « l’intersectionnalité », elle a mis en œuvre rigoureusement la démarche socio-historique qui consiste à prendre en compte l’ensemble des facteurs qui peuvent expliquer, dans un contexte précis, les comportements des individus et les formes de domination qu’ils subissent. Sans occulter les discriminations fondées sur les critères raciaux, elle montre qu’on ne peut pas les comprendre si l’on oublie que le monde des « travailleurs indochinois » a été constamment traversé par un clivage fondamental, lié aux différentes origines sociales des uns et des autres. Elle entreprend de déconstruire la catégorie « travailleur indochinois » en commençant par rappeler la diversité des statuts imposés par le pouvoir colonial aux populations locales. Alors que les Cochinchinois étaient des « indigènes », de nationalité française mais privés des droits de citoyens, les Tonkinois et les Annamites ont été définis comme des « protégés ». La plupart d’entre eux n’ont jamais été en contact direct avec les Français car dans ces protectorats, le nombre des colons était tellement faible que la domination coloniale n’a pu s’exercer qu’en mobilisant à son profit les structures traditionnelles des pouvoirs locaux, en s’appuyant sur les élites vietnamiennes, issues des classes moyennes et supérieures.

On ne peut rien comprendre à l’histoire des « travailleurs indochinois » si l’on oublie de rappeler que cette collaboration, instaurée d’abord en Indochine bien avant la Seconde Guerre mondiale, a joué un rôle décisif dans le recrutement, le déplacement, l’encadrement et la représentation collective de ces individus mobilisés en 1939. Ce sont surtout les jeunes issus des classes moyennes et supérieures qui se sont engagés volontairement dans cette aventure car la fonction qui leur était proposée était d’assurer l’encadrement humain de la réquisition. C’est également au sein de cette élite que le pouvoir colonial a trouvé les traducteurs dont il avait besoin pour communiquer avec les paysans qui formaient le gros des effectifs. La plupart d’entre eux avaient fréquenté les écoles franco-indigènes mises en place par le pouvoir colonial dans l’entre-deux-guerres, alors que les fils de paysans pauvres en étaient exclus. Ils ont ainsi acquis non seulement la maîtrise de la langue française, mais aussi les codes culturels de la métropole.

L’analyse des récits mémoriels qu’elle a recueillis et des trois autobiographies publiées par d’anciens « travailleurs indochinois » montre que des critères qui paraissent aussi objectifs que la « jeunesse » ne sont en fait évoqués que par ceux qui ont eu accès à l’enseignement franco-indigène et qui ont pu s’identifier aux héros des grands romans de la littérature française (comme « Le Grand Meaulnes ») ou aux vedettes du cinéma américain (comme George Raft).

On comprend, en lisant Liêm-Khê Luguern, que cette élite, elle-même dominée par les principes qui légitimaient sa propre domination sur le peuple, a cherché désespérément à se conformer aux normes de la bourgeoisie occidentale. L’analyse qu’elle propose des photographies d’époque, inspirée par les travaux d’Erving Goffman, est particulièrement éclairante. Elle montre que ce désir de reconnaissance s’est manifesté non seulement dans les manières de s’habiller mais s’est insinuée jusque dans les attitudes corporelles. L’élite des « travailleurs indochinois » cherchant à marquer sa différence avec les subalternes en opposant « l’aisance du dominant assis face à la raideur du dominé » (p. 395).

Ce clivage de classe explique le rôle essentiel qu’ont joué les élites maîtrisant la langue française dans la construction de l’image collective de leur communauté, au point qu’ils ont eu tendance à généraliser à l’ensemble de leurs compatriotes des préoccupations qui étaient surtout liées à leur propre position d’intermédiaire entre le peuple et le pouvoir colonial. Etant donné que les membres de l’élite indochinoise ne pouvaient pas accéder aux échelons supérieurs et aux postes de commandement, Liêm-Khê Luguern émet l’hypothèse que le sentiment d’humiliation, qui est le ressenti souvent accolé au colonisé, était surtout une affaire de classe. Ce qui permettrait de comprendre pourquoi ce sentiment soit surtout évoqué dans les témoignages des cadres indigènes de la MOI.

Le même processus se retrouve aujourd’hui dans les discours mémoriels concernant les « travailleurs indochinois » car les membres de la petite élite cultivée se sont érigés en porte-parole du groupe tout entier, contribuant fortement à la construction des représentations collectives que l’ouvrage s’emploie à déconstruire. L’enquête montre en effet que c’est parmi cette élite que l’on trouve la plus forte proportion des Indochinois qui sont restés en France. Ceux qui ont fait souche dans l’hexagone sont aujourd’hui les plus actifs dans les revendications mémorielles, notamment dans les demandes de réparation adressées à l’Etat français. La masse des ouvriers et des paysans qui ont été rapatriés au Viet Nam n’ont jamais pu, quant à eux, accéder à cette parole publique.

Liêm-Khê Luguern constate que la littérature, le cinéma, les médias, alimentent aujourd’hui un discours public qui enferme les « travailleurs indochinois », mais également leurs enfants, dans une logique victimaire qu’elle récuse. « Catégorisation, représentation, responsabilité des élites, tels sont les axes principaux de l’analyse permettant d’éclairer le glissement actuel dans les débats publics de la « question sociale » vers la « question raciale » » (p. 572).

Pour éviter d’alimenter des polémiques stériles, je crois nécessaire d’insister sur le fait que la grande place accordée dans ce livre aux différences socio-culturelles qui existaient au sein de la catégorie des « travailleurs indochinois » n’a pas pour but d’occulter ou de minimiser les discriminations raciales qu’ils ont subies. La racialisation des rapports sociaux que le pouvoir colonial avait imposée en Indochine a aussi été un moyen d’isoler ces travailleurs de la population française et des autres communautés immigrées. Liêm-Khê Luguern montre, par exemple, que les mesures prises par les pouvoirs publics pour encourager la réactivation des fêtes traditionnelles au sein de cette immigration avaient pour but d’enfermer ces « travailleurs indochinois » dans leur passé, alors que ces derniers s’efforçaient de mobiliser les aspects les plus valorisés de leur culture d’origine pour nouer des contacts avec la population locale.

L’ouvrage aborde la question du genre dans la même perspective. Comme son nom l’indique, le « travailleur indochinois » n’est défini que comme un corps voué uniquement au labeur. Aucune femme ne figure dans cette catégorie et les rapports officiels n’évoquent jamais cette absence. Dans le même temps, l’enfermement dans des camps, puis la dispersion de ces travailleurs dans les campagnes et les forêts où ils furent embauchés, limitèrent considérablement leurs possibilités de rencontre avec des autochtones du genre féminin. Pourtant, le livre montre que les « mariages mixtes » ont été relativement nombreux parmi ceux qui se sont fixés en métropole.

Ce constat incite Liêm-Khê Luguern à s’interroger sur la question du racisme. Elle montre que ces « travailleurs indochinois » n’ont pas échappé aux stéréotypes habituels concernant les immigrés, ceux qui ne sont pas « comme nous » parce qu’ils ont une autre couleur de peau, qu’ils sont déracinés, etc. Pourtant la comparaison des témoignages oraux et des archives écrites (le plus souvent policières) l’incite à conclure que ces dernières ont tendance à n’enregistrer que les incidents et les actes violents, en passant sous silence les relations pacifiques, qu’elles soient amicales ou amoureuses.

Certes, les témoignages oraux ne doivent pas, eux non plus, être pris comme argent comptant. Soucieux de prouver à leur interlocutrice qu’ils étaient considérés par les Français, comme « la crème » des immigrés, ces témoins ont probablement eu tendance à minimiser les formes de rejet qu’ils ont subies. Néanmoins, ces analyses ont le mérite d’attirer l’attention des lecteurs sur un problème trop souvent occulté par les études sur le racisme. Le fait de montrer que des individus ont été (ou sont) victimes, dans certaines circonstances, de propos ou d’actes racistes, ne justifie pas qu’on les enferme dans une catégorie particulière comme celle de « racisés ». Pour Liêm-Khê Luguern, cette forme d’assignation identitaire contribue à alimenter le discours victimaire, occultant du même coup les diverses formes de résistance que ceux-ci ont développées contre l’exploitation, la maltraitance, les discriminations qu’ils ont subies. Alors que pendant la Grande Guerre celles-ci étaient surtout individuelles (se manifestant notamment par un fort absentéisme au travail), elles sont devenues de plus en plus souvent collectives à partir de 1939. La participation des travailleurs indochinois aux nombreuses grèves et manifestations de l’après-guerre est l’aboutissement d’un processus initié en Indochine dès l’entre-deux-guerres. « Les échanges dans l’Empire ayant contribué à l’uniformisation de la planète, les colonisés se sont approprié les outils de la lutte collective du monde occidental industrialisé : syndicat, manifestation, grève » (p. 576).

Ces quelques réflexions, qui sont loin d’épuiser toutes les questions abordées dans ce livre, suffiront je l’espère à montrer l’importance d’une étude qui constitue, à mes yeux, un modèle d’analyse socio-historique dont devraient s’inspirer toutes celles et tous ceux qui veulent se lancer dans ce type de recherches.

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