Penser avec, penser contre.

Conférence présentée lors de la remise du prix de l’Union Rationaliste (24 juin 2021)

Je voulais, avant tout, remercier les membres de l’Union Rationaliste pour la remise de ce prix prestigieux. C’est, pour moi, un motif particulier de fierté d’être ainsi honoré par une association fondée en 1930 par Georges-Henri Roger, qui était alors le doyen de la faculté de médecine de Paris et Paul Langevin, l’un des plus grands physiciens français.

Etant donné que plus personne ne croit aujourd’hui que la science sociale puisse être l’équivalent de la médecine pour guérir les maux du corps social, le socio-historien que je suis ne peut qu’être fier d’être distingué par une association qui compte autant d’éminents représentants de ces sciences dites dures, physiques ou naturelles. Dans le même temps, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander : est-ce que je mérite vraiment ce prix qui me situe dans la lignée des historiennes et des historiens qui ont été des modèles pour moi ; je pense à Jean-Pierre Vernant, Maurice Agulhon, Pierre Vidal-Naquet ou Michelle Perrot ?

Pour m’en convaincre, j’ai relu attentivement l’ouvrage que Sylvain Laurens, l’un de mes anciens étudiants devenu mon collègue à l’EHESS, a publié en 2019 sous le titre : Militer pour la science. Les mouvements rationalistes en France -1930-2005 (Ed de l’EHESS, 2019).

J’ai pu découvrir ainsi que les fondateurs de l’Union Rationaliste avaient précisé, dans le Manifeste publié en 1931, que leur but était de « défendre et répandre dans le grand public l’esprit et les méthodes de la science » en luttant contre l’irrationalisme et l’ignorance. Ils ajoutaient que pour atteindre cet objectif, il fallait regrouper les savants « disposés à dérober quelques heures à leurs recherches personnelles pour se consacrer à cette œuvre d’éducation ».

J’ai également appris dans l’ouvrage de Sylvain Laurens que le combat pour la raison avait été aussi une arme que beaucoup de militants de l’Union Rationaliste avaient utilisée afin de lutter contre toutes les formes de dogmatisme, y compris contre celles qui se réclament parfois de la science. Ceux qui ont eu le courage de pousser jusqu’au bout ce combat, y compris au sein de leur propre camp politique, ont dû en payer le prix ; notamment à l’époque où le stalinisme était triomphant au sein du PCF.

La leçon que j’ai tirée de ces recherches sur l’histoire de l’Union Rationaliste, c’est que, finalement, le jury avait fait un bon choix en me remettant ce prix car le rationalisme entendu de cette manière a toujours été au centre de ma démarche de chercheur et d’intellectuel. Je l’ai résumée dans l’un de mes livres par la formule : « penser avec, penser contre » (Belin, 2003).

C’est la croyance dans l’utilité civique des connaissances scientifiques et dans le rôle émancipateur de la raison qui m’a donné l’énergie nécessaire pour franchir les nombreux obstacles auxquels je me suis heurté avant de frapper à la porte de la cité savante. Ce type de croyance suscite parfois les remarques ironiques des universitaires qui, dès leur enfance, ont hérité d’un fort capital culturel. Mais c’est un bien précieux pour ceux qui ont dû lutter, dès leur plus jeune âge, pour accéder à ce monde privilégié. Ce n’est donc pas un hasard si des « transfuges sociaux » comme Paul Langevin, Gaston Bachelard, Pierre Bourdieu ou Jacques Bouveresse, pour ne citer qu’eux, ont été d’ardents défenseurs de la cause rationaliste.

J’ai évoqué plus haut les divergences qui avaient pu exister au sein de la mouvance rationaliste, à la fois sur la définition de la raison et sur ses finalités civiques, voire politiques. Ces désaccords peuvent s’expliquer par le fait que les savants désireux de transmettre leur savoir aux non spécialistes doivent sortir de leur laboratoire pour intervenir dans l’espace public. Or cet espace public a connu des mutations profondes depuis les années 1930. Les militants de la cause rationaliste ont donc dû s’adapter constamment à des contextes changeants.

Pour me limiter aux enjeux actuels, j’insisterai sur les bouleversements qui se sont produits au début des années 2000, avec la révolution technologique qui a assuré le triomphe de la communication numérique : la télévision numérique terrestre (TNT) a été lancée en France en 2005, au moment même où ont commencé à s’imposer les réseaux sociaux. Et la combinaison des deux a bouleversé la structure de notre espace public.

Dans mon livre le Venin dans la plume (La Découverte 2019), j’ai montré comment un journaliste obscur comme Eric Zemmour avait pu devenir un polémiste célèbre en tirant profit des opportunités qu’offre ce nouvel espace public. Il a pu se présenter lui-même, avec le soutien des médias, comme un intellectuel mobilisant des arguments rationnels pour convaincre les Français qu’ils allaient disparaître, colonisés par des hordes de musulmans qu’il fallait absolument combattre pour continuer à exister.

J’ai tenté d’expliquer dans ce livre que les règles qui sous-tendent la grammaire de ce type de discours de haine n’étaient pas nouvelles, puisqu’on les trouve déjà (pour l’essentiel) dans les écrits antisémites d’Edouard Drumont. Mais ce type de discours a acquis aujourd’hui une puissance inédite grâce aux nouvelles technologies. Certes, comme toutes les innovations technologiques, les réseaux sociaux ont des effets contradictoires. D’un côté, c’est un outil formidable pour produire et diffuser des connaissances, mais d’un autre côté, comme on le sait, c’est grâce à Facebook, Twitter etc que se diffusent largement les « fake news », les théories complotistes, etc. Voilà pourquoi, je pense que l’une des tâches les plus urgentes pour les rationalistes d’aujourd’hui est de mobiliser leurs compétences pour mieux comprendre les nouveaux mécanismes qui alimentent l’irrationalisme et l’ignorance de notre temps.

Le Manifeste de l’Union Rationaliste, publié en 1931, affirmait vouloir « défendre et répandre dans le grand public l’esprit et les méthodes de LA science ». Ce qui me semble obsolète aujourd’hui dans cette formulation, c’est l’usage du mot « science » au singulier. Les sciences sociales ont acquis progressivement leur autonomie en s’inspirant du modèle des sciences physiques, telles que les philosophes, les sociologues où les historiens les imaginaient. Auguste Comte était convaincu que la sociologie permettrait de dégager les lois de fonctionnement des sociétés humaines ; Marx prétendait avoir découvert les lois de l’histoire.

A la fin du XIXe siècle, les fondateurs de la IIIe République, fortement influencés eux aussi par l’idéologie positiviste, ont défendu le principe d’objectivité de la science en multipliant les mesures qui ont permis aux sciences sociales d’acquérir leur autonomie. Mais cette croyance dans l’objectivité de la science a été balayée après mai 68, au point qu’on est souvent tombé dans l’excès inverse. Les sciences sociales, et surtout l’histoire, ont été présentées comme des genres littéraires par les universitaires qui militaient pour ce qu’on appelait à l’époque le « tournant linguistique ».

Dans mon livre sur la « crise » de l’histoire (Belin, 1996), je suis intervenu dans ces débats, pour défendre la perspective qu’avait proposée Marc Bloch, le grand médiéviste et le grand résistant, assassiné par les nazis en 1944. Récusant les querelles épistémologiques sur l’histoire, Marc Bloch a affirmé qu’il ne fallait pas définir la science historique à partir de ses fondements ou de son objet, mais comme une activité professionnelle pratiquée par une communauté de chercheurs partageant les mêmes compétences.

Cette définition permet de souligner les points communs entre toutes les sciences, qu’elles soient physiques ou sociales : à la différence de l’art ou de la littérature qui véhiculent des points de vue individuels, propres à un écrivain ou à un artiste, la science est une pratique collective où les découvertes du chercheur sont soumises à l’évaluation des pairs, seule façon d’aboutir à des vérités qui existeront jusqu’à preuve du contraire. Il existe donc bien des points communs entre toutes les sciences, mais leurs objets, leurs façons de fonctionner, leur utilité sociale ou politique sont extrêmement variés.

Pour tenter de faire mieux comprendre les problèmes particuliers que rencontre le chercheur en sciences sociales soucieux de diffuser ses connaissances dans l’espace public, je partirai d’une comparaison entre mes propres travaux et un exemple emprunté aux sciences physiques : le réchauffement climatique. Les savants spécialistes de cette question ont démontré, chiffres à l’appui, les effets dramatiques de la pollution atmosphérique. Leurs démonstrations suscitent des résistances, y compris chez certains scientifiques, dans le camp de ceux qu’on appelle « les climato-sceptiques ». Sous le poids des lobbys pétroliers, des mouvements politiques tentent de discréditer ces travaux. Néanmoins, cela n’empêche pas que la thèse scientifique du réchauffement climatique soit largement admise, et qu’elle soit même sans cesse martelée dans les médias.

Même s’il est vrai que ce savoir sur le réchauffement climatique ne se traduit pas suffisamment par des mesures concrètes pour le stopper, on a ici un exemple où la parole des savants pèse de tout son poids dans le débat public. Malheureusement, il n’en va pas de même dans le domaine des sciences sociales. C’est ce que je voudrais montrer en prenant pour exemple mes propres recherches sur l’immigration.

Au début des années 1980, j’ai décidé de centrer ma thèse sur l’histoire de l’immigration car c’était un sujet qui avait été complètement ignoré par les historiens précédents, mais aussi pour des raisons civiques. C’est à cette époque en effet que l’extrême droite a commencé à relever la tête en France et l’un de ses arguments était de dénoncer l’immigration comme un phénomène nouveau et comme une menace mortelle pour notre pays.

Contre le discours obscurantiste sur « nos ancêtres les Gaulois », j’ai démontré avec d’autres collègues que la société française était en réalité le produit de multiples métissages, que la France avait connu le taux d’immigration le plus fort du monde en 1930, devant les USA. Dans le même temps, les sociologues, les démographes, les économistes ont multiplié les preuves récusant la thèse du « grand remplacement » et réfutant l’affirmation que telle ou telle communauté ne pourrait pas « s’intégrer » dans notre société.

40 ans après, je constate que les mêmes thèses ont toujours pignon sur télévision. Les mêmes polémiques tournent toujours en boucle au grand profit de l’extrême-droite. Autre exemple : de nombreux travaux ont démontré, preuve statistique à l’appui, que nous vivions aujourd’hui dans une société qui n’a jamais été aussi pacifique. Les gens de mon âge sont la première génération n’ayant pas connu la guerre depuis les débuts de notre histoire. Si la délinquance a progressé au fur et à mesure que se développaient l’urbanisation et la société de consommation, la criminalité de sang n’a cessé de reculer elle aussi. Pourtant, le discours sécuritaire n’a jamais été aussi omniprésent dans l’actualité et le débat politique.

On voit donc bien ce qui différencie la réception du discours savant dans le grand public, selon qu’il concerne les sciences physiques ou sociales. Dans le cas du réchauffement climatique, les connaissances scientifiques sont admises mais ne se traduisent pas suffisamment dans les actes, alors que dans le cas d’un problème social comme celui de l’immigration, les connaissances scientifiques ne parviennent pas à combattre efficacement l’irrationalisme et l’ignorance.

Je me suis souvent interrogé sur les raisons qui peuvent expliquer ces différences. La principale tient au fait que le langage scientifique propre aux sciences sociales entre très souvent en contradiction avec le langage qu’utilisent quotidiennement les journalistes, les politiques et les commentateurs dans l’espace public.

Dans mes recherches, je me suis beaucoup inspiré des principes sociologiques défendus par Max Weber, puis Norbert Elias, pour expliquer qu’une bonne partie de notre travail consistait à déconstruire les entités collectives (la classe, la race, l’Etat, la nation etc) qui peuplent le langage courant, pour retrouver les individus réels qui sont englobés dans ces entités générales. Chacun de nous a une personnalité propre, unique, qui résulte de la combinaison d’un grand nombre de critères identitaires (que j’appelle des identités latentes). Le travail empirique qu’effectuent les historiens sociaux dans les archives, ou les sociologues et les anthropologues dans leurs enquêtes de terrain, vise à comprendre comment s’articulent toutes les dimensions de l’existence dans la vie quotidienne des gens pour dégager les facteurs explicatifs de leur comportement et de leurs raisons d’agir. C’est le même type de travail que réalise le statisticien quand il opère ce qu’on appelle le croisement des variables. Cette démarche est en contradiction avec le langage que martèlent ceux qui dominent l’espace public. Les journalistes, les politiciens, les commentateurs de l’actualité parlent du monde social comme s’il s’agissait d’un monde peuplé de personnages réduits très souvent à une seule dimension de leur identité et incarnés par des porte-parole qui s’affrontent sur la scène politique. L’omniprésence du vocabulaire du théâtre (représentation, acteur, scène, personnage , etc), pour désigner cet espace public, n’est donc pas le fruit du hasard.

Ce langage commun, caractéristique des sociétés démocratiques, aboutit à des généralisations que les chercheurs dénoncent souvent comme des stéréotypes. Les entrepreneurs d’identité tirent profit de ce langage public pour réduire les individus dont ils parlent à un seul critère identitaire et pour généraliser des faits exceptionnels (le plus souvent criminels) afin de stigmatiser toute une communauté. Cela avait déjà été le cas avec les juifs, et aujourd’hui c’est le cas avec les musulmans ou les Rroms.

Chemin faisant, j’ai donc été obligé d’admettre que les connaissances scientifiques sur le monde social avaient très peu d’impact dans le débat politique et qu’on ne pouvait pas espérer convaincre le grand public en lui parlant un autre langage que celui qu’on lui assène chaque jour. Je n’ai pas renoncé pour autant à l’espoir de diffuser les résultats de mes travaux au-delà des cercles spécialisés, mais cela m’a conduit à élargir mes interventions de deux manières :

1. L’engagement dans l’éducation populaire. Je me suis dit que j’aurais plus de chance d’être écouté en m’adressant directement à « ceux d’en bas », plutôt que « ceux d’en haut ».

2. Pour être plus efficace, j’ai accepté de « traduire » mon langage de socio-historien dans une forme permettant de mettre en récit les connaissances scientifiques. C’est à ce moment-là que je me suis plongé dans les écrits de Bertolt Brecht dont le théâtre épique avait pour ambition de réconcilier la science et l’art dramatique. Brecht prône un théâtre didactique, susceptible de combattre efficacement l’irrationalisme et les discours de haine véhiculés à son époque par les Nazis, mais en mobilisant à la fois la raison et les émotions. Ce qu’il appelle le VerfremdungEffekt, et qu’on a traduit à tort par le mot (trop intellectuel à mon sens) de « distanciation », j’ai proposé de le traduire par la formule ; « l’art de se rendre étranger à soi-même », de façon à jouer sur le couple émotionnel familier/étranger.

C’est ce qui m’a conduit à tisser des liens avec des artistes pour fonder l’association DAJA qui existe depuis 12 ans. Nous avons créé des petits spectacles afin de transmettre des connaissances dans des formes susceptibles de mobiliser les émotions du public. C’est comme çà qu’a été mis en oeuvre notre premier projet sur le clown Chocolat. Il s’agissait de raconter l’histoire d’un personnage qui avait été esclave à Cuba, avant de devenir un célèbre clown à Paris, afin de transmettre un savoir sur l’histoire du racisme, mais aussi de montrer les ressources que peuvent mettre en œuvre ceux qui en sont victimes sans avoir besoin que des intellectuels parlent à leur place.

J’en profite pour préciser que si l’on veut combattre complètement l’ignorance ou l’irrationalisme, on ne peut pas se contenter d’intervenir du haut vers le bas. Certes, le savant possède une compétence que le public auquel il s’adresse n’a pas. Néanmoins, le chercheur en sciences sociales qui veut pousser l’usage de la raison jusqu’au bout doit savoir qu’il a lui-aussi des choses à apprendre de la part des gens qu’il a en face de lui. Comme je l’ai expliqué dans ma biographie du clown Chocolat, (Chocolat, la véritable historie d’un homme sans nom, Bayard, 2016) les échanges que nous avons eus avec le public après chaque représentation de notre spectacle m’ont beaucoup aidé dans l’orientation de ma recherche.

Ce qui m’amène à évoquer une autre dimension de mon engagement rationaliste. Il concerne les combats que j’ai menés au sein même du monde savant contre ce que j’appelle les abus de pouvoir que commettent parfois les intellectuels et contre leurs préjugés à l’égard des classes populaires.

Le philosophe canadien Ian Hacking a insisté sur une différence majeure entre les sciences physiques et les sciences sociales. Je le cite : « Les classifications des sciences sociales sont interactives à la différence des sciences naturelles. En science sociales, il y a constamment interaction entre les catégories et les personnes ». Ce que l’on sait d’une catégorie de gens peut devenir faux du fait que ces personnes ont changé en raison même du savoir qui a été produites sur elles. (Ian Hacking, Entre science et réalité. La construction sociale de quoi ?, La Découverte, 2008).

C’est ce qu’on appelle la dimension performative du langage. J’ai mis à profit ce constat dans mes recherches sur les assignations identitaires en montrant que le simple fait de désigner les personnes par leur classe sociale, leur religion, leur couleur de peau etc, avait des effets sur l’identité de ces personnes. Ces catégories sont généralement le résultat du travail de catégorisation réalisé par les agents de l’Etat. Elles ont donc été institutionnalisées par des organismes qui se situent en dehors du monde savant. Par conséquent, elles peuvent être modifiées si les citoyens se mobilisent politiquement dans ce sens. Néanmoins, il arrive que des chercheurs en sciences sociales se transforment en experts et utilisent le prestige de leur science pour cautionner des assignations identitaires, alors que les individus qu’elles visent n’en veulent pas. J’ai montré qu’en France c’était le cas pour beaucoup de personnes d’origine africaine qui ne souhaitent pas être publiquement désignées comme des « Noirs ». Nous avons-là une belle illustration de la violence symbolique qu’exercent les professionnels de la parole publique sur des gens qui ne peuvent pas leur répondre parce qu’ils n’ont pas accès à cet espace public. Ce problème est au cœur de ma contribution au livre que j’ai écrit avec Stéphane Beaud : Race et sciences sociales (Agone, 2021).

Ce type d’assignation identitaire pose le problème du « racisme de l’intelligence » qu’avait analysé Pierre Bourdieu il y a longtemps en disant : « Il y a autant de racisme que de groupes sociaux ayant besoin de se justifier d’exister ». Etant donné que les intellectuels interviennent, par définition, dans l’espace public, ils devraient s’interroger sur le propre pouvoir qu’ils détiennent. C’est ce qui m’a conduit à travailler sur l’histoire des différents figures d’intellectuels depuis l’Affaire Dreyfus.

Mais j’ai pu constater qu’on ne risquait guère d’être populaire sur les campus quand on poussait aussi loin les exigences du rationalisme. Les insultes que nous avons subies, Stéphane Beaud et moi, lors de la sortie de notre livre – non seulement sur les réseaux sociaux, mais aussi dans les plus hautes instances du monde académique – sont comme des réflexes de la part de celles et ceux qui n’acceptent pas la critique. J’ai cru revivre 40 ans après ce que j’avais subi quand j’avais été exclu (de fait) du PCF pour des raisons finalement identiques.

Il n’est donc pas surprenant que ce soit la dimension de mon engagement rationaliste qui soit la plus mal comprise. Il m’est arrivé assez souvent de critiquer des collègues, dont j’appréciais par ailleurs les recherches, mais qui avaient usé abusivement, à mon sens, de leur position de savant pour exprimer leur opinion politique. Pour moi, la seule raison qui autorise un chercheur à parler en public, c’est lorsqu’on lui demande d’intervenir sur un sujet qu’il a lui-même étudié, sinon c’est un abus de pouvoir contraire aux principe démocratiques d’égalité des citoyens.

Rester vigilant afin de ne pas outrepasser les limites de son savoir est une autre façon de défendre l’autonomie de la science. Cela va de pair avec la notion de « communauté de compétence » que défendait Marc Bloch parce qu’il savait pertinemment qu’une discipline savante ne peut conserver son autonomie que si ses membres agissent collectivement. C’est l’une des raisons qui avait incité Marc Bloch à plaider aussi pour le respect d’une véritable « éthique professionnelle » dans le monde de la science.

Je voudrais ajouter que si l’on veut pousser les principes du rationalisme jusqu’au bout, il faut aussi les mobiliser pour essayer de se comprendre soi-même, en pratiquant ce qu’on appelle aujourd’hui l’auto-analyse. C’est en me lançant dans ce genre d’exercice que je me suis rendu compte que la frontière entre science sociale et littérature était plus ténue que ce que je pensais au départ. J’ai mieux compris, en lisant le journal de Virginia Woolf, que le travail sur soi pouvait être aussi un cheminement vers la vérité ; la vérité entendue ici non pas sous un angle étroitement scientifique, mais comme une forme de sincérité. C’est cette dimension subjective qu’il faut prendre en compte pour comprendre le rôle énorme que jouent les affects, les affiliations identitaires, le narcissisme dans les querelles qui opposent les universitaires entre eux, mais qu’ils masquent souvent derrière de grandes proclamations scientifiques.

Pour conclure sur mon cheminement, je crois inutile de préciser qu’il n’est pas facile de penser avec et de penser contre soi-même. Dans le Peuple (1846), Jules Michelet disait : « la difficulté n’est pas de monter, mais en montant de rester soi-même ». C’est un conseil que j’ai essayé de suivre tout au long de ma carrière. Mais je me suis souvent demandé comme il était possible d’ articuler cette injonction morale avec la conviction que pour échapper au dogmatisme de la raison raisonnante, il fallait aussi suivre Brecht et pratiquer « l’art de se rendre étranger à soi-même » . Je pense néanmoins que c’est cette lutte des contraires, cette dialectique, qui permet à un chercheur de rester ouvert sur le monde. Et pour me rassurer je me dis que c’est une façon de rester éternellement jeune.

Merci.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s