Le racisme de l’intelligence

L’ouvrage de Michael J. Sandel et Astrid Von Busekist, La tyrannie du mérite (Albin Michel, 2021) vient de paraître en français. J’ai pensé utile de saisir cette occasion pour clore provisoirement la séquence de mon blog consacrée aux intellectuels, en m’arrêtant un moment sur une dimension du racisme complètement occultée aujourd’hui, je veux parler du « racisme de l’intelligence », formule que l’on doit à Pierre Bourdieu.

Alors que la question du « racisme » est placée désormais au centre des préoccupations des universitaires engagés dans le débat public, il peut paraître étonnant que les analyses du sociologue le plus cité dans le monde aient été complètement oubliées. L’argument consistant à dire que ce thème n’occupe qu’une place marginale dans l’oeuvre de Bourdieu ne tient pas vraiment la route. Certes, il n’a publié qu’un seul texte ayant explicitement pour titre le « racisme de l’intelligence ». Et il s’agissait au départ d’une intervention orale, faite lors d’un colloque que le MRAP avait organisé pour répondre au discours de la « Nouvelle droite ». Publiée d’abord dans un cahier spécial de Droits et liberté (la revue du MRAP), Bourdieu a tenu à rééditer cette réflexion dans le chapitre conclusif de ses Questions de sociologie (Minuit, 1980). Un extrait de ce texte est paru sous le titre « Classe contre classe » dans la revue Différences (juillet 1983), reproduit dans le recueil de textes de Pierre Bourdieu intitulé Interventions, 1961-2001 (Agone, 2002, p. 177), puis dans le Monde Diplomatique (avril-mai 2019). Bourdieu est lui-même revenu fréquemment sur ce thème (en lien avec ce qu’il appelait le « racisme de classe »), dans de nombreux autres écrits et dans ses cours du Collège de France.

Loin d’être une dimension secondaire de son œuvre, je pense au contraire que la question du «  racisme de l’intelligence » est, en réalité, au cœur de sa sociologie car cette forme de racisme constitue un effet majeur de ce que Bourdieu appelait la « violence symbolique ». Le capital symbolique désigne les ressources dont disposent les individus qui luttent pour obtenir la reconnaissance des autres, afin de leur imposer leur domination par des moyens pacifiques (ce que Bourdieu nomme « la violence douce »). L’efficacité de cette forme de domination tient au fait que tous les êtres humains ont besoin d’obtenir la reconnaissance des autres pour se se justifier d’exister comme ils existent. Cette vision « pascalienne » du monde social explique l’importance centrale que joue la question du pouvoir symbolique dans la sociologie de Bourdieu, qu’il présente comme une dimension essentielle de la lutte des classes. Dans l’ouvrage intitulé Ce que parler veut dire (Minuit, 1982, p. 133-34), il écrit : « Mais, par une sorte de malédiction, la nature essentiellement diacritique, différentielle, distinctive du pouvoir symbolique fait que l’accès de la classe distinguée à l’Etre a pour contrepartie inévitable la chute de la classe complémentaire dans le Néant ou dans le moindre Etre ». Il a résumé cette vision extrêmement pessimiste des rapports sociaux dans une formule beaucoup plus lapidaire, en disant que « la dignité des uns, c’est l’indignité des autres ».

Si l’on admet que le couple dignité/indignité est une dimension centrale de ce qu’on appelle généralement « le racisme », on comprend mieux pourquoi Bourdieu en fait un objet central de la science sociale. Le racisme ne désigne pas seulement des insultes, des agressions ou des crimes imputables à telle ou telle catégorie d’individus. Il concerne tous les êtres humains. Voilà pourquoi, dans son intervention sur le « racisme de l’intelligence », Bourdieu écrit : « Il n’y a pas un racisme, mais des racismes  (souligné dans le texte) : il y a autant de racismes que de groupes qui ont besoin de se justifier d’exister comme ils existent, ce qui constitue la fonction invariante des racismes » (Questions de sociologie, Minuit, 1980, p. 264).

Il poursuit son propos en abordant rapidement les moyens dont disposent celles et ceux qui alimentent le racisme de l’intelligence pour imposer leur domination. Le premier, celui qui commande tous les autres, c’est la maîtrise du langage public. Bourdieu a beaucoup insisté dans ses écrits sur l’idée que les rapports de communication sont aussi des rapports de pouvoir car nous ne sommes pas tous égaux en matière de langage. Celles et ceux qui n’ont pas hérité d’un important capital culturel, grâce auquel ils ont pu accumuler de fortes ressources scolaires, sont exclus du langage public légitime. Ils font partie de ce que Bourdieu appelle « les classes objets ». Quand elles sont exposées aux formes variées que peut prendre le « racisme de classe » – qui vise leurs façons de parler, leur culture, leurs comportements (habitus), leur degré d’intelligence, voire même leurs caractéristiques physiques (ce qui fait le lien avec le racisme centré sur la couleur de peau) – ces personnes n’ont pas la possibilité de se justifier d’exister comme elles existent dans l’espace public. Ce déficit de reconnaissance génère fréquemment chez elles un sentiment d’infériorité qui alimente la honte de soi.

Dans nos sociétés démocratiques avancées, ce sont les titres scolaires qui jouent le rôle principal dans cette forme de « magie sociale » qui permet aux dominants d’ériger les différences de classes en différence d’intelligence. Pour se justifier d’exister comme des privilégiés, ils produisent et reproduisent ainsi la « théodicée de leur propre privilège », comme disait Max Weber.

Bourdieu poursuit son analyse en expliquant pourquoi les intellectuels sont les principaux agents qui alimentent le racisme de l’intelligence. Cette fatalité est déjà inscrite dans le mot lui-même puisqu’il est issu du bas latin « intellectualis », qualité propre à l’ensemble des personnes qui font usage de leur intelligence par opposition à celles qui n’ont que leur force physique (travailleurs manuels). En partant du constat que, dans le monde actuel, les journalistes et les universitaires forment les deux principaux groupes d’intellectuels, Bourdieu commence par évoquer le rôle qu’ont joué les plus réactionnaires d’entre eux dans le renouvellement du discours de l’extrême droite après mai 68.

Sa cible principale est le GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne), fondé officiellement en 1969, et qui se présente comme une « société de pensée à vocation intellectuelle ». Au cours des années 1970, ce petit groupe va progressivement étendre son influence en tissant des liens de plus en plus étroits avec des journalistes de la presse de la droite extrême, comme Valeurs actuelles et le Figaro magazine, hebdomadaire à forte diffusion créé en octobre 1978.

Le discours de cette « nouvelle droite » est centré sur l’exaltation des racines indo-européennes et de la culture gréco-latine de la France. Dans le même temps, les idéologues du GRECE défendent fréquemment l’idée d’une inégalité de nature entre les hommes. Alain de Benoist, présenté comme l’une des « têtes pensantes » du groupe, n’hésite pas à affirmer que l’ennemi principal à combattre, c’est « cette idéologie égalitaire dont les formulations, religieuses ou laïques, métaphysiques ou prétendument “scientifiques”, n’ont cessé de fleurir depuis deux mille ans, dont les “idées de 1789” n’ont été qu’une étape et dont la subversion actuelle et le communisme sont l’inévitable aboutissement » (Alain de Benoist, Vu de droite. Anthologie critique des idées contemporaines, Éditions Copernic, 1977, p. 16).

Pour légitimer cette idéologie réactionnaire, les membres du GRECE ont tissé des liens avec des chercheurs comme le psychologue britannique Hans Jürgen Eysenck en l’accueillant dans leur comité de patronage et en publiant son livre intitulé L’Inégalité de l’Homme (Copernic, 1977). Il y prétend que l’intelligence est avant tout d’origine génétique et que le quotient intellectuel est héréditaire à 80% ! Ce qui conduit Eysenck à défendre l’idée de différences intellectuelles entre classes sociales d’une part et, de l’autre, entre Européens et Afro-Américains.

Sans citer cet auteur, Bourdieu insiste néanmoins sur le rôle que jouent ce genre d’experts dans la justification du racisme de l’intelligence. Il estime que dans le monde post-hitlérien, le mode d’euphémisation du racisme le plus répandu est la scientifisation apparente des discours, car « la science a partie liée avec ce qu’on lui demande de justifier ». Pour expliquer cette résurgence du racisme génétique, qui avait connu sa première heure de gloire à la fin du XIXe siècle avec les écrits de Francis Galton sur l’eugénisme, Bourdieu avance deux types d’arguments.

Il part tout d’abord du constat que le mouvement de mai 68 a permis aux forces antiracistes d’installer (provisoirement ) leur hégémonie dans le discours public. Du coup, les anciennes formes grossières de racisme ont été discréditées, ce qui a contraint le GRECE à tenir « un discours dans lequel il dit le racisme mais sur un mode tel qu’il ne le dit pas. Ainsi porté à un très haut degré d’euphémisation, le racisme devient quasi méconnaissable » (souligné dans le texte).

Le second argument avancé par Bourdieu tient aux bouleversements récents provoqués par la démocratisation du système scolaire qui poussent les dominants à réclamer des mesures protectionnistes fondées sur des critères d’excellence intellectuelle (comme le « numerus clausus » en médecine) analogues, ajoute Bourdieu, à celles qui interdisent aux immigrés de venir travailler en France.

L’une des grandes originalités de la réflexion de Bourdieu sur le racisme tient au fait que le concept de capital symbolique le conduit à s’interroger aussi sur le rôle que peuvent jouer les intellectuels « antiracistes » dans le racisme de l’intelligence. Il va de soi qu’il ne cherche nullement à discréditer une forme d’engagement qu’il a souvent lui-même adoptée. Il est évident que le racisme focalisé sur l’origine des personnes, leur religion, leur couleur de peau n’a pu être efficacement combattu dans l’histoire que grâce à la mobilisation des intellectuels de gauche. Pourtant, Bourdieu estime que cela ne devrait pas les dispenser de s’interroger sur le pouvoir symbolique qu’ils possèdent eux aussi en tant qu’intellectuels. Voilà pourquoi il écrit : « il me semble très important de porter l’analyse sur les formes du racisme qui sont sans doute les plus subtiles, les plus méconnaissables, donc les plus rarement dénoncées, peut-être parce que les dénonciateurs ordinaires du racisme possèdent certaines des propriétés qui inclinent à cette forme de racisme. Je pense au racisme de l’intelligence ».

La suite de son raisonnement est encore plus explicite : « On est toujours prêt à stigmatiser le stigmatiseur, à dénoncer le racisme élémentaire, « vulgaire », du ressentiment petit bourgeois. Mais c’est trop facile. Nous devons jouer les arroseurs arrosés et nous demander quelle est la contribution que les intellectuels apportent au racisme de l’intelligence ».

Il fait ici allusion au type de discours antiraciste qui s’est imposé après 68, relayé par les médias de l’époque et notamment par le cinéma. Dupont Lajoie, le film d’Yves Boisset sorti en 1975, raconte l’histoire d’un cafetier (Georges Lajoie) qui, après avoir violé et tué une jeune fille, parvient à faire accuser un travailleur immigré algérien avec la complicité de policiers racistes. Le titre du film (un jeu de mot évoquant l’expression « ducon la joie ») est une forme d’insulte caractéristique du racisme de l’intelligence, puisque le « con » raciste est l’antithèse de l’intelligent antiraciste.

En guise de conclusion, je dirai quelques mots sur l’intérêt que présente cette réflexion pour comprendre la situation actuelle. Même si elles n’ont pas complètement disparu, les tentatives pour légitimer le racisme en s’appuyant sur la génétique, n’ont pas rencontré l’écho qu’escomptaient les intellectuels de la « nouvelle droite ». La raison principale tient au fait que l’épouvantail communiste que dénonçait encore Alain de Benoist dans le texte cité plus haut a cédé la place à l’épouvantail islamiste.

A partir des années 1980, le racisme de l’intelligence a pu se renouveler en mobilisant un thème beaucoup plus porteur que celui de la génétique, ancré dans des polémiques sans cesse placées à la une de l’actualité. Les attentats perpétrés par des criminels se réclamant de l’Islam a permis d’alimenter constamment un discours opposant le « fanatisme religieux » à la « raison laïque ». Une forme inédite du racisme de classe a pu ainsi apparaître, en raison du lien établi entre ces « fanatiques » et les « jeunes immigrés de banlieue ». La Marianne voilée que le Figaro Magazine a placée en couverture de son numéro du 26 octobre 1985 peut être vue comme le début de cette ère nouvelle, où l’image vient désormais constamment conforter le propos. On a là une parfaite illustration du rôle de plus en plus grand joué par le « voyeurisme des médias » au détriment de la vie privée des gens ordinaires, que dénonçait Jacques Bouveresse (auquel je rendrai hommage dans un prochain blog) dans son livre Schmock ou le triomphe du journalisme ; la grande bataille de Karl Kraus (Seuil, 2001).

Depuis 40 ans (!), les commentateurs diplômés de Sciences po ou de Normale sup se relayent sur les ondes et les plateaux télé, pour tenter de nous convaincre que le fait de porter un foulard est une preuve de fanatisme, voire même une façon de cautionner le terrorisme. Ces discours sont ressentis comme des humiliations par les personnes de confession musulmane qui appartiennent pour la plupart, on l’oublie trop souvent, aux classes populaires. Ces « classes-objet » dont parlait Bourdieu n’ont pas d’autre choix que de s’en remettre à des porte-parole, donc à des intellectuels, pour défendre leur dignité.

Quand Bourdieu écrivait « il faudrait examiner ce que les écrits des intellectuels sur les classes populaires doivent aux intérêts spécifiques des intellectuels dans des luttes qui ont pour enjeu (…) le fait d’apparaître comme le porte-parole des intérêts populaires » (La Distinctiuon. Critique sociale du jugement, Minuit, 1979, p. 63), il nous livrait, indirectement, des réflexions relevant en partie de l’auto-analyse. En tant qu’intellectuel issu des classes populaires, il était en effet douloureusement conscient de ce qui le séparait désormais du milieu dont il était issu.

Aujourd’hui, les intellectuels issus des groupes dits « minoritaires » sont confrontés au même genre de problème. Le fait qu’ils soient bien placés pour dénoncer le racisme que subissent les membres de leur communauté d’origine ne devrait pas les dispenser de s’interroger sur ce qui les en sépare, du fait qu’ils ne font plus partie du même milieu social.

Pourtant, force est de constater que ce genre d’interrogations est extrêmement rare dans le petit milieu des intellectuels antiracistes car la plupart d’entre eux préfèrent occulter le critère social pour continuer à croire (et à faire croire) qu’ils appartiennent toujours au monde dont ils sont issus.

C’est sans doute ce qui explique que les adeptes de l’intersectionnalité, qui ne cessent de proclamer qu’il faut croiser le genre, la race et la classe, ne font jamais entendre leur voix pour critiquer la définition officielle des discriminations. Celle-ci prend bien en compte les critères de l’origine, du genre, de l’orientation sexuelle, de la religion, etc, mais pas le critère de classe. Voilà pourquoi, comme l’a souligné Eric Darras, alors que les autres formes de racisme sont aujourd’hui réprimées (même s’il reste du chemin à parcourir), « le racisme de classe s’exprime toujours publiquement en toute impunité ou presque. » (Eric Darras, notices sur « le racisme de l’intelligence » et sur le « racisme de classe » in Gisèle Sapiro (dir), Dictionnaire international Bourdieu, CNRS, 2020).

En axant sa réflexion concernant le racisme de l’intelligence sur les « justifications d’exister » plutôt que sur l’argumentation raciste, Bourdieu nous donne également des clés pour comprendre la violence des réactions que suscite souvent la critique des intellectuels. Ceux qui ont besoin de se justifier d’exister comme ils existent, c’est-à-dire comme de brillants universitaires engagés dans un formidable combat au service des dominés, ne supportent pas qu’on puisse s’interroger sur le beau rôle qu’ils se donnent. Au lieu de répondre aux questions qu’on leur pose, leur réflexe est alors de puiser dans les arguments habituels du racisme de l’intelligence pour discréditer leurs concurrents en mettant en cause leur compétence, leur âge, voire même leur origine sociale, tout en dénonçant leurs complicité avec le camp des Réactionnaires.

Nouvelle preuve que, comme l’affirmait également Bourdieu, « les conflits intellectuels sont toujours aussi des conflits de pouvoir ».

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