De l’intellectuel spécifique à l’intellectuel responsable.

« C’est alors qu’enseigner l’art de résister aux paroles devient utile, l’art de ne dire que ce que l’on veut dire. Apprendre à chacun l’art de fonder sa propre rhétorique est une œuvre de salut public ».

Francis Ponge, « Le Parti pris des choses », 1935 (cité par Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Minuit, 1980, p. 17).

J’ai débuté mon blog d’aujourd’hui par cette citation du poète Francis Ponge, que j’ai découverte dans un ouvrage de Bourdieu, parce que ce fut un moment décisif dans ma conversion à la sociologie, au début des années 80. Je n’insisterai pas aujourd’hui sur les raisons personnelles qui peuvent expliquer l’importance que j’ai accordée dans mes travaux à cette forme de résistance. Disons simplement que j’ai compris au fil du temps pourquoi ce genre de préoccupations n’intéressait pas grand monde dans le champ intellectuel. Je reste néanmoins convaincu que ceux qui se tournent vers les sciences sociales en espérant qu’elles les aideront à penser par eux-mêmes trouveront une utilité à ce que je vais leur raconter.

Je prendrai à nouveau comme point de départ la polémique sur la « gauche identitaire » qui a opposé Mark Lilla et Eric Fassin dans le Monde du 1er octobre 2018 car, comme je l’ai dit dans mon dernier blog, elle illustrait clairement la confusion entre le savant et le politique que je déplore depuis longtemps. Cela n’empêche pas, qu’en tant que citoyen, j’étais plutôt d’accord avec les arguments avancés dans cette polémique par Eric Fassin. Je rappelle, pour que les choses soient claires, que je suis un militant antiraciste depuis le début des années 1970. Pour ne pas limiter cet engagement à des discours critiques, je suis parti à l’âge de 25 ans à Brazzaville, comme Volontaire du Service National afin d’apporter ma contribution au combat anti-impérialiste et pour aider une république que je croyais « populaire ». J’ai écrit mon premier livre en collaboration avec un OS immigré marocain pour qu’il puisse lui-même expliquer les formes de discriminations qu’il subissait au sein de la CGT. Ce qui m’a valu d’être exclu du PCF en 1980. Pendant plus de dix ans, j’ai été aussi président du Comité d’Aide aux Intellectuels Réfugiés. Je pourrais continuer à dérouler longuement la liste de mes engagements civiques, mais ces quelques exemples suffiront, je pense, pour faire comprendre que je n’ai de leçon à recevoir de personne en la matière.

C’est justement parce que j’ai poussé jusqu’au bout ma réflexion sur les relations de pouvoir que j’ai pris mes distances avec les intellectuels marxistes (dont les successeurs sont les intellectuels critiques d’aujourd’hui), qui reprenaient à leur compte le slogan « tout est politique », très en vogue en 68. La sociologie m’a fait mieux comprendre en effet le phénomène que j’avais souvent observé de mes propres yeux concernant les formes de domination qu’exercent sur le peuple ceux qui prétendent parler en son nom.

La polémique qui a opposé Lilla et Fassin dans le Monde avait pour thème : « la gauche s’occupe-t-elle trop des minorités ? ». Il s’agissait donc d’une question d’ordre politique à laquelle ces deux éminents universitaires étaient invités à répondre en raison de leurs compétences savantes. Mais à aucun moment les lecteurs n’ont eu la possibilité de savoir sur quels travaux scientifiques précis les débatteurs s’appuyaient pour étayer leurs arguments. Le langage utilisé par ces deux collègues était celui de la politique, truffé de jugements de valeur et d’approximations. Par exemple, quand Eric Fassin écrit : « en France, on aime croire qu’il faudrait choisir les ouvriers ou les minorités », le lecteur est en droit de se demander ce que désigne ce « on » ? Est-ce qu’il s’agit des chercheurs en sciences sociales, des militants politiques, des intellectuels, des journalistes, du peuple français ? Et quand j’ai lu que Mark Lilla prétendait « réfuter » Fassin en affirmant : « le simplisme bourdieusien se porte bien en France », j’avoue que la moutarde m’est montée au nez comme on dit. Comment pouvait-on donner au public non spécialiste une image aussi caricaturale de la recherche en sciences sociales ?

Je reviendrai plus loin sur les arguments que Mark Lilla aurait pu mobiliser s’il avait vraiment lu Bourdieu, mais je voudrais commencer en évoquant un philosophe qui m’a beaucoup aidé, lui aussi, à mieux comprendre les formes de domination qu’exercent les intellectuels. Il s’agit de Michel Foucault. Contrairement à ce qu’affirme Lilla, c’est Foucault bien plus que Bourdieu qui constitue la principale référence théorique d’Eric Fassin. Dans un article ancien, intitulé « “L’intellectuel spécifique” et le PaCS : politiques des savoirs» (Mouvements, janvier-février 2000), Fassin avait convoqué l’autorité de Foucault pour affirmer que « le savoir est devenu, en même temps qu’un enjeu, un des lieux du politique ». Il a reproduit ensuite ce genre d’argument dans tous les domaines sur lesquels il est intervenu. Récemment encore, lors d’une polémique sur le « blackface », il écrivait dans une tribune donnée au quotidien Libération : « La politique n’est pas extérieure à l’esthétique (…). Le monde de la culture, s’il réclame une autonomie radicale pour faire abstraction des enjeux politiques de la création, risque de payer d’insignifiance cette liberté. » (Eric Fassin, « « Blackface» ou le théâtre de la question raciale », Libération, 6/5/2019).

Je me suis présenté pendant longtemps comme un « intellectuel spécifique » en me référant moi aussi à Michel Foucault, parce que j’ai compris autrement que Fassin ce qu’il a écrit à ce sujet. Comme j’avais tenté de l’expliquer dans ma contribution au livre dirigé par Marie-Christine Granjon (« Michel Foucault : les trois figures de l’intellectuel engagé », in  Penser avec Michel Foucault, Karthala, 2005), Foucault a constamment oscillé entre plusieurs postures intellectuelles. On peut donc interpréter ses écrits sur ce sujet de différentes manières. Néanmoins, s’appuyer sur sa définition de l’intellectuel spécifique pour affirmer que le savoir est « un des lieux du politique » c’est confondre à mon sens, le politique et le pouvoir. C’est ce que je voudrais montrer en m’appuyant sur divers textes de Foucault réunis dans les quatre volumes de ses Dits et écrits (Gallimard, 1994 ).

Il est vrai que Foucault a repris à son compte, en quelques occasions, la formule « tout est politique ». Par exemple, dans un interview donné à la Quinzaine littéraire en 1977, il écrit que « l’ensemble des rapports de force dans une société donnée constitue le domaine de la politique » et plus loin il ajoute : « dire que « tout est politique », c’est dire cette omniprésence des rapports de force et leur immanence à un champ politique ; mais c’est se donner la tâche encore à peine esquissée de débrouiller cet écheveau indéfini » (D et E, vol. 3, p. 233 sq). Foucault joue ici sur la polysémie du mot « politique » qui vient du grec « polis » et qui désigne, au sens large, l’ensemble des pratiques et des institutions d’une communauté de citoyens. Cela n’empêche pas que Foucault a maintes fois souligné que ce qu’il appelait « les rapports de force dans une société donnée » étaient en réalité des relations de pouvoir qui pouvaient être politisées, mais ne l’étaient pas toujours.

Je me suis inspiré de ces analyses dans mes propres travaux de socio-histoire en partant du principe qu’on pouvait envisager les liens sociaux comme des relations de pouvoir à condition de renoncer à la vision dénonciatrice du pouvoir (conception dénonciatrice que Foucault a lui-même rejetée lorsqu’il a produit le concept de « gouvernementalité »). Certes, les relations de pouvoir peuvent engendrer des formes de domination sociale, mais elles cimentent aussi des liens de solidarité (par exemple, les parents qui veulent éduquer leurs enfants pour qu’ils puissent devenir des adultes autonomes doivent entrer avec eux dans des relations de pouvoir).

La confusion entre pouvoir et politique occulte donc un phénomène fondamental qu’on appelle la politisation. Confusion à laquelle échappe Foucault quand il écrit : « le problème n’est pas tellement de définir une position politique (ce qui nous ramène à un choix sur un échiquier déjà constitué), mais d’imaginer et de faire exister de nouveaux schèmes de politisation ». Le mot « politisation » est ici essentiel car il s’agit d’un processus qui permet de rendre visible dans l’espace public des relations de pouvoir qui n’avaient rien de politique au départ. C’est ce processus qu’il faut prendre en compte pour comprendre le rôle que jouent ceux que j’appelle « les professionnels de la parole publique » (politiciens, journalistes, experts, intellectuels) dans le champ politique. C’est aussi à ce niveau que peut intervenir l’universitaire en diffusant, au-delà des cercles spécialisés, les résultats de ses recherches pour rendre publiques des souffrances, des formes de domination ou de solidarité qui étaient invisibles jusque là, ce qui permet aux acteurs du champ politique de s’en emparer pour défendre de nouvelles causes.

Cela n’a évidemment rien à voir avec les polémiques d’actualité visant à savoir si « la gauche s’occupe trop ou pas assez des « minorités » ». C’est justement pour se démarquer de ce type d’intervention que Foucault a proposé le terme d’intellectuel « spécifique ».

Si je me suis toujours élevé contre le slogan « tout est politique », c’est surtout parce qu’il masque le rôle que jouent les intellectuels dans le processus de politisation des rapports sociaux. Comme tous les autres acteurs du monde social, les intellectuels sont pris, eux aussi, dans des relations de pouvoir qu’il faut mettre au jour si l’on veut pousser l’analyse du champ politique jusqu’au bout.

L’article de Foucault sur lequel s’appuie Fassin pour affirmer que le savoir est un des lieux du politique, commence par cette phrase : « Pendant longtemps, l’intellectuel dit « de gauche » a pris la parole et s’est vu reconnaître le droit de parler en tant que maître de vérité et de justice ». (Michel Foucault, « La fonction politique de l’intellectuel », Politique-Hebdo, 29/11/1976, repris dans D et E, II, p. 109 sq). La cible de Foucault, à ce moment-là, c’était l’intellectuel universel qu’avait incarné Jean-Paul Sartre dans les décennies d’après-guerre. C’est lui qui est visé quand Foucault écrit : « J’ai toujours tenu à ne pas jouer le rôle de l’intellectuel prophète qui dit à l’avance aux gens ce qu’ils doivent faire et leur prescrit des cadres de pensée, des objectifs et des moyens qu’il a tirés de sa propre cervelle en travaillant enfermé dans son bureau parmi les livres ». (D et E, IV, p. 638).

Il oppose à cette figure de l’intellectuel universel, celle de l’intellectuel spécifique pour souligner que la seule légitimité qu’un universitaire peut avancer pour justifier son intervention dans le débat politique tient à la compétence spécialisée qu’il a acquise dans un domaine de la recherche savante. Foucault a lui-même donné de multiples exemples de cette posture, puisque la plupart de ses propos publics s’appuyaient sur ses propres recherches empiriques que ce soit sur la folie, la prison, la sexualité, etc.

Quand Foucault écrit que « le travail de l’intellectuel n’est pas de modeler la volonté politique des autres », (D et E, IV, p. 676), c’est bien la fonction de porte-parole que s’attribuent fréquemment les intellectuels qui est interpellée. C’est pour répondre à cette interrogation qu’il a forgé la notion de « problématisation ». L’universitaire peut mobiliser les connaissances qu’ils a acquises grâce à ses travaux spécialisés pour intervenir dans l’espace public comme un intellectuel spécifique, afin de « dégager les systèmes de pensée qui nous sont devenus familiers, qui nous paraissent évidents et qui font corps avec nos perceptions, nos attitudes, nos comportements ». (D et E, IV, p. 676). « Problématiser » les questions d’actualité ne consiste donc pas à multiplier dans les médias des commentaires critiques. Il s’agit au contraire d’appréhender ces questions autrement, en prenant une distance par rapport à la sphère politico-médiatique et sa façon de fabriquer de faux-problèmes (comme l’immigration, le communautarisme, etc).

L’intellectuel spécifique intervient dans l’espace public afin de « poser des problèmes, les faire travailler », de façon à ce « qu’au sein même de la société les données du problème soient modifiées et que les impasses se débloquent. En somme, en finir avec les porte-parole ». (D et E, IV, p. 86). On voit clairement ici le lien avec la citation de Francis Ponge que j’ai placée en exergue de ce blog. Foucault explique en effet que « sa critique a pour objectif de permettre aux autres de parler, sans mettre de limites au droit qu’ils ont de parler ». (D et E, II, p. 815-16). C’est d’ailleurs sur ce point qu’avait tout particulièrement insisté Gilles Deleuze dans son entretien avec Foucault paru le 4 mars 1972 dans l’Arc sous le titre : « les intellectuels et le pouvoir » (D et E, II, p. 306 sq) : «  Vous avez été le premier à nous apprendre quelque chose de fondamental (…) : l’indignité de parler pour les autres ».

C’est ici qu’apparaît la divergence principale entre l’intellectuel spécifique (tel que je le conçois) et l’intellectuel critique. Alors que ce dernier critique tous les pouvoirs, sauf celui qu’il détient, Foucault définit l’intellectuel spécifique comme celui qui est capable de se critiquer lui-même. Il a fréquemment reconnu les points faibles de ses propres recherches, les réponses inadéquates qu’il avait parfois apportées aux questions qu’il se posait. Cette posture auto-critique correspondait à ce qu’il a appelé « l’éthique de l’intellectuel » qui consiste à « se rendre capable en permanence de se déprendre de soi-même » (D et E, IV, p. 675).

Pour en terminer avec la définition foucaldienne de l’intellectuel spécifique, je voudrais souligner le rôle que Foucault a joué, dans les dernières années de sa vie, pour défendre l’autonomie de la recherche savante. Il s’est fermement opposé aux intellectuels médiatiques comme Jacques Attali auquel il reprochait de « brouiller les sources » pour faire croire qu’on pouvait être à la fois un savant et le conseiller du prince. Symbole d’un « irrespect pour le travail qui précisément m’étonne » disait-il (D et E, IV, p. 366). C’est pour lutter contre cette confusion des genres qu’il a lancé la collection « Des travaux » (1983) dont le but était d’établir des relations « de ceux qui travaillent à ceux qui travaillent. Il est bon que la lecture se généralise, mais il ne faut pas que les différents mode d’édition soient confondus » (D et E, IV, p. 366).

J’en viens maintenant à ce que Mark Lilla affirmait dans sa polémique avec Eric Fassin en disant : « le simplisme bourdieusien se porte bien en France ». Pour ne pas être « simpliste », je vais devoir rappeler aux lecteurs de ce blog comment Pierre Bourdieu a abordé la question des rapports entre le savant et le politique. On peut suivre l’évolution de sa réflexion sur ce sujet dans le remarquable petit livre intitulé Propos sur le champ politique (PUL, 2000) publié par les Presses Universitaires de Lyon, qui rassemble des études, des conférences et des interviewes de Bourdieu à différents moments de sa carrière.

A la différence de Foucault, qui a toujours refusé d’être défini par son identité d’universitaire, Bourdieu a d’emblée présenté la sociologie comme un « métier », s’inscrivant ainsi dans le sillage de Marc Bloch et de son livre célèbre sur le « métier d’historien » (Armand Colin, 1949). Affirmer cet ancrage socio-professionnel, c’était déjà une manière de plaider pour une séparation du savant et du politique. Tout au long de sa vie, Bourdieu n’a cessé en effet de défendre l’autonomie de la sociologie contre ceux qui, à l’instar d’Eric Fassin aujourd’hui, la voyait comme une manière parmi d’autres de faire de la politique. « Certains sociologues se sentent tenus de servir. Servir qui et quoi ? La sociologie doit d’abord affirmer son autonomie ; elle doit toujours être aussi pointilleuse et vigilante sur la question de son indépendance ». (Pierre Bourdieu, Réponses, Le Seuil, 1992, p. 161).

Cela n’a pas empêché qu’il ait été constamment préoccupé par la question de l’utilité sociale de la science sociale. Il le redit clairement dans le petit ouvrage des PUL que j’ai cité plus haut : « C’est une sorte de devoir civique de rendre à l’Etat qui me paye et à mes concitoyens ce que je crois être le savoir sur le monde social » (p. 44). Et il enchaîne aussitôt en faisant référence aux nombreux travaux empiriques qu’il a produits avec ses équipes de recherche sur les musées, sur l’école, etc. Dans cette citation, le mot essentiel c’est « devoir civique ». Aux yeux de Bourdieu, il existe en effet une différence majeure entre le politique et le civique. Affirmer que « tout est politique » c’est une manière, selon lui, d’occulter la domination qu’exercent les professionnels de la parole publique dans le champ politique. Il considère que cette occultation est une dimension du pouvoir que détiennent les producteurs de biens symboliques car, comme le dit Philippe Fritsch dans l’introduction à ce volume, ce pouvoir suppose « la méconnaissance de la violence symbolique qui s’exerce à travers lui » (p. 21).

Le premier problème que rencontre le sociologue qui sort de son laboratoire pour s’exprimer sur des questions politiques tient au fait que « l’accès à l’espace public est contrôlé presque complètement aujourd’hui par les journalistes » (p. 74). Ceux d’entre eux qui occupent le pôle dominant du champ médiatique imposent chaque jour ce qu’on appelle « l’actualité ». Etant donné que l’actualité est « ce qui se donne à comprendre de manière immédiate » affirme Bourdieu en faisant référence à Walter Benjamin, le sociologue doit rompre avec cette illusion, non seulement pour avoir de bonnes réponses, mais aussi pour poser de bonnes questions (p. 27).

Malheureusement, le sociologue ne parvient pratiquement jamais à faire accepter ses questionnements savants car, ajoute Bourdieu, « pour être en désaccord sur une formule politique il faut être d’accord sur le terrain du désaccord ». Autrement dit, tant que le sociologue répond aux questions qui sont acceptées dans le champ politico-médiatique, il peut y trouver sa place, mais s’il pose d’autres questions il n’a guère de chance d’être entendu. Voilà pourquoi Bourdieu a livré ce constat désabusé dans ses Questions de sociologie (Minuit, p. 230) : « une proposition scientifique, c’est comme une bulle du pape sur la régulation des naissances, çà ne prêche que les convaincus ». Les seuls qui parviennent à se faire entendre, ajoute-t-il, ce sont « les représentants les plus divulgués de la corporation, qui ne peuvent hélas, que renforcer l’image politico-journalistique de la discipline ». (Méditations pascaliennes, Le Seuil, p. 16).

Un autre obstacle auquel se heurte le sociologue soucieux d’assumer son rôle civique tient à l’usage qu’un certain nombre de journalistes font de ses travaux scientifiques. « Un des problèmes est de savoir comment on peut se protéger contre cette instrumentalisation » (Propos …, p. 42).

L’importance que Pierre Bourdieu accorde au pouvoir symbolique explique que la question des porte-parole ait occupé dans son œuvre une place encore plus grande que dans celle de Michel Foucault. Bourdieu part du principe que les inégalités sociales s’ancrent dans les rapports économiques, mais qu’elles s’étendent à tous les niveaux d’une société. Il insiste sur le fait que le rapport au langage est le lieu d’une inégalité fondamentale. Dans la Distinction (Minuit, 1979, p. 537), il avait déjà fait ce constat : « on peut être en mesure de résister à l’argumentation sans être capable d’argumenter la résistance et moins encore d’en formuler explicitement les principes ». C’est pourquoi le passage entre expérience et expression passe nécessairement par les professionnels du discours. Il ne s’agit pas, là non plus, d’une dénonciation, puisque la délégation de parole est le seul moyen dont les démunis disposent pour espérer se faire entendre.

Néanmoins, une telle inégalité pose le problème du type de pouvoir que détiennent les privilégiés du langage. Bourdieu estime que c’est l’une des principales questions que la sociologie du champ politique doit élucider. Elle concerne au premier chef les dirigeants des partis qui sont en concurrence entre eux pour le monopole du droit de parler et d’agir au nom des profanes. L’irruption du Front national dans l’espace public français à partir des années 1980 est vue par Bourdieu sous l’angle d’une « lutte de classement ». Si j’arrive à faire croire que le clivage principal de la société française oppose les nationaux et les étrangers, j’obtiens une structure du champ politique complètement différente de celle qui découle du clivage opposant les riches et les pauvres. C’est pourquoi l’un des enjeux majeurs de la politique est l’imposition légitime de principes de vision et de division du monde social.

Les intellectuels – y compris les sociologues quand ils interviennent dans le débat public – contribuent à la redéfinition des formes de classement et de catégorisation publiques ; ce qui les expose « au problème très difficile » dit Bourdieu «  d’entrer dans la politique sans devenir des politiques » (Propos…, p. 68).

Comme Foucault, Bourdieu était convaincu que pour clarifier ce problème, les intellectuels devaient commencer par utiliser les armes de la critique pour se critiquer eux-mêmes. « Il est certain » affirme-t-il « que ceux que Max Weber classait dans « l’intelligentsia prolétaroïde », c’est à dire les intellectuels mineurs, les demi-savants, ont souvent trouvé dans l’intervention politique, au cours de l’histoire, l’occasion d’une revanche contre ceux qui dominent le monde intellectuel ». Cela a été le cas avec le nazisme, le stalinisme, ou la Révolution chinoise. Voilà pourquoi, ajoute Bourdieu, « la critique sociologique de l’institution intellectuelle » est fondamentale. Il la juge nécessaire aussi si l’on veut combattre ce qu’il appelle le « racisme de l’intelligence » dont font souvent preuve les « détenteurs du capital culturel » quand ils oublient qu’ils sont eux-mêmes « les héritiers des familles cultivées ». « En un mot, qui sera le mot de la fin, je dirai seulement que nul ne doit être à l’abri de la critique sociologique, même et surtout pas les intellectuels critiques » (Propos…, p. 107).

A partir de 1995, et de son engagement au côté des cheminots en grève, Bourdieu a quelque peu infléchi sa position. Dans un cheminement inverse à celui de Foucault, il a renoncé partiellement au principe d’autonomie de la sociologie pour s’investir plus directement dans le champ politique. Néanmoins, il vaut mieux parler d’élargissement plutôt que de renoncement car Bourdieu s’est alors lancé dans une vaste entreprise visant à construire un intellectuel collectif, à l’échelle européenne, regroupant des universitaires, des journalistes, des artistes qui partageaient les mêmes idéaux civiques, mais dans le respect des compétences de chacun. C’est à ce moment-là qu’il a proposé la mise en place de « réseaux critiques, rassemblant des « intellectuels spécifiques» (au sens de Foucault) dans un véritable intellectuel collectif (souligné dans le texte) capable de définir lui-même les objets et les fins de sa réflexion et de son action, bref autonome » (Contre-Feux, 2, Raison d’agir éditions, 2001, p. 35). Tel fut l’enjeu principal du réseau « Raisons d’agir » auquel j’ai apporté ma modeste contribution.

Dans l’un de ses tout derniers entretiens (« À contre-pente », Vacarme, n° 14, Hiver 2000), Pierre Bourdieu a proposé une ultime définition de l’intellectuel : « On dit ‘intellectuel engagé’, moi je dis : ‘responsable’. C’est un peu vieillot, ça fait un peu durkheimien. C’est une grande responsabilité si on croit que la sociologie est une science ; or je le crois ».

Plutôt que d’alimenter des débats stériles sur la « véritable » définition de l’intellectuel spécifique, je pense que ceux qui se reconnaissent dans les réflexions que j’ai développées ici pourraient se retrouver autour de cette notion d’ « intellectuel responsable ». Même s’ils n’ont pas vécu à l’âge des réseaux sociaux, les réflexions de Foucault et de Bourdieu sur l’articulation du savant et du politique restent précieuses pour comprendre les transformations qui ont affecté notre espace public depuis une quinzaine d’années. Foucault avait noté qu’en raison de la démocratisation de l’université, du développement de la télévision, etc., le type d’intellectuel que seul Sartre pouvait incarner au lendemain de la Seconde Guerre mondiale avait été mis à la portée de tout le monde dans les années 1970. Cette démocratisation avait donné aux travaux universitaires un écho qui débordait largement désormais le cercle des spécialistes. L’inconvénient de cette « entropie » ajoutait Foucault, c’est qu’elle avait engendré ce qu’il appelait « le toboggan de la pensée philosophique ». Les recherches savantes finissaient en slogan et la philosophie était en train de devenir une « matière de consommation courante ». (D et E, IV, p. 454 sq).

La multiplication des chaînes d’information en continu et l’irruption des réseaux sociaux ont accéléré dans des proportions que Foucault n’aurait même pas imaginées, ce processus d’entropie. Les sciences sociales sont devenues, à leur tour, une « matière de consommation courante ». Nous avons pu constater, Stéphane Beaud et moi, que notre ouvrage Race et sciences sociales (Agone, 2021) avait été immédiatement pris dans la spirale de ce fameux « toboggan ». Nos analyses ont ainsi été converties en slogan, ou en sondage d’opinion, du genre : « Etes-vous pour la classe ou pour la race ? Cochez la bonne case ».

Comme je l’ai déjà dit dans mon dernier blog, les réseaux sociaux ont permis la formation d’un espace public intermédiaire. Conjugué à l’élévation constante du niveau scolaire des nouvelles générations, ce phénomène a accéléré la démocratisation de notre vie publique. Des gens qui n’ont aucune compétence spécifique en sciences sociales, et qui ont donc tendance à voir le monde uniquement à l’aide des catégories que leur fournissent ceux qui dominent la sphère médiatico-politique, peuvent désormais participer aux débats publics. Beaucoup d’entre eux, souvent pour des raisons qui sont en lien avec leur histoire personnelle, sont particulièrement sensibles à la question du racisme. Cet engagement civique est puissamment stimulé par les médias qui placent constamment ce sujet au centre de l’actualité car c’est l’un des meilleurs moyens aujourd’hui de mobiliser les affects du grand public et donc de booster l’audimat pour engranger des recettes publicitaires. Ce contexte rend particulièrement difficile le travail des chercheurs. Le simple fait de s’interroger sur le type de pouvoir que détiennent les porte-parole des mouvements antiracistes est vu comme une « dénonciation ». Mettre en doute l’idée que la question du racisme serait encore « taboue », alors qu’elle fait constamment la une des grands médias, est pris par certains comme une manière de minimiser, voire même de cautionner, le racisme. Alors que je suis convaincu, pour ma part, qu’il faut aborder ces questions de front si l’on veut lutter plus efficacement contre le racisme et contre les formes de domination symbolique qu’elles charrient.

La violence verbale qui s’exprime aujourd’hui à jets continus sur les réseaux sociaux reflète, paradoxalement, la pacification des rapports sociaux. Les « intellectuels prolétaroïdes » dont parlaient Max Weber et Pierre Bourdieu se contentent désormais, pour la plupart, d’insulter sur ces plate-forme numériques ceux qui croient encore utile de transmettre au plus grand nombre les connaissances qu’ils ont produites au cours de longues années de travail, alors qu’auparavant il arrivait souvent que les affrontements se déroulent dans la rue, à coups de poings ou à coups de fusil. Je ne trouve pas scandaleux pour ma part que celles et ceux qui se sentent heurtés dans leurs convictions par ce que j’ai pu écrire, puissent réagir de façon agressive. Mais au lieu de me situer sur le même terrain qu’eux, en empruntant à mon tour des chemins qui ne mènent nulle part, je préfère mobiliser les ressources que nous offrent aujourd’hui les réseaux sociaux pour expliquer en quoi consiste notre travail de chercheur, ce qui suppose de refuser énergiquement la confusion entre le savant et le politique.

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