Retour sur le « Retour à Reims » de Didier Eribon

 

Après deux mois d’interruption, je reprends aujourd’hui mon blog avec les mêmes intentions qu’avant l’été. C’est une démarche qui caractérise, je le rappelle, les « intellectuels spécifiques » (pour reprendre une formule de Michel Foucault), engagés dans la défense de l’autonomie de la science, mais qui s’efforcent de transmettre dans l’espace public les connaissances issues de leurs recherches afin d’aider leurs concitoyens à mener leurs propres combats, et non pour parler à leur place ou pour porter des verdicts d’expert sur leurs comportements.

Cette forme d’engagement suppose qu’on soit capable d’appliquer à soi-même les outils critiques que nous mobilisons pour étudier les autres milieux sociaux. Force est pourtant de constater que cette démarche auto-réflexive est rarement pratiquée par les chercheurs en sciences sociales. Dans son Esquisse pour une auto-analyse [Editions, Raisons d’agir, 2004, p. 37-38], Pierre Bourdieu fait le constat suivant : « il y a beaucoup d’intellectuels qui mettent en question le monde ; il y a très peu d’intellectuels qui mettent en question le monde intellectuel. Ce qui se comprend aisément si l’on voit qu’on ne peut se risquer à le faire sans s’exposer à voir retournées contre soi les armes de l’objectivation, ou, pire, à subir des attaques ad hominem, visant à détruire dans son principe, c’est-à-dire dans sa personne, son intégrité, sa vertu, quelqu’un qui ne peut apparaître que comme s’instituant, par ses interventions, en reproche vivant, lui-même sans reproche »

Cet été, je me suis demandé pourquoi quelques intellectuels éprouvaient malgré tout le besoin de se mettre ainsi en danger. Peut-on trouver des raisons sociologiques susceptibles d’expliquer qu’un tout petit nombre de chercheurs soient enclins à pratiquer « l’auto-analyse », non pas comme « culte du moi », mais comme une réflexion critique sur leur trajectoire et sur leurs contradictions ?

Ce sont ces préoccupations qui m’ont incité à relire le Retour à Reims de Didier Eribon (paru chez Flammarion en 2009 et réédité dans la collection « Champs » en 2018, précédé d’un entretien avec Edouard Louis). Ce livre illustre parfaitement la démarche de l’«intellectuel spécifique » que je défends, au sens où il revient sur son itinéraire de « miraculé social » en s’interrogeant sur ses choix de vie, ses engagements, et ses propres préjugés.

Tout le début du livre est centré sur son enfance dans une famille d’ouvriers qui vivait en HLM, dans la banlieue rémoise. Cette description m’a particulièrement touché parce qu’elle évoque une forme de « socialisation primaire » proche de celle que j’ai moi-même connue (je l’ai rapidement mentionnée dans la postface de mon livre Penser avec, penser contre [Belin, 2003]). Le petit Didier, qui souffrait terriblement des disputes familiales incessantes, se prit à détester son père, borné et violent. C’est dans le but d’échapper à cette sorte d’enfer qu’il mobilisa l’un des rares atouts qu’il avait à sa disposition (ses bons résultats scolaires). Il s’engagea alors, à corps perdu, dans la recherche d’un « ailleurs » qu’il découvrit page après page en lisant des livres, puis en les écrivant lui-même.

La volonté de se rendre « étranger » à cet univers familier fut accentuée par des interrogations précoces sur son identité. Didier Eribon évoque un détail qui semblera anecdotique pour beaucoup de gens, mais dont j’ai pu, moi aussi, mesurer l’importance lorsque j’étais enfant dans un village d’Alsace. Etant donné que, jusque dans les années 1960-70, cette France de l’Est était encore peu métissée, le fait d’avoir la peau un peu plus foncée que la moyenne était perçu comme un signe d’étrangeté, laquelle était désignée à l’aide d’un vocabulaire illustrant les préjugés dominants. Didier Eribon raconte que sa mère lui disait : « tu ressembles à un bougnoule ». A la même époque, je devais affronter de mon côté les jeux de mots sur mon nom de famille et le surnom de « fellagha ».

Ce type d’insultes montre bien comment, dans les classes populaires, la perception des nuances, même infimes, de la couleur de peau pouvait être nommée (dans un contexte politique dominé par la guerre d’Algérie), à l’aide du vocabulaire public qui dénonçait l’ennemi du « nous Français ». Toutefois, les effets de ces assignations identitaires précoces furent contradictoires. Elles ont sans doute conforté les stéréotypes issus de la domination coloniale au sein de la génération des Français nés après la Seconde Guerre mondiale, mais elles ont aussi engendré – chez ceux qui les ont subies – une solidarité à l’égard des victimes du racisme, d’abord instinctive, puis de plus en plus argumentée. C’est l’une des raisons qui explique un autre point commun dans nos itinéraires de transfuges sociaux. Didier Eribon et moi, nous nous sommes engagés dès la fin de l’adolescence dans la lutte contre le racisme. Je me suis rendu compte, en lisant Retour à Reims, que c’est sur cette question que nos itinéraires s’étaient croisés, même si nous ne nous connaissons pas. Grâce à Didier Eribon – qui collaborait alors aux pages littéraires du Nouvel Obs – cet hebdomadaire a publié un compte rendu de mon livre le Creuset français, paru en 1988. Etant donné que les pages littéraires de ce journal étaient à l’époque sous la coupe de François Furet et des émules de Fernand Braudel, je me doute qu’il ne fut pas facile de faire passer un papier sur un livre qui critiquait sans ménagement le dernier opus braudélien intitulé l’Identité de la France

Didier Eribon poursuit son récit en rappelant que la double stigmatisation qu’il a subie dans l’enfance (physique et sociale) a été puissamment renforcée par l’homophobie qui était très répandue dans le monde ouvrier de l’époque, y compris au sein de sa propre famille. S’il s’est réfugié dans le monde des livres, c’est aussi pour échapper à ce type d’insultes. Ses lectures lui ont permis de découvrir des raisons de se justifier d’exister comme homosexuel et comme intellectuel, assumant ainsi une double rupture avec sa famille et sa classe sociale d’origine.

Loin des discours victimaires qui dominent aujourd’hui le débat public sur les « minorités », Eribon montre aussi comment la stigmatisation peut devenir une ressource. En s’intégrant progressivement au sein de la sub-culture gay, il a réussi à franchir progressivement les barrières de classe. Il a contourné la forteresse universitaire pour obtenir une reconnaissance internationale grâce à ses ouvrages sur le monde gay. Nommé tardivement professeur de sociologie à l’université d’Amiens, il a joué un rôle essentiel dans la légitimation académique de ce nouveau domaine de recherche, confirmant ainsi le rôle essentiel que jouent les « outsiders » dans la progression du savoir.

Dans son Retour à Reims, Didier Eribon résume parfaitement son itinéraire en reprenant à son compte le concept d’ « habitus clivé » proposé par Pierre Bourdieu. On constate que toute sa réflexion autobiographique est fortement marquée par la sociologie bourdieusienne ; ce qui ne relève pas du hasard. Ceux dont l’identité a été contestée dans l’enfance et qui ont rejoint la catégorie des « transclasses » peuvent se retrouver plus ou moins complètement dans son Esquisse pour une auto-analyse.

Cela ne signifie pas pour autant que les membres honoraires de la communauté des « habitus clivés » soient d’accord sur tout. Je n’ai jamais partagé, pour ma part, la fascination de Didier Eribon pour les « grands intellectuels » ; fascination qui l’a poussé à multiplier les livres d’entretien (avec Claude Lévi-Strauss, Georges Dumézil, Ernst Gombrich, Michel Foucault…). De même, je suis beaucoup plus sceptique que lui sur le rôle que de nouveaux « cadres théoriques » pourraient jouer afin de « neutraliser au maximum les passions négatives à l’oeuvre dans le corps social et notamment dans les classes populaires » (p. 160).

Néanmoins, il s’agit-là de déclinaisons différentes engendrées par un même rapport au monde. Les troubles de la socialisation primaire qui façonnent un « habitus clivé » constituent une mise en cause de l’identité personnelle au moment où elle se construit. Un individu qui est, dès le début de sa vie, « mis en question » doit nécessairement « se justifier d’exister », selon une formule qu’affectionnait Bourdieu et qu’il avait empruntée à Sartre. Ce type de dispositions pousse au paroxysme une quête de vérité qui ne se résume pas à la recherche de certitudes scientifiques, mais qui alimente aussi une forte aspiration à la sincérité. C’est ce qui incite les intellectuels qui font partie de cette catégorie de personnes à s’interroger sans complaisance sur eux-mêmes et sur le milieu social qui les a accueillis.

L’habitus clivé résulte très souvent des « maltraitances » subies dans l’enfance, c’est-à-dire des violences (physiques et/ou symboliques) qu’il faut ensuite apprendre à domestiquer. Didier Eribon raconte qu’une étape importante dans ce processus s’est produite à l’adolescence, illustrée par des comportements indisciplinés, proches de la délinquance. Ces comportements peuvent être rapprochés, là aussi, de ce qu’a raconté Bourdieu dans son auto-analyse et de ce que j’ai moi-même vécu quand j’étais interne à l’école normale d’instituteurs de Mirecourt.

La suite du parcours de Didier Eribon a été conforme au processus de sublimation de la violence que l’on retrouve fréquemment dans ce type de trajectoire. Processus qui explique l’attirance fréquente de ces intellectuels pour les auteurs révolutionnaires (Sartre pour Bourdieu, Marx pour notre génération), et qui se concrétise par un engagement politique contre le pouvoir de la classe dominante. Finalement, le désenchantement à l’égard de la politique conduit les transclasses à l’habitus clivé vers des formes de résistance recroquevillées sur le monde intellectuel.

Les traces du passé dans le présent peuvent se retrouver dans leur manière d’écrire. L’obsession de la « vérité » (entendue aussi comme sincérité) et les vestiges d’une « délinquance » transposée dans l’univers de la pensée expliquent leur refus de hurler avec les loups (quelle que soit la couleur du loup). J’ai intitulé le livre dans lequel j’évoque mon parcours : « Penser avec, penser contre » parce que cette formule caractérise bien ce type de disposition. Elle apparaît très nettement dans le Retour à Reims de Didier Eribon, qui n’hésite pas à critiquer les auteurs auxquels il se réfère par ailleurs (que ce soit Lacan, Bourdieu, Hoggart… ). Preuve qu’il se situe au niveau des arguments, en évitant les références/révérences et les affiliations ostentatoires au service de telle ou telle cause ou  tel ou tel maître à penser.

Ce type d »écriture savante peut aussi conserver la trace des dispositions pour la rébellion qui se manifestaient auparavant dans l’indiscipline scolaire. La véhémence des termes que Didier Eribon utilise parfois pour critiquer des intellectuels dont il est pourtant proche sur le plan politique en témoigne. J’en veux pour preuve ce passage qui vise le philosophe Jacques Rancière. « Et je crains fort que les intellectuels qui, manifestant ainsi leur ethnocentrisme de classe et projetant leurs propres modes de pensée dans la tête et à la place de ceux desquels ils parlent en prétendant être attentifs à leurs paroles, se gargarisent des « savoirs spontanés » des classes populaires – et ce avec d’autant plus d’enthousiasme qu’ils n’ont jamais rencontré dans leur vie quelqu’un qui y appartienne, si ce n’est en lisant des textes du XIXe siècle – ne courent le risque de se heurter à de sérieux démentis et à de cruelles déconvenues » (p. 155-156). Je pense qu’il aurait été possible de défendre le même argument dans un langage plus simple et plus généreux. Mais je sais d’expérience qu’il est très difficile de domestiquer constamment sa plume.

Ce qui m’a paru finalement le plus important dans ce livre, ce sont les interrogations de Didier Eribon sur sa propre trajectoire et ses propres engagements. Son auto-analyse est centrée sur une question que tous les adeptes de « l’intersectionnalité » gagneraient à prendre au sérieux. Eribon se demande en effet pourquoi il n’avait jamais écrit, auparavant, sur son itinéraire de «transclasse » ? Pourquoi, dans les ouvrages qu’il a consacrés à la question homosexuelle, n’avait-il jamais réfléchi au problème de l’« intersection » entre son identité de gay et son identité de miraculé social ? En lisant les réponses qu’il tente d’apporter à ces interrogations, on comprend qu’il puisse être facile « en théorie » de combiner tous les critères qui définissent l’identité d’une personne, mais qu’en pratique (c’est-à-dire dans la vie sociale réelle), ce soit beaucoup plus difficile. Didier Eribon a pu ainsi militer, d’un côté, en faveur du prolétariat révolutionnaire et, d’un autre côté, en faveur de la minorité homosexuelle, mais il n’a jamais pensé à articuler les deux, alors même qu’il était le mieux placé pour le faire. Sans insister ici sur un problème que je suis en train d’approfondir, je pense que la défense d’une cause dans l’espace public (sa politisation) aboutit le plus souvent à mutiler l’identité des personnes réelles en les réduisant à des personnages uniquement définis par cette cause.

Une autre dimension autocritique qui m’a semblé très précieuse, car elle est en rapport direct avec le contexte politique actuel, c’est la réflexion que Didier Eribon développe sur ses propres préjugés en montrant qu’ils étaient nécessaires pour qu’il puisse rompre avec son milieu oppressant.

Après avoir longtemps partagé la posture des intellectuels qui dénoncent le « racisme », le « sexisme », « l’homophobie » de ceux qui votent pour l’extrême droite, Eribon esquisse dans ce livre une démarche plus compréhensive (et donc plus conforme aux finalités herméneutiques des sciences sociales) ; ce qui ne le conduit pas, bien évidemment, à justifier les préjugés qu’exploite l’extrême droite. La prise en compte du critère de classe l’amène finalement à mieux comprendre le discours de son père, alors qu’il le rejetait auparavant comme un fatras de préjugés archaïques. Quand Didier était lycéen, militant dans une mouvance trotskyste, son père était encore un électeur fidèle du Parti communiste, très hostile à l’égard des « étudiants gauchistes qui veulent nous dire ce qu’il faut faire » et qui « dans dix ans viendront nous commander ». Pour le jeune Didier, ce genre de propos était typique du discours des vieux staliniens que dénonçaient les leaders du mouvement de Mai 68. Mais aujourd’hui, il est bien obligé de réviser son jugement : « comment pourrais-je désormais penser que mon père avait tort ? ». Ces anciens étudiants révolutionnaires sont toujours aussi sûrs d’eux-mêmes, mais en vieillissant « ils ont rejoint ce à quoi ils étaient socialement promis, ils sont devenus ce qu’ils devaient devenir »  ; c’est-à-dire des dominants qui passent leur temps à expliquer au peuple ce qu’il doit penser (p. 128-129).

Eribon estime que l’abandon des classes populaires par la gauche a eu pour effet de laisser un espace vacant que le Front National a réussi à occuper en valorisant le Français plutôt que l’ouvrier. Son livre montre comment la domination capitaliste s’incruste dans la vie quotidienne des classes populaires les contraignant à défendre leur dignité en puisant, dans les discours publics auxquels elles ont accès, des éléments susceptibles de les rattacher à un « nous » dont elles peuvent être fières. Ses deux frères n’ont pas connu la même réussite que lui. Ils font toujours partie des classes populaires et votent aujourd’hui pour le Front National. Bien que Didier ne se soit jamais réconcilié avec eux, il avoue : « je ne suis plus aussi certains qu’auparavant du jugement que je dois porter sur tout cela » (p. 118).

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