Sommes nous dans les années 1930 ?

Emmanuel Macron ayant affirmé, dans sa petite phrase du jour, qu’il était « frappé par la ressemblance entre le moment que nous vivons et celui de l’entre-deux-guerres », aussitôt les « décrypteurs » d’actualité ont ressorti leur manuel d’histoire pour noter la copie présidentielle. Mais la quasi totalité d’entre eux en sont restés à des considérations purement événementielles (centrées sur une comparaison des relations internationales entre les années 1930 et aujourd’hui). Ces réflexions superficielles ont permis à Zemmour et consort de dénoncer la « dramatisation » de la situation actuelle pour défendre les dirigeants d’extrême droite ayant conquis récemment le pouvoir. Hashtag : « Salvini n’est pas Mussolini. Orban n’est pas Hitler ».

Nous avons là une nouvelle illustration des « cécités croisées » (comme disait Bourdieu) qui caractérisent ceux qui s’affrontent dans le champ politico-médiatique. Il est vrai que cette petite phrase de Macron s’inscrit dans une stratégie développée en vue des élections européennes, visant à mobiliser le camp libéral dont il est l’un des chefs de file contre le camp nationaliste. Mais n’en déplaise aux idéologues de l’extrême droite française, l’Europe est effectivement confrontée aujourd’hui à un engrenage dangereux pour la démocratie qui peut être comparé à celui des années 1930.

La comparaison entre les deux époques doit partir d’une similitude majeure : de même que la crise du capitalisme (le « jeudi noir » de Wall Street en octobre 1929) a joué un rôle décisif dans la montée en puissance des forces réactionnaires en Europe, de même c’est la crise du capitalisme financier qui explique aujourd’hui l’accession au pouvoir de l’extrême droite dans plusieurs pays européens (sans même parler du Brésil et des Etats-Unis).

Un autre point commun que Zemmour et consort passent soigneusement sous silence, et l’on comprend pourquoi, c’est le type d’arguments que privilégient les partis d’extrême droite pour endoctriner les masses : l’ennemi c’est l’étranger, celui qui nous envahit, qui ne partage pas nos valeurs, nos traditions. Sauf qu’aujourd’hui les musulmans ont remplacé les juifs. J’ai montré dans mes recherches que, depuis la fin du XIXe siècle – moment décisif dans la « nationalisation » de nos sociétés – ce type de propagande exploitant les préjugés primaires du « nous national » a toujours existé. A toutes les époques, on trouve dans les archives des lettres adressées aux autorités construites sur ce type de modèle : « on donne tout à ces étrangers, alors que nous, cons de Français, on nous laisse tomber ». Mais c’est seulement pendant les périodes de crise que cette mobilisation identitaire parvient à séduire une partie importante de l’électorat.

Un autre argument sans cesse martelé par l’extrême droite des années 1930 et que l’on retrouve aujourd’hui consiste à dénoncer les élites, et plus particulièrement les gouvernants accusés d’utiliser le pouvoir que le peuple leur a confié pour défendre leurs intérêts personnels. Dans les périodes de crise, ce qu’on appelle maintenant « le populisme » a toujours un impact particulièrement fort, étant donné l’impuissance dans laquelle se trouvent les dirigeants pour résoudre les problèmes du peuple. Ce fut la toile de fond de l’affaire Stavisky, en 1934, qui permit à l’extrême droite de mobiliser une fraction importante des classes populaires pour tenter d’abattre la République.

Mais si l’on envisage, comme je le fais, le « populaire » comme un rapport de pouvoir reliant les dominants et les dominés, alors les différences entre les années 1930 et aujourd’hui sautent aux yeux. En 1936, la France était encore un empire colonial qui privait les colonisés des droits élémentaires accordés aux citoyens. Les femmes n’avaient toujours pas le droit de vote, les travailleurs immigrés avaient des statuts très précaires, à tel point qu’au début des années 1930, les effets de la crise furent atténués par le renvoi de plusieurs centaines de milliers d’entre eux. La société française reposait sur un équilibre instable ente le secteur primaire (agriculture), le secteur secondaire (industrie) et le secteur tertiaire (service). Bien que le jeudi noir de Wall Street ait débouché sur une crise financière mondiale, dans les années 1930, le système capitaliste régnait encore sur des marchés surtout nationaux. Son moteur était la grande industrie (mine, sidérurgie, chimie, automobile etc) surtout localisée dans les grands bastions économiques de la métropole.

Il faut également insister sur le fait que la violence physique était bien plus forte à cette époque qu’aujourd’hui. Ce que tout le monde admet quand il s’agit des relations internationales était vrai aussi sur la scène intérieure. La Première Guerre mondiale avait fait un million trois cent mille morts et autant de mutilés. Dans toutes les familles, on vivait les séquelles de ces traumatismes. Mais la violence physique était omniprésente aussi dans le monde industriel. Les accidents du travail étaient très nombreux dans les grandes usines et les mines. La catastrophe de Courrières qui avait fait 1 200 morts en 1906 était encore présente dans tous les esprits, de même que les répressions sanglantes des grèves et des manifestations (cf le thème du « martyrologue prolétarien » qui alimentait la mémoire du mouvement ouvrier).

La brutalité du retournement de la conjoncture économique plongea dans la misère des millions de travailleurs, à une époque où n’existaient ni les indemnités chômage, ni la sécurité sociale. Tous ces facteurs expliquent que cette période fut le paroxysme de l’affrontement classe contre classe. Le PCF tira profit d’une stratégie mise en œuvre à la fin des années 1920, focalisée sur les ouvriers de la grande industrie, lesquels étaient de plus en plus nombreux, mais sans véritable représentation politique. Au début des années 1930, quand la classe ouvrière des grandes usines fut à son tour touchée par la crise, le PCF parvint à rassembler autour d’elle les travailleurs immigrés et coloniaux qu’il avait été le seul à défendre dans la décennie antérieure. La formation du front antifasciste, en 1934, permit de construire une alliance de classe et d’aboutir à un programme qui prenait en compte les questions économiques et sociales tout en défendant les droits des « minorités » (comme on dit aujourd’hui) : les immigrés, les réfugiés, les juifs, etc.

Nous vivons à présent dans un monde beaucoup plus pacifique. En 2018, les Français ayant connu la guerre sur le territoire national avaient tous plus de 72 ans, ce qui ne s’était jamais produit depuis les débuts de l’histoire de France. Le recul de la violence physique ne signifie pas pour autant la disparition des contraintes. Au contraire, on peut penser que celles-ci se sont renforcées parce que les dominants utilisent abondamment désormais la « violence douce » pour imposer leurs vues (cf. l’usage d’internet pour surveiller les moindres faits et gestes des salariés, y compris en s’appuyant sur les consommateurs chargés de remplir des questionnaires de « satisfaction »).

Il faut pourtant insister sur le fait que le recul de la violence physique au profit des nouvelles formes de contraintes est l’un des principaux facteurs qui ont contribué à affaiblir les mobilisations sociales, et qui ont favorisé aussi leur dispersion en de multiples causes difficiles à coordonner. L’incapacité des gouvernements successifs à résoudre la crise du capitalisme n’a pas suscité de révoltes comparables à celles des années 1930. Néanmoins, elle gangrène la démocratie d’une autre manière en favorisant la démobilisation des électeurs : l’abstention est aujourd’hui le premier parti des classes populaires.

Cette conjoncture nouvelle, accentuée par l’effondrement de la grande industrie et du mouvement ouvrier qui s’était formé en son sein, a aussi provoqué des bouleversements majeurs au sein de l’espace public. Les partis politiques ont perdu leur autonomie par rapport aux médias dominants. Dans les années 1930, une partie importante des ouvriers ne s’informaient que par le biais des quotidiens de gauche, comme l’Humanité ou le Populaire. Aujourd’hui, les citoyens de tous bords se réfèrent aux mêmes sources d’information, celles qui sont martelées quotidiennement par une multitude de canaux. La diversité des moyens d’expression ne réside plus dans les sujets retenus pour composer l’actualité, mais dans la manière de les commenter. Et la concurrence que les grands médias se livrent pour capter l’audience les pousse à privilégier toujours plus l’info-spectacle : les crimes, les catastrophes, les affaires de mœurs.

Depuis les années 1980 , la pacification des rapports sociaux et la restructuration de l’espace public ont été les facteurs essentiels qui ont permis la montée inéluctable d’une nouvelle extrême droite, processus qui a commencé en France et qui est en train de se généraliser. Cette nouvelle extrême droite ne se donne plus des objectifs révolutionnaires, elle ne dit plus explicitement qu’elle veut abattre la démocratie ; en France elle prétend même défendre les « valeurs de la République ». Dans les années 1930, des millions de Français apportèrent leur soutien au front antifasciste parce que leurs propres intérêts étaient menacés, et secondairement parce qu’ils compatissaient aux malheurs des réfugiés. Aujourd’hui, la majorité des Français n’éprouve plus ce genre de craintes. Comment les citoyens pourraient-ils avoir vraiment peur de dirigeants qui sont invités en « prime time » sur les chaînes télé du service public ? C’est ce qui explique la difficulté que rencontrent les forces progressistes qui veulent élargir le front de luttes pour mieux combattre les nationalistes.

Norbert Elias nous a appris que la tendance historique de très longue durée qui a entraîné une pacification des conduites humaines peut, dans certains cas, connaître un brutal retour en arrière, comme se fut le cas avec le nazisme. Constater que nous vivons dans un pays qui n’a jamais été aussi pacifique ne signifie pas que ce genre de retournement violent soit impossible. Ce qui caractérise les partis d’extrême droite quand ils sont au pouvoir, c’est la fuite en avant. Etant donné qu’ils ont mis la main sur l’Etat en jouant sur les fantasmes national-sécuritaires de l’opinion, ils n’ont pas, eux non plus, de recette miracle pour résoudre la crise. Ce qui les oblige à multiplier les boucs émissaires et à les réprimer de façon de plus en plus fortes.

Il n’était donc pas inutile qu’Emmanuel Macron rappelle aux Français les effets destructeurs pour tout le monde des discours et des programmes qui stigmatisent les gens pour leur nom, leur religion, leur couleur de peau. Toutefois, force est de constater qu’il ne s’attaque pas aux racines du mal. Les démocraties ont finalement triomphé du fascisme et du nazisme en mettant en œuvre des politiques économiques et sociales en tout point opposées à celle que défend aujourd’hui Macron. Dès les années 1930, le New Deal aux Etats-Unis, le Front Populaire en France ont ouvert la voie aux politiques keynésiennes qui se sont imposées au lendemain de la guerre pour mettre un terme aux catastrophes inéluctables auxquelles conduit la doxa libérale.

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