Reproblématiser l’actualité

J’ai créé ce blog dans le but d’approfondir, d’expliciter et de discuter des questions que j’ai développées dans mon Histoire populaire de la France (Agone, 2018). Même si cet ouvrage dépasse les 800 pages, étant donné qu’il couvre une période extrêmement longue (de la guerre de Cent Ans à nos jours), j’ai souvent été contraint de limiter mes analyses, de faire des choix draconiens dans les exemples, dans les références bibliographiques, etc. Ce blog me permettra d’aller plus loin en tenant compte des réflexions, des critiques, des compléments apportés par les lecteurs.

La seconde raison de ce blog tient à ma volonté de reprendre pied dans l’espace public pour aborder les grands problèmes d’actualité en mobilisant les outils que nous offrent les sciences sociales. Je me range dans la catégorie des « intellectuels spécifiques». Elle regroupe les universitaires qui interviennent publiquement pour éclairer des questions qu’ils ont eux-mêmes étudiées, afin d’aider les citoyens à enrichir leur propre réflexion, mais en évitant les jugements de valeur, les dénonciations, les mises en cause personnelle, etc. Cette posture est aujourd’hui mal en point car les bouleversements récents des techniques de communication (réseaux sociaux, chaînes d’information continue, etc) marginalisent de plus en plus la réflexion et la connaissance, au profit des leçons de morale, des anathèmes, des plaidoyers de toutes sortes.

Michel Foucault, à qui l’on doit cette définition de « l’intellectuel spécifique », précisait : « J’ai toujours tenu à ne pas jouer le rôle de l’intellectuel prophète qui dit à l’avance aux gens ce qu’ils doivent faire et leur prescrit des cadres de pensée, des objectifs et des moyens qu’il a tirés de sa propre cervelle en travaillant enfermé dans son bureau parmi les livres ». Le travail d’un intellectuel spécifique est « de dégager les systèmes de pensée qui nous sont devenus maintenant familiers, qui nous paraissent évidents et qui font corps avec nos perceptions, nos attitudes, nos comportements. Ensuite, il faut travailler avec des praticiens, non seulement pour modifier les institutions et les pratiques, mais pour réélaborer les formes de pensée ».

C’est ce genre d’objectif que j’essaierai d’atteindre dans ce blog en m’efforçant de « reproblématiser » des questions brûlantes de notre actualité. Cette posture civique a de fortes implications dans la façon d’appréhender le débat public. Foucault les avait lucidement analysées quand il écrivait: « si j’ouvre un livre où l’auteur taxe un adversaire de « gauchiste puéril », aussitôt je le referme. Ces manières de faire ne sont pas les miennes : je n’appartiens pas au monde de ceux qui en usent. A cette différence je tiens comme à une chose essentielle ; il y va de toute une morale, celle qui concerne la recherche de la vérité et la relation à l’autre (…). Questions et réponses relèvent d’un jeu – d’un jeu à la fois plaisant et difficile – où chacun des deux partenaires s’applique à n’user que des droits qui lui sont donnés par l’autre, et par la forme acceptée du dialogue ». Dans une telle perspective, les désaccords relèvent de la controverse, mais pas de la polémique. En effet, ajoute Foucault « le polémiste, lui, s’avance bardé de privilèges qu’il détient d’avance et que jamais il n’accepte de remettre en question. Il possède, par principe, les droits qui l’autorisent à la guerre et qui font de cette lutte une entreprise juste ; il n’a pas en face de lui un partenaire dans la recherche de la vérité, mais un adversaire, un ennemi qui a tort, qui est nuisible et dont l’existence même constitue une menace. Le jeu pour lui ne consiste donc pas à le reconnaître comme sujet ayant droit à la parole, mais à l’annuler comme interlocuteur de tout dialogue possible, et son objectif final ne sera pas d’approcher autant qu’il se peut d’une difficile vérité, mais de faire triompher la juste cause dont il est depuis le début le porteur manifeste »..

Je montrerai dans ce blog que sur un grand nombre de sujets d’actualité, le poids des polémiques bloque la réflexion et nuit à la compréhension du présent. Je ne nie pas l’utilité des réseaux sociaux dans la défense des multiples causes qui préoccupent aujourd’hui nos concitoyens, mais force est de constater que ces points de vue partisan marginalisent de plus en plus la place des intellectuels spécifiques. Etant donné que je me considère, au moins sur ce point, comme un héritier de Michel Foucault, je ne répondrai pas, moi non plus, à toutes celles et à tous ceux qui utiliseront les armes de la polémique pour tenter de me discréditer.

La troisième raison qui m’a poussé à ouvrir ce blog est résumée dans son titre : « le populaire dans tous ces états ». Je suis convaincu, en effet, qu’il s’agit-là d’un enjeu majeur quand on veut « reproblématiser » notre actualité. Voilà pourquoi la question du « populaire » (que je définis dans mon livre comme une relation de pouvoir entre ceux d’en haut et ceux d’en bas) sera le fil conducteur de mon blog.

J’y publierai aussi les tribunes, les articles, les interventions publiques que j’aurai pu faire par ailleurs et je ferai écho aux réflexions et aux analyses qui respecteront les principes défendus ici.

Post-scriptum: plusieurs lecteurs m’ont demandé la référence du texte de Michel Foucault que je cite ici. La voici: « Polemics, Politics and Problematization » (« Polémique, politique et problématisations » ; entretien avec P. Rabinow, mai 1984), réponses traduites en anglais, in Rabinow (P.), éd., The Foucault Reader, New York, Pantheon Books, 1984, pp. 381-390; repris dans Dits et Ecrits, tome IV, texte n°342.