A propos du « Consentement » de Vanessa Springora et de l’affaire Matzneff

L’actualité récente a été largement occupée par l’affaire Gabriel Matzneff, suite à la publication du livre de Vanessa Springora, Le Consentement (Grasset, 2020) qui raconte le traumatisme qu’elle a subi, quand elle avait 14 ans, en devenant la maîtresse d’un homme de plus de cinquante ans. Celui-ci ayant publiquement fait état de sa pédophilie dans de nombreux écrits, les éditeurs qui l’ont publié, les journalistes et les intellectuels qui l’ont soutenu, sont aujourd’hui sur la sellette.

Pour se justifier, plusieurs d’entre eux ont évoqué le « contexte » : l’humeur libertaire qui s’est imposée dans les décennies qui ont suivi Mai 68 (résumée par le slogan : « il est interdit d’interdire »). J’ai été moi-même étudiant dans les années 1970, fortement marqué par les idéaux proclamés en mai-juin 68. A ce titre, je trouve particulièrement scandaleux qu’on puisse salir cet engagement en le rendant responsable des dérives sexuelles d’une fraction de l’intelligentsia parisienne. Cette petite avant-garde parisienne (souvent réactionnaire sur le plan politique) voyait dans la transgression de la morale commune une forme de distinction aristocratique ; les aventures sexuelles du marquis de Sade étant présentées alors comme le paradigme de la posture révolutionnaire.

Je tenais à commencer par ce petit préambule pour qu’on ne se méprenne pas sur ce que je vais dire maintenant. « La chasse à l’homme » dont fait l’objet aujourd’hui Gabriel Matzneff, orchestrée par les médias et relayée massivement par les réseaux sociaux, me met très mal à l’aise. J’ai toujours détesté le comportement des meutes qui s’acharnent sur la cible du jour (quels que soient les crimes qu’on puisse lui reprocher) pour se ranger, sans risque, dans le camp des Vertueux, des Impeccables et des Justiciers. Les éditeurs qui vantaient les immenses qualités d’écrivain de Matzneff retirent aujourd’hui ses ouvrages de leurs catalogues, sans autre forme de procès. Le ministère de la Culture lui supprime la petite pension qu’on lui avait accordée quand il jouait dans la Cour des grands. Les preux chevaliers des Arts et des Lettres qui composent nos jurys littéraires iront peut-être jusqu’à lui retirer le prix Renaudot (jury présidé par le PDG du Point, Franz-Olivier Giesbert), qu’ils lui ont attribué il y a six ans pour son livre Séraphin, c’est la fin !, où Matzneff faisait une nouvelle fois l’apologie de la pédophilie.

Les journalistes et les « intellectuels » qui l’ont consacré comme un grand écrivain pendant des années renient aujourd’hui sans vergogne les propos louangeurs qu’ils tenaient hier ou avant-hier, pour sauver leur réputation et maintenir en vie le système de domination qu’ils contrôlent. Une fois qu’ils auront achevé le chien galeux, ils pourront continuer comme avant : « Business as usual » !

Les quelques « mea culpa » qu’on a entendus ici et là n’abuseront personne. Au-delà de l’affaire Matzneff elle-même, c’est le fonctionnement du système médiatique français (et surtout parisien) qu’il faudrait mettre sur la sellette. On a oublié, apparemment, que dès les années 1970, au moment même où Matzneff a commencé son ascension médiatique, un immense débat a été ouvert en Amérique du Nord pour condamner les comportements pédophiles et les abus sexuels sur enfants (« child abuse »). Ce n’est donc nullement par hasard si la seule voix qui s’éleva contre les propos pédophiles de Matzneff, tenus lors de l’émission « Apostrophe » en 1990, fut celle d’une romancière canadienne : Denise Bombardier.

Pour éviter de joindre sa voix aux hurlements de la meute, le chercheur en sciences sociales doit, même si c’est parfois difficile, tenir à distance ses propres convictions morales et transformer les polémiques d’actualité en problème scientifique. Dès la fin des années 1990, j’ai voulu m’engager dans cette voie à propos de la maltraitance sur enfants ; mais faute de temps je n’ai pas pu approfondir les premières réflexions que j’ai publiées à ce sujet (Gérard Noiriel, « De l’enfance maltraitée à la maltraitance. Un nouvel enjeu pour la recherche historique », Genèses, 2005/3, pages 154 à 167).

C’est dans le cadre de ces premières recherches que j’ai découvert l’ouvrage du philosophe canadien Ian Hacking intitulé L’âme réécrite. Etude sur la personnalité multiple et les sciences de la mémoire (Les Empêcheurs de Penser en Rond, 1998) ; livre qui aborde pratiquement toutes les questions mises aujourd’hui sur le devant de l’actualité avec l’affaire Matzneff.

L’étude est centrée sur un problème que les psychiatres appellent « les troubles dissociatifs de l’identité » qui a abouti à l’apparition d’une nouvelle catégorie de malades : les « personnalités multiples ». Hacking montre que c’est à partir de 1975 que l’on a commencé à expliquer cette « pathologie » en l’attribuant au « child abuse » : maltraitances le plus souvent sexuelles subies par des enfants (généralement des filles). Aux Etats-Unis, le problème qu’on appelle depuis peu en France la « pédo-criminalité » a été mis sur le devant de l’actualité dès cette époque. Pourtant, les faits étaient connus depuis beaucoup plus longtemps puisque le rapport Kinsey (publié en 1953) avait déjà montré que 24% des femmes interrogées avaient eu des expériences sexuelles avec des adultes quand elles étaient encore petites filles. Mais à l’époque cette enquête n’avait pas eu d’écho car c’est seulement à partir des années 70 que les conditions ont été réunies pour faire du « child abuse » un problème public.

Sous l’impulsion du mouvement féministe et des associations chrétiennes, et grâce à des émissions télévisées de grande écoute, les polémiques concernant les abus sexuels sur enfants ont connu un immense retentissement aux Etats-Unis, à tel point qu’elles ont fini par affecter la recherche historique. A cette époque, « l’histoire des mentalités » impulsée en France par Philippe Ariès avait le vent en poupe. Dans son célèbre ouvrage sur L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime (Plon, 1960), celui-ci avait raconté comment, lorsque le futur Louis XIII était encore un enfant, les courtisans s’amusaient régulièrement avec ses organes génitaux ; ce qui aux yeux de l’historien des mentalités était la preuve d’une absence d’oppression sexuelle. Cette thèse fut violemment combattue par Lloyd de Mause, l’historien américain qui a fondé le courant de la « psycho-histoire », dans son livre The History of Childhood (New York: Harper and Row, 1974). Les attouchements du zizi royal étant à ses yeux la preuve que les abus sexuels sur enfant étaient déjà fréquents sous l’Ancien Régime. De Mause et ses élèves dénoncèrent aussi l’apologie de la pédérastie chez les Grecs, allant jusqu’à affirmer que Oedipe Roi de Sophocle n’était qu’une histoire de « child abuse ».

La polémique déboucha sur une querelle épistémologique : l’historien doit-il faire preuve de compréhension en se contentant de rappeler que la morale évolue d’une époque à une autre ou doit-il juger les comportements du passé à partir des normes actuelles ? Le même type de question a été au cœur des procès qui se sont multipliés aux Etats-Unis au cours des années 1980, concernant « l’abus sur enfants », car les accusés se défendirent en contestant les souvenirs des victimes, affirmant souvent qu’elles étaient « consentantes ». Une association fut même créée pour dénoncer les abus de la mémoire : la False Memory Syndrom Foundation.

En se tenant à distance des jugements moraux et des positions défendues par les acteurs de ces polémiques, Hacking parvient à décrire la multitude et la complexité des conflits engendrés par le problème du « child abuse » dans l’espace public américain. La fabrication de la catégorie « Personnalités Multiples » fut elle aussi un enjeu de luttes, qui divisa profondément le champ de la psychiatrie. D’un côté les « établis » (les psychiatres les plus reconnus et les plus diplômés) qui niaient la réalité de ce symptôme et, d’un autre côté, les « outsiders » qui cherchèrent des appuis à l’extérieur de l’institution (et notamment dans les médias) pour faire reconnaître publiquement cette nouvelle catégorie de patients.

Hacking ne se prononce pas sur la question de savoir si les « personnalités multiples » existent vraiment ou non. De même, il ne tranche pas les débats concernant les vrais et les faux souvenirs. En s’appuyant sur la philosophie de l’action développée par Gertrude Anscombe, il estime pour sa part que les descriptions rétroactives ne sont ni totalement correctes, ni totalement incorrectes. Selon lui, les actions concernant notre propre passé sont bien enregistrées dans notre cerveau, mais pas la description de ces actions. La narration est l’un des moyens qui nous aide à nous rappeler du passé, mais généralement les souvenirs sont des éclairs, des flashs et non des récits. Ce qui nous manque c’est le souvenir de l’intentionnalité d’un acte. Quand de nouvelles descriptions du monde nous sont proposées, de nouvelles formes d’actions intentionnelles s’ouvrent à nous. Voilà pourquoi on peut redécrire et ressentir le passé d’une façon nouvelle à différents moments de sa vie. C’est ce processus qui explique que des personnes ayant subi des abus sexuels dans l’enfance n’ont pu les décrire comme tels qu’à partir des années 1970, quand un nouveau discours public leur a donné les mots pour le dire. Voilà pourquoi, Hacking écrit : « Nous devenons chacun une personne différente en redécrivant notre passé ».

Un autre aspect très important de ce livre tient aux éclairages qu’il apporte sur la façon dont se fabriquent de nouvelles catégories de personnes ; comment la manière de les étudier et de les décrire exerce en retour une action sur elle. Le fait que le thème du « child abuse » et des « Personnalités Multiples » se soit imposé dans l’opinion publique a permis à beaucoup de gens de se libérer d’une souffrance qu’ils n’arrivaient pas à exprimer auparavant. Mais ces individus ont, du même coup, entériné leur appartenance à une nouvelle catégorie de personnes ; ce qui a affecté leur identité, pour le meilleur mais aussi, parfois, pour le pire. Ces réflexions devraient conduire tous ceux qui jouent un rôle dans la définition de l’identité des autres à s’interroger sur le type de pouvoir qu’ils détiennent.

Le livre de Ian Hacking est intéressant aussi pour l’historien parce qu’il montre que le fait d’attribuer des troubles psychiques à des traumatismes d’enfance est relativement récent. Il est né en France au cours des années 1870, au moment où a surgi un discours entièrement neuf sur la mémoire. Sous l’impulsion de Pierre Janet et de Sigmund Freud, le mot « trauma » a acquis alors un sens nouveau pour désigner un événement qui s’est produit dans le passé de l’individu mais qui affecte encore son présent. C’est à la même époque que l’on a commencé à parler du « trouble dissociatif de l’identité ». Les tentatives pour connaître ce qu’on appelait jusque là « l’âme humaine » cèdent alors la place aux études scientifiques sur la mémoire ; lesquelles ont complètement bouleversé les discours et les normes morales que nous mobilisons aujourd’hui quand nous parlons des abus sexuels concernant les enfants.

Faire la grève à Noël : à la mémoire des mineurs de Trieux

Pour tenter de discréditer le mouvement de grève contre le projet de loi sur les retraites, le gouvernement et tous ceux qui le relaient dans les médias ont trouvé un nouveau cheval de bataille. Ils s’insurgent contre ces grévistes qui, arc-boutés sur leurs « privilèges », vont jusqu’à refuser de respecter la « trêve de Noël ». Même en décembre 1995, ajoutent-ils, la CGT n’avait pas osé briser ce consensus, puisque le sommet social organisé à Matignon le 21 décembre avait mis fin au mouvement.

Face à cette propagande, il n’est donc pas inutile de rappeler que la lutte des classes ne connaît pas de trêve et que le mouvement ouvrier n’a jamais hésité à poursuivre son combat le jour de Noël, lorsque la classe dominante menaçait les intérêts vitaux des classes populaires.

Pour illustrer cette combativité, j’évoquerai dans mon blog d’aujourd’hui la grève des mineurs de fer à Trieux (dans le Pays-Haut lorrain). Le 14 octobre 1963, ils apprirent brutalement que 258 d’entre eux (soit la moitié des effectifs) allaient être licenciés. Le choc fut tel qu’à l’appel de la CGT, ils décidèrent unanimement la grève générale avec occupation. Ils restèrent ainsi mobilisés au fond du puits pendant 79 jours, jusqu’au 31 décembre 1963.

Cet épisode du combat ouvrier n’est pas très connu car il a été éclipsé par la puissante grève nationale des mineurs qui avait eu lieu quelques mois plus tôt, du 1er mars au 4 avril 1963, mobilisant quelque 200 000 ouvriers, employés, techniciens et agents de maîtrise. Ce mouvement social massif avait été déclenché par les syndicats pour protester contre la remise en cause des avantages acquis par la profession depuis 1945. En décembre 1954, un accord instituant une indexation des salaires miniers sur les prix, avec une clause d’évolution en fonction de la productivité, avait été signé, mais le gouvernement l’avait dénoncé unilatéralement en 1959 ; remettant ainsi en cause la progression du pouvoir d’achat des mineurs. La protestation de toute la corporation contre ces mesures fut tellement puissante que le Premier ministre, Georges Pompidou, finit par céder en accordant des augmentations de salaires aux mineurs, mais aussi en ouvrant des négociations sur la quatrième semaine de congés payés et sur la durée du travail.

Forts de ce succès, les mineurs de Trieux, qui avaient massivement participé à cette grève victorieuse, se lancèrent à nouveau dans l’action en octobre. Mais cette fois-ci, l’enjeu était différent. Le conflit de mars-avril 1963 s’inscrivait encore, en effet, dans le prolongement des grèves « offensives » qui avaient permis au monde ouvrier, depuis la Libération, d’améliorer considérablement son niveau de vie et ses conditions de travail. En octobre-décembre 1963, la lutte des mineurs de Trieux fut une grève « défensive », l’une des premières grandes ripostes du prolétariat contre la politique de « restructuration » du capitalisme français, laquelle devait aboutir à la liquidation de pans entiers de la grande industrie dans les décennies suivantes.

Les mineurs de Trieux étaient pour la plupart issus de l’immigration. Beaucoup d’entre eux étaient les enfants des prolétaires venus d’Italie et de Pologne dans l’entre-deux-guerres. Ils avaient fourni une contribution majeure au développement économique du pays, quand la France était l’un des premiers producteurs mondiaux de fer (et même le premier en 1930). A cette époque, aucun mineur de fond n’était français et ils n’avaient même pas le droit d’élire leurs délégués. Comme les militants syndicaux étaient impitoyablement pourchassés et que la sécurité des ouvriers était le dernier souci du patronat, le taux d’accident mortel dans ces mines était parmi les plus élevés au monde.

Les maîtres de forge avaient fabriqué de toute pièce cette classe ouvrière en la soumettant à un système de contrôle total, le paternalisme, dans le but de la fixer sur place et de l’attacher à la mine. En construisant des cités à proximité des puits, ils disposaient d’un puissant moyen de rétorsion puisque le mineur pouvait être chassé de son logement en cas de grève. Le logement en cité était aussi un moyen pour inscrire le mineur dans une cellule familiale, en instituant une séparation des rôles fondée sur la division sexuelle du travail. L’homme à la mine, son épouse à la maison. Transformée en « femme de mineur », elle devait remplir une fonction disciplinaire (pour faire en sorte que son mari se comporte en « bon père de famille », cesse d’aller au cabaret et rompe avec la sociabilité des mineurs célibataires qui défrayaient la rubrique locale des faits divers). La femme devait aussi s’occuper des enfants, assumant une fonction que l’on appelle, en langage marxiste, « la reproduction de la force de travail ».

Au début des années 1960, une trentaine d’années seulement après que l’industrie du fer eut connu son apogée en France, le capitalisme commença à démanteler cet univers social avec la même brutalité et la même violence dont il avait fait preuve pour le construire. Les raisons économiques sans cesse invoquées par les experts du patronat et du gouvernement (le minerai de fer lorrain étant présenté désormais comme « non rentable ») cachaient mal les facteurs politiques de cette stratégie de démantèlement. La fermeture des mines de fer lorraines était aussi une façon de liquider une classe ouvrière devenue trop combative. En voulant à toute force enraciner ce prolétariat immigré, en construisant des cités ouvrières juste à côté des puits de mine, le patronat du fer avait fortement contribué à homogénéiser ce monde social, cimentant du même coup une culture de classe.

Ces « hommes du fer » n’avaient pas eu besoin de faire appel aux experts de l’INED pour trouver le chemin de « l’intégration ». Ils s’en chargèrent eux-mêmes, sans bruit, avec leurs ressources propres. Dans leur langage, « l’intégration » s’appelait « solidarité » face aux épreuves communes. Les mineurs de fer avaient pu constater, grâce aux leçons de l’expérience, que c’est seulement leurs luttes collectives qui leur avaient permis d’améliorer leur sort. Tous le baratin du patronat, des experts ou des journalistes à sa solde, n’avait aucune chance de les faire douter d’une vérité qu’ils avaient constamment éprouvée dans leur pratique sociale.

Illustration frappante de la dialectique de la lutte des classes, la domination paternaliste avait finalement provoqué le développement de nouvelles formes de résistance chez « ceux d’en bas ». Et c’est cette force collective qu’il fallait à présent détruire en délocalisant l’extraction vers les pays à bas salaire (en l’occurrence il s’agissait des gisements ferrifères de Mauritanie).

C’est dans ce contexte que les mineurs de Trieux s’engagèrent dans leur bras de fer avec les dirigeants du monde minier. Leur grève fut encouragée et impulsée, au niveau régional, par Albert Balducci, un militant ouvrier que j’ai connu personnellement et qui fait partie des dirigeants syndicaux que je place dans ma galerie personnelle des « working class heroes ». Le dictionnaire Maîtron, désormais disponible en ligne, lui a rendu hommage en lui consacrant une longue notice, rédigée par Michel Dreyfus, à laquelle je renvoie les lecteurs (http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article15533 ).

Mort en 2004, Albert Balducci est né le 26 septembre 1918 à Sogliano del Rubicone, un petit village de Romagne (Italie). Fils d’un ouvrier illettré, arrivé en France en 1925 pour échapper à la répression du régime de Mussolini, et qui devint manœuvre dans les mines de fer lorraines, Albert était l’aîné d’une famille de six enfants qui ne parlait alors ni le français ni l’italien, car ils s’exprimaient en patois comme beaucoup de Transalpins de l’époque. Il obtint néanmoins son certificat d’études en 1931 et fut recruté comme ouvrier sidérurgiste dans le bassin de Longwy-Villerupt. A l’âge de 17 ans, il s’inscrit aux Jeunesses communistes. C’est grâce à cette intégration au sein du mouvement ouvrier qu’il pourra enrichir, tout au long de sa vie, sa culture d’autodidacte, tout en s’engageant dans les grandes luttes politiques de l’époque. Fiché comme activiste révolutionnaire, l’Etat français rejette à deux reprises sa demande de naturalisation (en 1936 et 1938). Entré dans la Résistance en juillet 1941, il est emprisonné pendant quinze jours ; ce qui l’oblige à vivre ensuite dans la clandestinité, jusqu’en 1945.

Au lendemain de la guerre, il refuse de retourner dans les usines sidérurgiques, préférant travailler à la mine, comme son père. Embauché à Trieux en 1947, il va jouer un rôle décisif dans le développement du syndicat des mineurs de fer, au niveau local et régional. En 1959, il est élu au secrétariat de cette Fédération puis réélu à cette instance en 1962. Lorsqu’éclate la grève de 1963, plus de 85% des mineurs de fer sont syndiqués à la CGT. Comme le souligne Michel Dreyfus dans sa notice, «  les talents d’orateur, la capacité de s’adresser aux mineurs d’Albert Balducci, son charisme et son engagement physique y furent aussi pour beaucoup ». Après la grève générale des mineurs en mars-avril 1963, il crée le Comité de défense du Bassin ferrifère avec l’appui de la plupart des organisations syndicales. Ce comité jouera un rôle majeur dans le mouvement de solidarité qui permettra aux mineurs de Trieux de résister pendant 79 jours en occupant le fond du puits.

Les témoignages recueillis par des journalistes de FR3-Lorraine au moment du cinquantenaire de cette fameuse grève, montrent bien comment a été construite l’unité d’action lors de ce conflit, et le rôle complémentaire joué par les hommes et les femmes.

Faire la grève ce n’est pas « cesser le travail », mais plutôt travailler autrement en utilisant le laps de temps repris au capital pour inventer des formes de sociabilité dont les classes populaires sont généralement privées. La grève est une « échappée belle » comme l’a justement rappelé Michelle Perrot. Daniel Longhi, qui était à l’époque mineur à Trieux, et qui participa activement à la grève, se souvient qu’il mit à profit les 79 jours d’occupation pour organiser des séances de cinéma et des concours de belote. Il eut aussi l’idée de composer un hymne à la gloire des mineurs dont il écrivit lui-même les deux premières strophes (cf ci-dessous).

Son épouse, Janette, raconte que cette lutte fut pour elle un « formidable révélateur ». La rencontre d’un prêtre ouvrier et d’un militant CGT lui permit de s’émanciper du schéma qu’on lui avait inculqué depuis son enfance en lui répétant constamment que la femme était « la bonne des autres ». La logique paternaliste : l’homme à la mine, la femme à la maison fut ainsi retournée contre le patronat. Le combat des mineurs au fond de la mine fut relayé et amplifié par le combat de leurs épouses dans la cité. Janette anima le comité des femmes de mineurs, dont le rôle fut unanimement jugé décisif. Comme toujours, la stratégie patronale consistait à diviser le mouvement en attisant le clivage entre les mineurs qui étaient licenciés et ceux qui conservaient leur emploi. Janette se souvient que les femmes de ces derniers n’osaient plus sortir de chez elles, parce qu’elles se sentaient « honteuses » d’avoir échappé au désastre qui frappait les autres. Le comité joua un rôle essentiel pour les intégrer dans la lutte commune, en contrant ainsi les manœuvres de division.

Janette n’a pas oublié non plus ce fameux 31 décembre 1963, quand les mineurs sont sortis de leur trou. « Ce jour là il faisait un froid terrible, il y avait du verglas. Alors on a vu nos hommes remonter avec leurs baluchons sur l’épaule. Nous étions émues et tellement fières d’eux. Nous les avons applaudi et avons donné à chacun d’eux une rose rouge… Puis quand j’ai vu Daniel, je me suis accroché à la grille et j’ai crié:  » C’est bon les gars, on les aura les patrons !!!  » ».

Les mineurs n’ont pas eu gain de cause puisque le patronat n’a pas renoncé à son plan. Néanmoins, la lutte n’a pas été un échec. Les mineurs ont obtenu la création de centres de formation pour faciliter leur reconversion professionnelle. Ils ont pu conserver leur logement en cité jusqu’à l’obtention d’un autre emploi et ont négocié des compléments de ressources pour compenser d’éventuelles baisses de salaire. L’Etat s’est engagé dans la création de collèges permettant à leurs enfants de poursuivre leurs scolarité au-delà du certificat d’études. Certes, avec le recul, toutes ces concessions peuvent être vues comme des « cadeaux empoisonnés ». Reclassés pour la plupart dans la sidérurgie lorraine, ces anciens mineurs ont été à nouveau confrontés aux menaces de licenciement une quinzaine d’années plus tard, lorsqu’à leur tour, les usines ont été fermées. L’espoir que les mineurs avaient placé dans l’école pour que leurs enfants échappent au sort qui avait été le leur a été fréquemment déçu quand ils ont compris que le diplôme n’était plus une garantie. Néanmoins, l’un des acquis de leur lutte qu’aucun pouvoir n’a jamais pu leur retirer, c’est le fait d’avoir défendu tous ensemble leur dignité. Le pire, pour un être humain, c’est de subir des agressions et des humiliations sans pouvoir réagir, en courbant l’échine. Les mineurs de Trieux s’inscrivaient eux-mêmes dans une longue tradition ouvrière qu’ils ont contribué à pérenniser pour que les salariés qui sont en grève aujourd’hui (et parmi eux, sans doute, leurs enfants ou leurs petits enfants) n’oublient pas la leçon.

Le « Noël au fond » des mineurs de Trieux a fait l’objet d’un hommage public. Le 13 octobre 2013, une stèle a été dévoilée à l’entrée de la commune, en présence de la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti dont le père Angelo, fut lui-même mineur de fond.

(Sur ces témoignages et cette cérémonie, cf https://france3-regions.francetvinfo.fr/grand-est/2013/10/12/cinquantenaire-de-la-greve-des-mineurs-de-trieux-les-temoignages-de-janette-et-daniel-longhi-336431.html )

En cadeau de Noël pour les laïcs qui veulent en finir avec le « divin enfant », voici les paroles et la musique du Chant de la corporation composé au fond de la mine par les mineurs en grève pour célébrer Noël 1963, et chanté par la chorale des ouvriers de Trieux (diffusion : Le Républicain Lorrain)

(https://soundcloud.com/lrl-multimedia/le-chant-de-la-corporation)

Le Chant de la corporation

C’était hier le meeting des mineurs
Rassemblement de tous ces braves gens
Ils sont venus de toute la Lorraine
Pour protester contre les licenciements (bis)

Le défilé, d’une ampleur remarquable
Tous rassemblés devant le monument
On y brûla les lettres de menace
Que les patrons nous avaient envoyées (bis)

Et tous unis dans un élan sublime
Pleins de colère et d’indignation
Criant devant ces mesures scélérates
Leur volonté de rester des mineurs (bis)

Pauvre mineur c’est toujours toi qui trinques
C’est toi qu’on brime qu’on presse comme un citron
Mais aujourd’hui il faut que cela cesse
Voila pour quoi nous occupons le fond (bis)

Oui notre lutte a été un succès
Au fond, au jour continuons le combat
Unissons-nous comme au fond de la mine
Alors ainsi, nous retournerons mineurs. (bis)

Zemmour révolutionne l’histoire (en dix leçons à suivre sur … CNews)

« Foucault révolutionne l’histoire ». Ce livre de Paul Veyne a été l’un des textes phare de l’épistémologie historique des années 1970. A cette époque Michel Foucault, philosophe et historien, était unanimement considéré comme l’un des plus grands intellectuels français. Certes, le Figaro lui préférait Raymond Aron, un autre professeur du Collège de France. Mais qu’on soit de droite ou de gauche, tout le monde partageait alors l’idée qu’un intellectuel digne de ce nom devait sa réputation à l’oeuvre qu’il avait produite dans le domaine spécialisé qui était le sien (l’histoire, la philosophie, la littérature, etc.). Aujourd’hui, le grand intellectuel du Figaro s’appelle … Éric Zemmour. Le journaliste Alexandre Devecchio présente son dernier livre comme une « méditation puissante et profonde sur l’Histoire » et il ajoute : « avec Destin français, Zemmour montre à tous ceux qui voulaient le réduire au rôle de polémiste champion du buzz qu’il est bien plus que cela : un intellectuel et un écrivain » (Alexandre Devecchio, « L’Algérie, Drancy… Éric Zemmour se livre sur son passé », FigaroVox, 07/09/2018).

Le grand penseur du Figaro veut lui aussi « révolutionner l’histoire » puisque son but est explicitement de mettre un terme à la domination qu’exerce « la mafia » des historiens « déconstructeurs » qui « tiennent les manettes de l’Etat », cumulant « titres et postes », et qui ont « un droit de vie et de mort sur la nation elle-même » parce qu’ils ont repris à leur compte la stratégie décrite par Georges Orwell dans 1984 : « qui contrôle le passé contrôle l’avenir. Qui contrôle le présent contrôle le passé (Destin français, p. 37).

Pour mieux comprendre en quoi consiste cette nouvelle « révolution », je vais vous la présenter en dix leçons à partir des trois livres qu’Eric Zemmour a publiés sur l’histoire de France : Mélancolie française (Mel, 2010), Le Suicide français (Sui, 2016) et Destin français (Destin, 2018).

Leçon 1 : Maurras et Bainville, deux grands historiens injustement dénigrés.

Vous aviez cru Marc Bloch quand il s’attaquait aux idéologues d’extrême droite comme Charles Maurras et Jacques Bainville, en dénonçant les « faux brillants d’une histoire prétendue, dont l’absence de sérieux, le pittoresque de pacotille, les partis pris politiques pensent se racheter par une immodeste assurance ». (Apologie pour l’histoire, 1949, p. 124). Et bien, vous aviez tort ! Grâce à la « méditation puissante et profonde » d’Eric Zemmour, nous savons maintenant que ces idéologues étaient en réalité de grands historiens. Charles Maurras fut l’un de nos « analystes les plus brillants (Mel, p. 105) et seul Jacques Bainville « comprit que le traité de Versailles n’effacerait pas celui de Vienne en 1815 » (Mel, p. 150).

Leçon 2: le traître François 1er complice de l’Islam ( A ficher « S » de toute urgence)

Comme on célèbre cette année le 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci – qui passa les trois dernières années de sa vie à Amboise où François 1er l’avait accueilli – vous aviez sans doute lu ici ou là que le vainqueur de Marignan était un prince éclairé, l’ami des artistes. Eh bien sachez qu’on vous a menti. En réalité, François 1er fut « l’homme des occasions perdues, des coups manqués ». Vaincu à la bataille de Pavie, il prononça ces paroles funestes « tout est perdu fors l’honneur ». C’est lui qui « a inoculé à la France le venin de la geste vaine mais honorable, des humiliations qu’on enrobe d’atouts chevaleresques » (Destin, p. 146). Faiblesse coupable qui le poussa à s’allier avec Soliman, l’horrible sultan turc. Merci Monsieur Zemmour. La nation toute entière vous sera reconnaissante pour votre histoire VIGILANTE car nous savons enfin que François 1er ne fut qu’un « traître » qui permit « l’entrée du loup islamique dans la bergerie chrétienne » (Destin, p. 146-147).

Leçon 3 : Le massacre de la Saint Barthélemy ? Une chance pour la France.

Vos professeurs d’histoire vous ont sûrement raconté le drame des protestants sous l’Ancien Régime. Le massacre de la Saint Barthélemy en 1572, puis le siège de La Rochelle, ordonné par Richelieu, qui causa la mort de 23 000 habitants sur 28 000 en 1627-28. Victime inconsciente de la mafia orwellienne, vous avez plaint ces pauvres protestants, alors qu’ils étaient « intolérants, persécuteurs de catholiques ; fortifiant les places fortes qui leur avaient été réservées, ils rêvaient de s’ériger en République autonome à la hollandaise, levaient leurs impôts et leurs milices » (Mel, p. 25-26 ). Le cardinal de Richelieu a donc eu raison d’exterminer ces communautaristes qui voulaient détruire notre nation. Et comme l’histoire repasse toujours les mêmes plats, aujourd’hui encore « il faudrait un implacable Richelieu combattant sans relâche “l’État dans l’État” et “les partis de l’étranger” pour abattre les La Rochelle islamiques qui s’édifient sur tout le territoire » (Sui, p. 526).

Leçon 4 : Le racisme, c’est la faute à Voltaire.

Vous aviez cru que la France était le pays des Lumières et que Voltaire avait mené un combat acharné contre la monarchie absolue, pour défendre la justice et la liberté d’expression. Une fois de plus, vous aviez tout faux. Grâce à la puissante méditation d’Eric Zemmour, nous savons à présent que Voltaire, ce fut le « Louis de Funès » du XVIIIe siècle, le comique qui ouvrit la voie à des générations successives de « déconstructeurs nihilistes, amoureux insatiables de la table rase » ; mais aussi le premier raciste de France, car c’est lui qui a inventé la division de l’humanité en races « en détruisant l’unité chrétienne de l’espèce humaine ». (Destin, p. 234sq).

Leçon 5 : Hugo m’a tué.

Peut-être que, dans votre enfance, vous avez lu avec passion les Misérables de Victor Hugo, en versant une larme sur le sort de Cosette et de Jean Valjean. Vous avez été séduit par le côté humaniste du grand romancier qui a combattu toute sa vie contre la peine de mort. Il est temps de vous ressaisir ! Puisque nous vivons désormais dans une société de VIGILANCE, les livres de Hugo devraient être fichés « S ». Sa « fascination pour les assassins est un des fils rouges de son oeuvre » nous explique le grand historien de Valeurs Actuelles… Hugo, en effet, a instillé dans nos cerveaux corrompus la « culture de l’excuse » qui encourage la délinquance et la criminalité. C’est Hugo, le grand responsable du « climat compassionnel et victimaire » dans lequel baigne aujourd’hui la France (Destin, p. 373). Voilà pourquoi, lorsque les terroristes islamistes nous mitraillent en vociférant « Allaou Akbar », nous leur répondons « Vous n’aurez pas ma haine » (Destin, p. 567).

Leçon 6 : juifs et antisémites, même combat.

Vous n’avez certainement pas lu les œuvres complètes d’Edouard Drumont. Pourtant, vous savez que l’un des arguments ressassés par les antisémites de tous poils consiste à nier l’ampleur des persécutions qu’a subi le peuple juif tout au long de son histoire. Zemmour, là encore, révolutionne l’histoire. Grâce à lui, vous apprendrez que Drumont avait raison. « Juifs et antisémites communient paradoxalement dans une histoire forgée de toutes pièces qui les arrange tous, d’une longue et ininterrompue suite de persécutions ». Ce « récit victimaire », ajoute Zemmour, vise à « dissimuler que le repli communautaire a été inspiré par les juifs eux-mêmes et ce dès le XVe siècle » (Destin, p. 388).

Leçon 7 : Les Français ? De gentils colons mélangeurs.

Le virus hugolien a infecté votre cerveau à un tel point que vous avez pris en compassion les peuples colonisés car on vous a parlé des crimes commis en Algérie, en Indochine, en Nouvelle Calédonie, dans l’Afrique sub-saharienne. Un stage de rééducation s’impose de toute urgence car nous savons maintenant, grâce à Eric Zemmour, que « contrairement aux Anglais, les Français n’exterminent pas les « sauvages » ; ils se mélangent » (Mél, p. 44).

Leçon 8 : Si les poilus avaient perdu, Hitler n’aurait pas gagné.

En 2014, vous aviez peut-être participé à l’une des multiples commémorations du centenaire de la bataille de la Marne. Vous avez alors appris que, grâce à l’héroïsme de nos poilus, l’offensive allemande fut arrêtée net. Lisez Zemmour et vous comprendrez que cette victoire fut, en réalité, « notre plus grave « erreur » ». Si l’armée française avait perdu, « pas de révolution russe, pas de nazisme, pas d’holocauste des juifs » (Mel, p. 108). Autrement dit, les premiers responsables des « totalitarismes »du XXe siècle, ce sont les poilus de 14.

Leçon 9 : Merci Pétain.

Sans vous en rendre compte, vous avez été victime de la propagande du « parti de l’étranger ». Son chef de file, c’est un historien américain, donc malfaisant : Robert Paxton. Ce prêcheur multiculturaliste a osé prétendre que le maréchal Pétain et le gouvernement de Vichy avaient collaboré à la déportation des Juifs ! Alors qu’en réalité grâce au Maréchal , les trois quarts d’entre eux ont été sauvés (Destin, p. 501sq).

Leçon 10 : Simone Veil, « l’idiote utile » du Grand Remplacement.

Vous avez applaudi quand le président Macron a décidé que les cendres de Simone Veil seraient transférées au Panthéon. Il vous paraissait normal que la nation française marque sa reconnaissance pour une femme qui, après avoir été internée à Auschwitz, a mené un combat politique courageux contre les discriminations à l’égard des femmes ; en faisant adopter notamment la loi du 17 janvier 1975 légalisant l’avortement. « Histoire revisitée, réécrite, contrefaite » nous explique l’historien du Figaro (Sui, p. 136). Ce qu’on vous a soigneusement caché, c’est que cette loi – complétée par les mesures favorisant le « regroupement familial » – a été l’une des causes principales du « grand remplacement ». A partir de la loi Veil, en effet, la famille française va péricliter au profit de la « famille maghrébine la plus traditionnelle – la plus archaïque, la plus patriarcale » (Sui, p. 143). Voilà pourquoi aujourd’hui nos banlieues sont totalement islamisées.

Ceux qui voudront en savoir plus sur la manière dont Zemmour « révolutionne » l’histoire pour servir de caution aux idéologies les plus rétrogrades, liront avec profit mon dernier livre (Le venin dans la plume, La Découverte, 2019). Vous comprendrez mieux pourquoi ce polémiste inculte bénéficie, malgré ses condamnations par la justice, de puissants soutiens dans les médias dominants.

« Le grand remplacement ». Réflexions sur la fabrique des discours de haine.

Le Venin dans la plume qui vient de paraître aux éditions de la Découverte a déjà fait l’objet de plusieurs comptes rendus qui donnent un aperçu fidèle des grandes lignes et des enjeux du livre. C’est le cas notamment de l’article écrit par Laurence de Cock et Mathilde Larrère, publié par Politis cette semaine (https://www.politis.fr/articles/2019/09/un-contrepoison-au-roman-national-40826/ ).

Puisque l’essentiel des arguments développés dans cet ouvrage sont mis ainsi à la disposition des lecteurs, il m’a semblé plus utile d’expliquer dans le blog d’aujourd’hui la démarche que j’ai suivie pour aboutir aux conclusions de ce livre. Il s’agit d’un essai qui s’inscrit dans le prolongement de mes travaux sur l’histoire du nationalisme (cf notamment A quoi sert l’identité nationale, Agone, 2007). Le but était d’essayer de comprendre pourquoi, malgré l’immense flot des discours, des articles et des livres qui dénoncent, depuis plus de trente ans, la montée de l’extrême droite, les thèses résumées aujourd’hui par le slogan du « grand remplacement » ont autant d’impact dans l’opinion.

Le facteur conjoncturel qui m’a poussé à me replonger dans ce type de recherches, c’est la publication du dernier ouvrage d’Eric Zemmour intitulé Destin français, paru chez Albin Michel en septembre 2018. Le polémiste du Figaro y pousse au paroxysme la dénonciation des universitaires (et surtout des historiens), qu’il avait déjà amorcée dans son best seller Le Suicide français (Albin Michel, 2016). Ce qui m’a fortement choqué, ce sont les insultes à l’égard de notre profession, présentée comme une « mafia » contrôlant la « grande machinerie universitaire historiographique (qui) euthanasie la France ». La formidable campagne promotionnelle de ce livre a permis à Zemmour de diffuser son venin dans une grande partie de la presse, des radios, des chaînes télévisées. Ses propos sur Pétain, sur l’immigration, sur le féminisme ont été critiqués, mais pratiquement personne ne s’est fermement élevé contre le discrédit de notre profession. Discrédit entretenu ensuite par Zemmour grâce à la chronique hebdomadaire qu’il tient dans le Figaro (cf notamment celle du 17/4/2019 : « La plupart des historiens qui se disent scientifiques sont devenus de nouveaux prêtres qui servent de nouveaux dieux »).

Les historiens eux-mêmes n’ayant pas jugé utile de répondre publiquement à ces mises en cause, je me suis dit que le pauvre Marc Bloch avait dû se retourner dans sa tombe car il avait bien compris, pour sa part, que l’anti-intellectualisme était une dimension essentielle de la propagande d’extrême droite. C’est pendant la Résistance, alors qu’il combattait les nazis les armes à la main, qu’il a écrit son livre Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien qui commence par cette phrase : « Papa, explique-moi à quoi sert l’histoire ». Dans ces moments tragiques, la leçon que nous a transmise Marc Bloch, c’est que nous devons être capable de justifier notre pratique professionnelle auprès de tous les citoyens et même des enfants. Défendre l’autonomie de la recherche historique face à la politique politicienne, c’est un devoir civique. Ceux qui l’oublient ne devraient pas s’étonner que le « populisme »  ait le vent en poupe. Ce n’est nullement un hasard si les deux pseudo-historiens réactionnaires que Marc Bloch dénonce dans son Apologie pour l’histoire, Charles Maurras et Jacques Bainville, soient les deux principales références d’Eric Zemmour. Nous sommes bien aujourd’hui engagés dans le même type de combat que nos prédécesseurs des années 1930.

Voilà pourquoi je me suis efforcé de montrer dans ce livre que les thèses d’Eric Zemmour n’avaient rien de nouveau, mais qu’elle s’inscrivaient dans le prolongement du discours réactionnaire traditionnel sur l’histoire. La comparaison avec Edouard Drumont s’est imposée très tôt. Comme j’avais lu la France Juive dans mes recherches sur l’histoire de l’antisémitisme, l’hypothèse avancée par l’historien israélien Shlomo Sand – qui a été le premier à comparer Drumont et Zemmour – m’a semblé d’emblée pertinente. Constatant, à propos du Suicide français, que « jamais depuis la France Juive de Drumont en 1886 un essai politique comme celui de Zemmour n’avait connu une diffusion aussi impressionnante », Sand poursuit en disant que « le contexte et les causes du succès de ces essais étaient similaires » (La fin de l’intellectuel français ?, La Découverte, 2016, p. 248). Jusqu’ici, personne n’avait tenté d’éprouver cette hypothèse en menant une recherche empirique comparant terme à terme les écrits de Drumont et de Zemmour. C’est ce que j’ai fait dans ce livre.

Dans un premier temps, j’ai voulu élargir la comparaison en ajoutant un troisième pôle pour intégrer les années 1930. J’ai choisi Henri Béraud, le journaliste vedette de l’hebdomadaire d’extrême droite Gringoire car il présente plusieurs points communs avec Drumont et Zemmour : issu d’un milieu populaire, de gauche dans sa jeunesse, il a lui aussi basculé à l’extrême droite à l’âge mûr. Mais je me suis vite rendu compte que la prose de Béraud ne rentrait pas dans la même catégorie que celle de Drumont et de Zemmour. Même si Béraud a écrit, lui aussi, des ouvrages historiques, ses articles de Gringoire (réunis en livres) sont des interventions au jour le jour, motivées par la violence de la lutte des classes des années 1934-45.

En revanche, la comparaison entre les écrits de Drumont et ceux de Zemmour s’est avérée d’emblée pertinente car tous deux proposent une version de l’histoire de France explicitement présentée comme une machine de guerre contre ce qu’ils appellent « l’histoire officielle ». Certes, ceux qui refusent énergiquement (pour des raisons diverses et souvent confuses) de comparer les deux polémistes peuvent avancer de nombreux arguments : leurs livres ne sont pas organisés de la même manière, leur style est différent, de même que leur façon de raconter l’histoire. Et surtout, on ne retrouve pas, dans les livres de Zemmour, la violence verbale ad hominem qui caractérise la prose de Drumont, parce que ce genre d’insultes est aujourd’hui réprimé par la loi.

Lorsqu’on publie un essai qui vise à toucher un public plus large que celui des spécialistes, on doit sacrifier les développements méthodologiques ou théoriques. Le prix à payer c’est que la plupart des lecteurs ne voient pas l’échafaudage qui sous-tend la démonstration. J’ai construit cet échafaudage en m’inspirant de l’analyse de discours que Michel Foucault a proposée dans l’Archéologie du savoir (Gallimard, 1969). Dans ce livre, Foucault prend ses distances avec l’histoire des idées en montrant comment des discours appartenant à des genres différents peuvent obéir à des règles communes. Centrée sur l’histoire des sciences, l’archéologie du savoir dégage un système de formation et de transformation des énoncés (l’épistémé), qu’il définit comme l’ensemble des relations qu’on peut découvrir entre les sciences à une époque donnée. Comme je le fais toujours dans mes travaux, j’ai adapté ces réflexions philosophiques pour forger les outils dont j’avais besoin pour ma proche recherche.

Je suis passé par une étape intermédiaire qui a été développée par un autre philosophe moins connu que Michel Foucault, mais aussi important pour moi. Il s’agit de Ian Hacking qui a publié un ouvrage intitulé en français L’âme réécrite. Etude sur la personnalité multiple et les sciences de la mémoire (Les Empêcheurs de tourner en rond, 1998). Dans ce livre, Hacking montre que les sciences de la mémoire sont nées en France à la fin du XIXe siècle, en imposant un nouveau type de vérités. Les troubles de la personnalité qui étaient auparavant analysées sous l’angle de la morale ont été expliqués par des arguments d’ordre scientifique. Pour étayer sa démonstration, Hacking se réfère à Foucault (et aussi au linguiste Noam Chomsky) en faisant une distinction entre connaissances superficielles et connaissances profondes. « La connaissance profonde n’est peut-être pas accessible à tous. Elle ressemble plutôt à une espèce de grammaire, à l’ensemble sous-jacent des règles qui déterminent, non pas en l’occurence ce qui est grammaticial, mais ce qui permet de saisir la différence entre ce qui est vrai et ce qui est faux » (p. 314).

Le Venin dans la plume a pour but de montrer que c’est au niveau de la grammaire, c’est-à-dire des règles qui séparent le vrai et le faux, qu’il convient de se placer si l’on veut trouver des points communs entre ces deux polémistes. Parmi les commentaires négatifs que j’ai reçus à propos de ce livre, certains m’ont accusé de faire le jeu des « islamo-gauchistes » parce que j’ai osé comparer l’antisémitisme de Drumont et l’islamophobie de Zemmour. Tout ce que je peux leur répondre se résume dans ce proverbe chinois : « quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt ».

Je me suis servi des références théoriques que je viens de citer parce que je me suis rendu compte que la question de la vérité était un enjeu majeur dans le combat que mènent les idéologues du « grand remplacement ». Les historiens qui se contentent de dénoncer les « erreurs » de Zemmour au nom des vérités de leur science ont raison de le faire, mais ce n’est pas suffisant. Ils ne peuvent pas lutter efficacement contre ce genre de polémistes, parce qu’ils restent confinés dans une forme d’ethnocentrisme rationaliste. Je me suis adressé ce genre de reproches à moi-même car j’ai sillonné la France pendant plus de vingt ans en multipliant les conférences pour dénoncer l’antisémitisme, la xénophobie, le racisme, etc. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que les résultats n’ont pas été à la hauteur de mes espérances.

C’est cette expérience pratique et civique qui m’a conduit à m’intéresser de plus en plus à la réception des discours. La plupart des historiens français qui ont travaillé sur l’extrême droite et l’antisémitisme ont négligé ce champ de recherches. Ce n’est sans doute pas un hasard si les travaux du linguiste canadien Marc Angenot sont si mal connus dans la corporation. Dans son livre, Ce que l’on dit des juifs en 1889 (Presses Universitaires de Vincennes, 1989), il reproche à juste titre aux historiens de se limiter à l’analyse des arguments antisémites. Comment comprendre l’extraordinaire succès éditorial de la France Juive si l’on se contente de dénoncer les inepties et les obsessions de Drumont ?

L’un des grands points communs entre la prose de Drumont et celle de Zemmour c’est que tous deux développent un discours de vérité ; et leurs adeptes (comme je le montre en analysant les commentaires des fans de Zemmour sur les réseaux sociaux) sont convaincus eux aussi que ces polémistes disent vrai. C’est ce constant qui m’a conduit à analyser la « grammaire », c’est-à-dire les règles que ces polémistes réactionnaires appliquent pour établir le partage entre vérité et erreur. Ces règles ne sont pas du même type que celles qui nous permettent de dire que 2+2= 4. Pour comprendre leur efficacité il faut étudier la rhétorique (c’est-à-dire l’art de convaincre) que développent les polémistes réactionnaires ; ce qui nécessite d’accorder de l’intérêt aux différents niveaux de réception de leur discours.

Tels sont les principaux outils méthodologiques à l’aide desquels j’ai comparé les ouvrages de Drumont et de Zemmour. En avançant dans la recherche, j’ai constaté que les points communs étaient beaucoup plus nombreux que ce que j’imaginais au départ. Sans reprendre ici la démonstration que je développe dans le livre, j’insisterai simplement sur le fait qu’il s’agit dans les deux cas d’une histoire identitaire. Elle mobilise les ressources émotionnelles du récit, tout en utilisant la rhétorique de la science historique.

Cette histoire identitaire est adaptée aux principes démocratiques que la IIIe République a imposés dans les années 1880 : régime parlementaire, liberté de la presse, lois scolaires, etc. C’est aussi au cours de cette décennie que se produit la nationalisation de la société française, illustrée par l’intégration des classes populaires au sein de l’Etat-nation. Voilà pourquoi, la France Juive (publiée en 1886) peut être considérée comme l’ouvrage fondateur d’une nouvelle histoire identitaire. Pour intéresser le public populaire aux péripéties de la vie politique, les journalistes de la presse de masse développent une « mise en récit » qui s’inspire de la chronique des faits divers, avec des victimes, des criminels et des juges (ou des policiers). Un nouveau sens commun, appelé « actualité », s’impose alors qu’Edouard Drumont mobilise pour convaincre ses lecteurs. Son histoire identitaire met en scène deux grands personnages : une victime (la France) et un agresseur (l’étranger incarné par le juif). La mobilisation des émotions des lecteurs est renforcée en exploitant les ressources de la tragédie : Drumont annonce la disparition prochaine de la France si elle ne se révolte pas contre la domination juive. La rhétorique du « grand remplacement » est l’une des pièces maîtresses de cette grammaire. Drumont situe la menace mortelle au niveau des élites. Les juifs sont certes peu nombreux, mais à peine sortis du ghetto, ils ont pris le contrôle des banques, de l’Etat, de la presse, etc. Leur but est de « nous » éliminer, car leur religion les pousse à « nous » haïr, « nous » les pauvres chrétiens, victimes de « notre » compassion.

Je montre dans mon livre que l’on retrouve exactement la même rhétorique dans les livres de Zemmour, sauf qu’il situe « le grand remplacement » dans les classes populaires. Les immigrés « noirs et arabes », musulmans pour la plupart, font la loi dans les banlieues et veulent islamiser la France car leur religion les pousse à haïr les juifs et les chrétiens.

Les deux polémistes convergent aussi pour exploiter les ressources d’une rhétorique consistant à inverser les rapports dominants/dominés. Les minorités que « l’histoire officielle » et les « bien pensants » présentent comme des victimes sont en fait des agresseurs, qui « nous » dominent ou s’apprêtent à le faire. La force de persuasion de ce type de discours est accentuée par l’usage du « nous », pronom personnel qui crée une connivence entre celui qui écrit et celui qui lit (ou qui écoute). L’effet est accentué par la posture de victime que les deux polémistes réactionnaires adoptent constamment. Ils peuvent parler au nom de la France parce qu’eux aussi sont maltraités. Les élites qui contrôlent l’Etat, l’université, les médias, sont au service du « parti de l’étranger » pour reprendre une formule qu’affectionne Zemmour. Voilà pourquoi ces élites les méprisent, leur font des procès. Et quand ils sont condamnés, c’est la preuve que la justice elle-même est complice.

Pour renforcer l’identification des lecteurs issus des milieux modestes, nos deux polémistes rappellent avec complaisance leurs « origines populaires ». Zemmour va même jusqu’à disqualifier toutes les critiques qui lui sont adressées en affirmant qu’elles traduisent un « mépris de classe ». Quand on sait qu’il a fait fortune avec ses livres, qu’il habite dans un appartement cossu du VIIIe arrondissement de Paris, qu’il fréquente assidûment les cercles de la grande bourgeoisie, on se dit que l’ère des Trump à la française est peut-être plus proche qu’on ne le croit !

On comprend qu’au sein des classes populaires, celles et ceux qui sont victimes des injustices et de la violence du système capitaliste, puissent être séduits par ce type de rhétorique. Voilà pourquoi, comme je le montre aussi dans le livre, malgré les multiples arguments rationnels avancés par les gens sérieux pour réfuter leurs thèses, ces polémistes réactionnaires parviennent toujours à avoir le dernier mot.

Dans l’introduction, j’ai dit que je voulais comprendre pourquoi un journaliste comme Zemmour finissait toujours « par avoir raison alors qu’il défie la raison ». La réponse est que son discours n’obéit pas aux mêmes règles de « grammaire » que celle des savants. Dire que ces polémistes ont toujours raison, c’est constater que leur prose touche toujours un public beaucoup plus vaste que celui des chercheurs. Toutefois, cet impact dans le grand public ne peut pas s’expliquer complètement si on se contente d’analyser la relation entre l’auteur et ses lecteurs. Il faut se pencher sur une autre dimension de la réception des discours publics : celle qui concerne les médiateurs, c’est-à-dire les journalistes.

Le venin que les polémistes comme Drumont ou Zemmour mettent dans leur plume est une sorte de carburant nécessaire pour faire tourner le moteur médiatique. C’est une arme rhétorique, bien adaptée à la « fait-diversion » de l’actualité. Je montre que les deux polémistes sont passés maîtres dans l’art de créer des scandales, de provoquer des duels (à l’épée pour Drumont, à la télé pour Zemmour) ; ce qui est le meilleur moyen de doper leur audience. Ce n’est pas un hasard si un personnage comme Drumont s’est imposé au moment même où le capitalisme s’emparait du marché de l’information. La concurrence effrénée que se livrent les grands journaux de l’époque (et les chaînes télévisées d’aujourd’hui) les contraint à une course à l’audience dont profitent ceux par qui le scandale arrive.

Edouard Drumont a joué un rôle fondateur dans la fabrique de ces discours de haine en mettant au point les trois grandes règles qu’applique aujourd’hui un polémiste comme Zemmour : ressasser constamment les mêmes thèses en se maintenant au centre de l’actualité (grâce à la multiplication des polémiques), privilégier des exemples frappants (crimes, attentats, etc), parler à demi-mot (c’est le modèle des « petites phrases » lepénistes, qui fonctionnent sur le mode des sous-entendus, des allusions racistes, pour provoquer des polémiques et des plaintes en justice, de façon à entretenir la posture des victimes du « politiquement correct »).

Lorsqu’un chercheur étudie des sujets qui sont des enjeux brûlants dans les luttes partisanes du moment, il ne peut éviter que son travail soit récupéré par les uns et dénoncé par les autres. Je précise donc que ma comparaison ne porte que sur la grammaire des discours de haine que Drumont et Zemmour ont développée à 130 ans d’intervalle. A aucun moment je n’établis une équivalence entre l’antisémitisme (tel qu’on le définit de nos jours) et l’islamophobie. Je montre simplement que beaucoup de Français ne prenaient pas vraiment au sérieux l’antisémitisme de Drumont à la fin du XIXe siècle parce qu’ils ne pouvaient pas imaginer qu’il pourrait déboucher sur le génocide du peuple juif quelques décennies plus tard. Le cas de Georges Bernanos est à cet égard très significatif. Même si nous vivons aujourd’hui (en France) dans une société beaucoup plus pacifique que les générations précédentes, nous ne pouvons pas savoir ce que l’avenir nous réserve. Les massacres perpétrés ces dernières années au nom du « grand remplacement » prouvent que le venin dans la plume peut encourager une violence inouïe chez les fanatiques.

Il est bien sûr nécessaire de lutter contre tous les discours de haine qui existent aujourd’hui, y compris ceux qui se réclament de l’Islam. Cela ne doit pas pour autant conduire à minimiser la gravité de l’islamophobie que nourrissent les écrits de Zemmour et consort. Il faut combattre sans relâche l’utilisation politicienne qu’en fait l’extrême droite, mais aussi la complaisance de nombreux journalistes à son égard.

Retour sur le « Retour à Reims » de Didier Eribon

 

Après deux mois d’interruption, je reprends aujourd’hui mon blog avec les mêmes intentions qu’avant l’été. C’est une démarche qui caractérise, je le rappelle, les « intellectuels spécifiques » (pour reprendre une formule de Michel Foucault), engagés dans la défense de l’autonomie de la science, mais qui s’efforcent de transmettre dans l’espace public les connaissances issues de leurs recherches afin d’aider leurs concitoyens à mener leurs propres combats, et non pour parler à leur place ou pour porter des verdicts d’expert sur leurs comportements.

Cette forme d’engagement suppose qu’on soit capable d’appliquer à soi-même les outils critiques que nous mobilisons pour étudier les autres milieux sociaux. Force est pourtant de constater que cette démarche auto-réflexive est rarement pratiquée par les chercheurs en sciences sociales. Dans son Esquisse pour une auto-analyse [Editions, Raisons d’agir, 2004, p. 37-38], Pierre Bourdieu fait le constat suivant : « il y a beaucoup d’intellectuels qui mettent en question le monde ; il y a très peu d’intellectuels qui mettent en question le monde intellectuel. Ce qui se comprend aisément si l’on voit qu’on ne peut se risquer à le faire sans s’exposer à voir retournées contre soi les armes de l’objectivation, ou, pire, à subir des attaques ad hominem, visant à détruire dans son principe, c’est-à-dire dans sa personne, son intégrité, sa vertu, quelqu’un qui ne peut apparaître que comme s’instituant, par ses interventions, en reproche vivant, lui-même sans reproche »

Cet été, je me suis demandé pourquoi quelques intellectuels éprouvaient malgré tout le besoin de se mettre ainsi en danger. Peut-on trouver des raisons sociologiques susceptibles d’expliquer qu’un tout petit nombre de chercheurs soient enclins à pratiquer « l’auto-analyse », non pas comme « culte du moi », mais comme une réflexion critique sur leur trajectoire et sur leurs contradictions ?

Ce sont ces préoccupations qui m’ont incité à relire le Retour à Reims de Didier Eribon (paru chez Flammarion en 2009 et réédité dans la collection « Champs » en 2018, précédé d’un entretien avec Edouard Louis). Ce livre illustre parfaitement la démarche de l’«intellectuel spécifique » que je défends, au sens où il revient sur son itinéraire de « miraculé social » en s’interrogeant sur ses choix de vie, ses engagements, et ses propres préjugés.

Tout le début du livre est centré sur son enfance dans une famille d’ouvriers qui vivait en HLM, dans la banlieue rémoise. Cette description m’a particulièrement touché parce qu’elle évoque une forme de « socialisation primaire » proche de celle que j’ai moi-même connue (je l’ai rapidement mentionnée dans la postface de mon livre Penser avec, penser contre [Belin, 2003]). Le petit Didier, qui souffrait terriblement des disputes familiales incessantes, se prit à détester son père, borné et violent. C’est dans le but d’échapper à cette sorte d’enfer qu’il mobilisa l’un des rares atouts qu’il avait à sa disposition (ses bons résultats scolaires). Il s’engagea alors, à corps perdu, dans la recherche d’un « ailleurs » qu’il découvrit page après page en lisant des livres, puis en les écrivant lui-même.

La volonté de se rendre « étranger » à cet univers familier fut accentuée par des interrogations précoces sur son identité. Didier Eribon évoque un détail qui semblera anecdotique pour beaucoup de gens, mais dont j’ai pu, moi aussi, mesurer l’importance lorsque j’étais enfant dans un village d’Alsace. Etant donné que, jusque dans les années 1960-70, cette France de l’Est était encore peu métissée, le fait d’avoir la peau un peu plus foncée que la moyenne était perçu comme un signe d’étrangeté, laquelle était désignée à l’aide d’un vocabulaire illustrant les préjugés dominants. Didier Eribon raconte que sa mère lui disait : « tu ressembles à un bougnoule ». A la même époque, je devais affronter de mon côté les jeux de mots sur mon nom de famille et le surnom de « fellagha ».

Ce type d’insultes montre bien comment, dans les classes populaires, la perception des nuances, même infimes, de la couleur de peau pouvait être nommée (dans un contexte politique dominé par la guerre d’Algérie), à l’aide du vocabulaire public qui dénonçait l’ennemi du « nous Français ». Toutefois, les effets de ces assignations identitaires précoces furent contradictoires. Elles ont sans doute conforté les stéréotypes issus de la domination coloniale au sein de la génération des Français nés après la Seconde Guerre mondiale, mais elles ont aussi engendré – chez ceux qui les ont subies – une solidarité à l’égard des victimes du racisme, d’abord instinctive, puis de plus en plus argumentée. C’est l’une des raisons qui explique un autre point commun dans nos itinéraires de transfuges sociaux. Didier Eribon et moi, nous nous sommes engagés dès la fin de l’adolescence dans la lutte contre le racisme. Je me suis rendu compte, en lisant Retour à Reims, que c’est sur cette question que nos itinéraires s’étaient croisés, même si nous ne nous connaissons pas. Grâce à Didier Eribon – qui collaborait alors aux pages littéraires du Nouvel Obs – cet hebdomadaire a publié un compte rendu de mon livre le Creuset français, paru en 1988. Etant donné que les pages littéraires de ce journal étaient à l’époque sous la coupe de François Furet et des émules de Fernand Braudel, je me doute qu’il ne fut pas facile de faire passer un papier sur un livre qui critiquait sans ménagement le dernier opus braudélien intitulé l’Identité de la France

Didier Eribon poursuit son récit en rappelant que la double stigmatisation qu’il a subie dans l’enfance (physique et sociale) a été puissamment renforcée par l’homophobie qui était très répandue dans le monde ouvrier de l’époque, y compris au sein de sa propre famille. S’il s’est réfugié dans le monde des livres, c’est aussi pour échapper à ce type d’insultes. Ses lectures lui ont permis de découvrir des raisons de se justifier d’exister comme homosexuel et comme intellectuel, assumant ainsi une double rupture avec sa famille et sa classe sociale d’origine.

Loin des discours victimaires qui dominent aujourd’hui le débat public sur les « minorités », Eribon montre aussi comment la stigmatisation peut devenir une ressource. En s’intégrant progressivement au sein de la sub-culture gay, il a réussi à franchir progressivement les barrières de classe. Il a contourné la forteresse universitaire pour obtenir une reconnaissance internationale grâce à ses ouvrages sur le monde gay. Nommé tardivement professeur de sociologie à l’université d’Amiens, il a joué un rôle essentiel dans la légitimation académique de ce nouveau domaine de recherche, confirmant ainsi le rôle essentiel que jouent les « outsiders » dans la progression du savoir.

Dans son Retour à Reims, Didier Eribon résume parfaitement son itinéraire en reprenant à son compte le concept d’ « habitus clivé » proposé par Pierre Bourdieu. On constate que toute sa réflexion autobiographique est fortement marquée par la sociologie bourdieusienne ; ce qui ne relève pas du hasard. Ceux dont l’identité a été contestée dans l’enfance et qui ont rejoint la catégorie des « transclasses » peuvent se retrouver plus ou moins complètement dans son Esquisse pour une auto-analyse.

Cela ne signifie pas pour autant que les membres honoraires de la communauté des « habitus clivés » soient d’accord sur tout. Je n’ai jamais partagé, pour ma part, la fascination de Didier Eribon pour les « grands intellectuels » ; fascination qui l’a poussé à multiplier les livres d’entretien (avec Claude Lévi-Strauss, Georges Dumézil, Ernst Gombrich, Michel Foucault…). De même, je suis beaucoup plus sceptique que lui sur le rôle que de nouveaux « cadres théoriques » pourraient jouer afin de « neutraliser au maximum les passions négatives à l’oeuvre dans le corps social et notamment dans les classes populaires » (p. 160).

Néanmoins, il s’agit-là de déclinaisons différentes engendrées par un même rapport au monde. Les troubles de la socialisation primaire qui façonnent un « habitus clivé » constituent une mise en cause de l’identité personnelle au moment où elle se construit. Un individu qui est, dès le début de sa vie, « mis en question » doit nécessairement « se justifier d’exister », selon une formule qu’affectionnait Bourdieu et qu’il avait empruntée à Sartre. Ce type de dispositions pousse au paroxysme une quête de vérité qui ne se résume pas à la recherche de certitudes scientifiques, mais qui alimente aussi une forte aspiration à la sincérité. C’est ce qui incite les intellectuels qui font partie de cette catégorie de personnes à s’interroger sans complaisance sur eux-mêmes et sur le milieu social qui les a accueillis.

L’habitus clivé résulte très souvent des « maltraitances » subies dans l’enfance, c’est-à-dire des violences (physiques et/ou symboliques) qu’il faut ensuite apprendre à domestiquer. Didier Eribon raconte qu’une étape importante dans ce processus s’est produite à l’adolescence, illustrée par des comportements indisciplinés, proches de la délinquance. Ces comportements peuvent être rapprochés, là aussi, de ce qu’a raconté Bourdieu dans son auto-analyse et de ce que j’ai moi-même vécu quand j’étais interne à l’école normale d’instituteurs de Mirecourt.

La suite du parcours de Didier Eribon a été conforme au processus de sublimation de la violence que l’on retrouve fréquemment dans ce type de trajectoire. Processus qui explique l’attirance fréquente de ces intellectuels pour les auteurs révolutionnaires (Sartre pour Bourdieu, Marx pour notre génération), et qui se concrétise par un engagement politique contre le pouvoir de la classe dominante. Finalement, le désenchantement à l’égard de la politique conduit les transclasses à l’habitus clivé vers des formes de résistance recroquevillées sur le monde intellectuel.

Les traces du passé dans le présent peuvent se retrouver dans leur manière d’écrire. L’obsession de la « vérité » (entendue aussi comme sincérité) et les vestiges d’une « délinquance » transposée dans l’univers de la pensée expliquent leur refus de hurler avec les loups (quelle que soit la couleur du loup). J’ai intitulé le livre dans lequel j’évoque mon parcours : « Penser avec, penser contre » parce que cette formule caractérise bien ce type de disposition. Elle apparaît très nettement dans le Retour à Reims de Didier Eribon, qui n’hésite pas à critiquer les auteurs auxquels il se réfère par ailleurs (que ce soit Lacan, Bourdieu, Hoggart… ). Preuve qu’il se situe au niveau des arguments, en évitant les références/révérences et les affiliations ostentatoires au service de telle ou telle cause ou  tel ou tel maître à penser.

Ce type d »écriture savante peut aussi conserver la trace des dispositions pour la rébellion qui se manifestaient auparavant dans l’indiscipline scolaire. La véhémence des termes que Didier Eribon utilise parfois pour critiquer des intellectuels dont il est pourtant proche sur le plan politique en témoigne. J’en veux pour preuve ce passage qui vise le philosophe Jacques Rancière. « Et je crains fort que les intellectuels qui, manifestant ainsi leur ethnocentrisme de classe et projetant leurs propres modes de pensée dans la tête et à la place de ceux desquels ils parlent en prétendant être attentifs à leurs paroles, se gargarisent des « savoirs spontanés » des classes populaires – et ce avec d’autant plus d’enthousiasme qu’ils n’ont jamais rencontré dans leur vie quelqu’un qui y appartienne, si ce n’est en lisant des textes du XIXe siècle – ne courent le risque de se heurter à de sérieux démentis et à de cruelles déconvenues » (p. 155-156). Je pense qu’il aurait été possible de défendre le même argument dans un langage plus simple et plus généreux. Mais je sais d’expérience qu’il est très difficile de domestiquer constamment sa plume.

Ce qui m’a paru finalement le plus important dans ce livre, ce sont les interrogations de Didier Eribon sur sa propre trajectoire et ses propres engagements. Son auto-analyse est centrée sur une question que tous les adeptes de « l’intersectionnalité » gagneraient à prendre au sérieux. Eribon se demande en effet pourquoi il n’avait jamais écrit, auparavant, sur son itinéraire de «transclasse » ? Pourquoi, dans les ouvrages qu’il a consacrés à la question homosexuelle, n’avait-il jamais réfléchi au problème de l’« intersection » entre son identité de gay et son identité de miraculé social ? En lisant les réponses qu’il tente d’apporter à ces interrogations, on comprend qu’il puisse être facile « en théorie » de combiner tous les critères qui définissent l’identité d’une personne, mais qu’en pratique (c’est-à-dire dans la vie sociale réelle), ce soit beaucoup plus difficile. Didier Eribon a pu ainsi militer, d’un côté, en faveur du prolétariat révolutionnaire et, d’un autre côté, en faveur de la minorité homosexuelle, mais il n’a jamais pensé à articuler les deux, alors même qu’il était le mieux placé pour le faire. Sans insister ici sur un problème que je suis en train d’approfondir, je pense que la défense d’une cause dans l’espace public (sa politisation) aboutit le plus souvent à mutiler l’identité des personnes réelles en les réduisant à des personnages uniquement définis par cette cause.

Une autre dimension autocritique qui m’a semblé très précieuse, car elle est en rapport direct avec le contexte politique actuel, c’est la réflexion que Didier Eribon développe sur ses propres préjugés en montrant qu’ils étaient nécessaires pour qu’il puisse rompre avec son milieu oppressant.

Après avoir longtemps partagé la posture des intellectuels qui dénoncent le « racisme », le « sexisme », « l’homophobie » de ceux qui votent pour l’extrême droite, Eribon esquisse dans ce livre une démarche plus compréhensive (et donc plus conforme aux finalités herméneutiques des sciences sociales) ; ce qui ne le conduit pas, bien évidemment, à justifier les préjugés qu’exploite l’extrême droite. La prise en compte du critère de classe l’amène finalement à mieux comprendre le discours de son père, alors qu’il le rejetait auparavant comme un fatras de préjugés archaïques. Quand Didier était lycéen, militant dans une mouvance trotskyste, son père était encore un électeur fidèle du Parti communiste, très hostile à l’égard des « étudiants gauchistes qui veulent nous dire ce qu’il faut faire » et qui « dans dix ans viendront nous commander ». Pour le jeune Didier, ce genre de propos était typique du discours des vieux staliniens que dénonçaient les leaders du mouvement de Mai 68. Mais aujourd’hui, il est bien obligé de réviser son jugement : « comment pourrais-je désormais penser que mon père avait tort ? ». Ces anciens étudiants révolutionnaires sont toujours aussi sûrs d’eux-mêmes, mais en vieillissant « ils ont rejoint ce à quoi ils étaient socialement promis, ils sont devenus ce qu’ils devaient devenir »  ; c’est-à-dire des dominants qui passent leur temps à expliquer au peuple ce qu’il doit penser (p. 128-129).

Eribon estime que l’abandon des classes populaires par la gauche a eu pour effet de laisser un espace vacant que le Front National a réussi à occuper en valorisant le Français plutôt que l’ouvrier. Son livre montre comment la domination capitaliste s’incruste dans la vie quotidienne des classes populaires les contraignant à défendre leur dignité en puisant, dans les discours publics auxquels elles ont accès, des éléments susceptibles de les rattacher à un « nous » dont elles peuvent être fières. Ses deux frères n’ont pas connu la même réussite que lui. Ils font toujours partie des classes populaires et votent aujourd’hui pour le Front National. Bien que Didier ne se soit jamais réconcilié avec eux, il avoue : « je ne suis plus aussi certains qu’auparavant du jugement que je dois porter sur tout cela » (p. 118).

Réflexions sur « les leçons de l’histoire »

Je n’ai pas pu alimenter mon blog au cours de ces dernières semaines car j’ai dû mettre les bouchées doubles pour terminer à temps l’ouvrage qui va paraître en septembre à la Découverte, sous le titre Le venin dans la plume. Edouard Drumont, Eric Zemmour et la face sombre de la République. Je reprendrai régulièrement ce blog à la rentrée. En attendant, je vous propose de méditer sur cette tribune que j’ai publiée dans le Monde le 15 juillet

Dans l’un des musées de Münich (l’Alte Pinakothek), est conservé un tableau d’Albrecht Altdorfer intitulé « la bataille d’Alexandre ». Il célèbre en apparence la victoire d’Alexandre le Grand face aux roi des Perses Darius III, lors de la fameuse bataille d’Issos en 333 avant JC. Toutefois, lorsqu’on observe attentivement ce tableau, on ne peut qu’être frappé par un énorme anachronisme. Ce n’est pas Alexandre, en effet, qui est représenté, mais l’empereur Maximilien . Et les combattants « perses » ressemblent en tous points aux soldats turcs qui assiégeaient la ville de Vienne en 1529, l’année même où Altdorfer exécuta son tableau.

Dans son livre le Futur passé, l’historien Reinhart Koselleck a pris cet exemple pour montrer qu’à cette époque, « présent et passé se trouvaient englobés dans un seul et même horizon historique »1. En raisonnant à partir d’un concept de temps continu et homogène, les Européens voyaient l’histoire comme un réservoir d’exemples, dans le prolongement de l’« Historia magistra vitae » (« l’histoire éduque la vie »), défendue dès l’Antiquité par Cicéron. Le formidable choc qu’a provoqué la Révolution française a bouleversé ce schéma en imposant la conviction que les hommes pouvaient, par leurs actes, provoquer des ruptures décisives dans le cours de l’histoire. Devenu étranger à notre présent, le passé n’est plus désormais perçu comme un réservoir d’exemples, mais il peut encore éclairer nos conduites, à condition de mettre en œuvre des méthodes spécifiques pour décrypter les traces qui sont parvenues jusqu’à nous.

Ce nouveau rapport entre le passé et le présent s’imposa au début du XIXe siècle avec « l’école historique allemande » qui fut le point de départ de l’histoire comme discipline savante. Il existe encore aujourd’hui des essayistes qui conçoivent le passé comme un réservoir d’exemples et qui veulent nous faire croire que « l’histoire repasse toujours les mêmes plats ». Néanmoins, les historiens sérieux se situent à l’intérieur du cadre conceptuel construit au début du XIXe siècle. Tous partent du principe que le passé diffère du présent, même s’ils ne sont pas d’accord sur les leçons que l’on peut tirer de l’histoire.

Les marxistes ont cherché dans le passé des lois permettant d’orienter les luttes du présent et de prédire l’avenir. Leurs prophéties ayant été cruellement démenties par les faits, cette manière de relier le passé au présent a été abandonnée, au profit d’autres perspectives, moins ambitieuses, mais plus crédibles. Même s’il n’existe pas de lois de l’histoire, comparables aux lois de la physique ou de l’astronomie, on peut mettre en évidence des processus de longue durée, comme l’a fait par exemple Norbert Elias en montrant que le développement des sociétés humaines avait produit une extension incessante des « chaînes d’interdépendance » reliant les hommes entre eux. C’est aussi dans cette perspective que s’est développée l’histoire structurale de Fernand Braudel qui recherchait derrière l’écume des événements, des constantes de longue durée.

La sociologie durkheimienne a exploré une autre facette des relations passé/présent, que Pierre Bourdieu a résumée dans un article intitulé « le mort saisit le vif »2. On peut éclairer le présent en montrant combien il est conditionné ou déterminé par le passé, que ce soit dans la langue, dans les institutions, les formes matérielles, les structures mentales. Dans cette perspective, le rôle civique de l’historien est comparable à celui du psychanalyste : ramener à la conscience le passé refoulé pour permettre aux citoyens de s’émanciper des contraintes qui pèsent sur eux sans qu’ils le sachent. C’est cette fonction sociale de l’histoire qu’évoquait Marc Bloch quand il disait que l’histoire doit « aider les hommes à mieux vivre ».

Ces différentes façons d’éclairer le présent en s’appuyant sur le passé sont autant d’outils qu’un historien peut combiner pour apporter sa petite contribution aux débats d’actualité. Prenons l’exemple de la polémique qui s’est développée ces derniers mois à propos du « retour des années 1930 ». Elle a été fortement alimentée par les propos du président de la République qui s’est dit « frappé par la ressemblance entre le moment que nous vivons et celui de l’entre-deux-guerres ». Cette petite phrase avait une finalité politique évidente. Les élections européennes approchant, le chef de l’Etat s’efforçait d’exploiter à son profit l’idée que « le mort saisit le vif », pour mobiliser le camp libéral contre le camp nationaliste. Des noms comme Mussolini, Hitler, Pétain, de même que les mots « nazisme » ou « fascisme » conservent aujourd’hui une forte charge émotionnelle car notre mémoire collective est encore hantée par les fantômes de cette époque. Il n’est donc pas surprenant que les idéologues de l’extrême droite ait aussitôt réfuté ces analogies en dénonçant la « dramatisation » et « l’amalgame » faite entre les dirigeants populistes de l’Europe actuelle et les dictateurs de l’entre-deux-guerres.

Sans chercher à arbitrer ce genre de polémiques, l’historien peut mettre en évidence de nombreuses similitudes entre la période actuelle et les années 1930. De même que la crise du capitalisme (le « jeudi noir » de Wall Street en octobre 1929) a joué un rôle décisif dans la montée en puissance des forces réactionnaires en Europe, de même c’est la crise du capitalisme financier qui explique aujourd’hui l’accession au pouvoir de l’extrême droite dans plusieurs pays européens.

Un autre point commun tient au type d’arguments que privilégient les partis d’extrême droite pour endoctriner les masses : l’ennemi c’est l’étranger, celui qui nous envahit, qui ne partage pas nos valeurs, nos traditions. On peut aussi constater la similitude des propos visant à dénoncer les élites, et plus particulièrement les gouvernants accusés d’utiliser le pouvoir que le peuple leur a confié pour défendre leurs intérêts personnels. Dans les périodes de crise, ce qu’on appelle maintenant « le populisme » a toujours un impact particulièrement fort, étant donné l’impuissance dans laquelle se trouvent les dirigeants pour résoudre les problèmes du peuple. Ce fut la toile de fond de l’affaire Stavisky, en 1934, qui permit à l’extrême droite de mobiliser une fraction importante des classes populaires pour tenter d’abattre la République.

Ces points communs ne doivent pas, néanmoins, masquer tout ce qui sépare le monde actuel de celui qu’ont connu les générations précédentes. La charge émotionnelle que conserve la référence aux années 1930 tient au fait que la crise économique et politique a débouché sur une violence de masse sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Or, nous vivons dans une société où la question de la violence ne se pose plus dans les mêmes termes qu’autrefois. Les derniers Français ayant vécu la guerre sur le territoire national auront tous au moins 75 ans en 2020. Jamais la société française n’avait connu une aussi longue période de paix.

Paradoxalement, cette pacification des relations internationales, qui a touché également notre vie politique intérieure, a facilité le retour de l’extrême droite sur le devant de la scène à partir des années 1980. A la différence de l’Action Française qui prônait la « révolution nationale » pour rétablir la monarchie, l’extrême droite d’aujourd’hui ne dit plus explicitement qu’elle veut abattre la démocratie ; elle prétend même défendre les « valeurs de la République ». Quoi qu’on puisse en penser, cette façon de se positionner dans l’espace public a un fort impact dans la population. En 1934, des millions de Français apportèrent leur soutien au front antifasciste parce qu’ils se sentaient directement concernés par les menaces qui pesaient sur la démocratie. Aujourd’hui, la majorité de nos concitoyens n’éprouvent plus ce genre de craintes. Comment pourraient-ils avoir vraiment peur de dirigeants qui sont invités en « prime time » sur toutes les chaînes télévisées ? C’est l’une des raisons qui explique la difficulté auxquelles se heurtent aujourd’hui les forces progressistes qui veulent développer la solidarité, notamment à l’égard des réfugiés.

La comparaison entre notre époque et les années 1930 montre une autre différence essentielle. La diminution de la violence physique a eu pour contrepartie une aggravation des nouvelles formes de contraintes, que les sociologues appellent la « violence douce » : la pérénnisation du chômage de masse, la précarisation de l’emploi, l’enchaînement des salariés dans des dispositifs technologiques de plus en plus sophistiqués ont considérablement affaibli les capacité de résistance collective. Alors que les années 1930 avaient été un paroxysme de la lutte des classes, la démobilisation actuelle se traduit par un désintérêt croissant pour la politique ; l’abstention étant aujourd’hui le premier parti des classes populaires.

Si l’on peut voir dans la référence à l’entre-deux-guerres une volonté de dramatiser la vie politique actuelle, il ne faut pas pour autant négliger une autre leçon de l’histoire. Norbert Elias nous a appris que la tendance historique de très longue durée qui a entraîné une pacification des conduites humaines pouvait être, dans certains cas, brutalement inversée, comme ce fut le cas avec le nazisme. Etant donné que les partis d’extrême droite n’ont pas, eux non plus, de recette miracle pour résoudre la crise, lorsqu’ils mettent la main sur l’Etat en jouant sur les fantasmes national-sécuritaires de l’opinion, ils sont pris dans un engrenage répressif qui les pousse à multiplier les boucs émissaires. Ce qui se passe aujourd’hui au Brésil ou en Hongrie prouve que ce passé-là est toujours bien présent et qu’il peut engendrer notre avenir.

1Reinhart Koselleck, Le Futur passé, Ed EHESS, 1990.

2Pierre Bourdieu, « Le mort saisit le vif », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1980.

Marie-Claude Brossollet, éditrice solidaire.

Triste nouvelle : Marie-Claude Brossollet est décédée le vendredi 19 avril. Un grand nombre de collègues ont déjà fait part de leur émotion suite à cette disparition et ont rendu hommage à une femme qui fut à la fois une grande éditrice et une personnalité très attachante. Dans mon blog de cette semaine, je voudrais apporter, moi aussi, un témoignage sur le rôle essentiel que Marie-Claude Brossollet a joué pour le développement et la diffusion de la recherche en sciences sociales.

Dans l’article nécrologique que le Monde lui a consacré, le 21 avril, Alain Beuve-Mery a rappelé les nombreuses collections de manuels scolaires qu’elle a lancées depuis son arrivée comme directrice éditoriale chez Belin en 1983, puis comme directrice générale de 1985 jusqu’à sa retraite en 2008. Elle a également abrité dans sa maison des revues de haute vulgarisation scientifique (« Pour la science ») et aussi la fameuse revue poétique « Po&sie » , dirigée par Michel Deguy.

Il était de notoriété publique que Marie-Claude Brossollet vouait une véritable passion pour l’histoire. L’une des raisons de cet attachement tenait à l’ancienneté des éditions Belin. Fondée par François Belin en 1777, cette maison fut pendant longtemps une entreprise familiale indépendante. Marie-Claude Brossollet se battit corps et âme pour préserver cette liberté. Mais après son départ en retraite, le combat fut perdu puisque Belin (qui fait partie aujourd’hui du groupe Humensis) fut rachetée en 2014 par la SCOR, une société de réassurance.

Marie-Claude Brossollet aimait rappeler, à ceux qui avaient tendance à considérer Belin comme un « petit » éditeur, que sa maison avait édité le fameux manuel d’Augustine Fouillée (alias G. Bruno), Le Tour de France par deux enfants. Mais ce passé prestigieux n’alimentait pas, chez elle, une vision nostalgique de l’histoire. L’Histoire de France en treize volumes qu’elle édita entre 2009 et 2012, sous la direction de Joël Cornette, fut une synthèse remarquée, car elle intégra les recherches les plus récentes publiées par la communauté historienne.

Dans cet hommage, je voudrais insister sur un point que le Monde aurait pu (aurait dû) rappeler, concernant le rôle important que Marie-Claude Brossollet a joué dans l’édition des sciences sociales et son engagement en faveur de l’interdisciplinarité. C’est un point dont je peux, en effet, témoigner personnellement.

A la fin des années 1980, le petit « triumvirat » informel que nous venions à peine de former avec Michel Offerlé et Christian Topalov concocta le projet de fonder une nouvelle revue. Nous n’étions pas satisfaits par les deux grands modèles qui dominaient alors le petit monde des sciences sociales françaises. Comme le montrait la composition de son comité de rédaction, les Annales fondées par Marc Bloch et Lucien Febvre en 1929, s’étaient repliées sur une discipline historique alors triomphante, abandonnant du même coup leur ambition interdisciplinaire. Quant aux Actes de la Recherche en Sciences Sociales, ils nous apparaissaient comme la revue d’un seul homme (Pierre Bourdieu), alors que nous penchions pour une revue fonctionnant comme un outil au service du travail collectif.

Fort du succès éditorial qu’avait rencontré mon livre sur le Creuset français (Le Seuil, 1988) j’ai contacté, sans succès, plusieurs éditeurs pour leur parler de notre idée de revue. Après une expérience malheureuse auprès d’une maison que je ne nommerai pas, sur le conseil de mon collègue François Weil (qui dirigeait avec Jean Heffer la collection « Histoire et société. Culture américaine » chez Belin), j’ai proposé le projet à Marie-Claude Brossollet. Alors que tout le monde prédisait que notre entreprise tournerait au fiasco, elle nous a soutenus, envers et contre tous. C’est ainsi qu’est née la revue Genèses. Sciences sociales et histoire, qui est aujourd’hui l’une des principales revues françaises en sciences sociales. Avec Michel Offerlé, nous avons réussi à convaincre Marie-Claude Brossollet d’amplifier l’aventure de la revue, en créant une collection d’ouvrages que nous avons appelée : « Socio-Histoires ». J’invite les lecteurs de ce blog à consulter le catalogue de tous les livres que nous avons publiés dans cette collection. Certes, l’entreprise ne fut jamais très rentable d’un point de vue commercial, mais elle fut un outil important pour le développement de l’interdisciplinarité et sont rayonnement intellectuel fut incontestable. Un grand nombre de jeunes politistes, sociologues, historiens, anthropologues – dont beaucoup sont aujourd’hui d’éminents universitaires – ont eu la possibilité, grâce Marie-Claude Brossollet, de publier leur thèse et de se faire connaître dans le monde intellectuel français.

Je me souviens avec émotion des réunions avec Michel Offerlé et Marie-Claude Brossollet dans son bureau de la rue Férou. Marie-Claude m’impressionnait terriblement parce qu’elle avait son franc-parler. Le plus souvent, je m’en remettais au talent de négociateur de Michel pour faire « passer » des projets de livres très savants et dont on ne savait pas s’ils trouveraient leur public. Derrière son côté un peu bourru et parfois sarcastique, Marie-Claude cachait une véritable passion pour le métier des lettres et pour le savoir. Cette corde, on ne la faisait jamais vibrer en vain. J’ai moi-même publié plusieurs livres dans la collection « Socio-Histoires ». Deux d’entre eux (Sur la crise de l’histoire et Etat, nation, immigration) ont été réédités ensuite en « Folio » chez Gallimard. Le troisième (Pensez avec, penser contre. Itinéraire d’un historien) est reparu en poche chez Belin, dans la collection « Histoire ».

Marie-Claude Brossollet défendait une conception de l’édition devenue rare. A l’encontre de la logique prédatrice de « l’écrémage », elle acceptait qu’on évalue la rentabilité d’une collection non pas sur un seul volume, mais sur la moyenne des ouvrages publiés dans l’année ou sur plusieurs années. Ce qui nous donnait la possibilité, en tant que directeurs de collection, de faire jouer le principe de solidarité entre les jeunes chercheurs prometteurs mais inconnus et les auteurs plus confirmés. Cependant pour que ce principe fonctionne, encore fallait-il que les auteurs jouent le jeu. Marie-Claude Brossollet regrettait parfois que les novices qui avaient obtenu la reconnaissance de la « république des Lettres » en publiant leur première œuvre chez Belin se soient ensuite précipités vers des maisons considérées comme plus prestigieuses. Pour que la solidarité fonctionne, il faut être au moins deux…

C’est un aspect de la « crise de l’édition » qu’on a trop tendance à oublier aujourd’hui.

A propos du « blackface » : politique, mémoire et histoire.

Dans son édition du 26 mars, le Monde titrait : « A la Sorbonne, la guerre du « blackface » gagne la tragédie grecque ». L’article évoquait le coup de force d’une cinquantaine de militants de la Ligue de défense noire africaine (LDNA), de la Brigade anti-négrophobie et du Conseil représentatif des associations noires (CRAN) ayant bloqué l’entrée de l’université pour protester contre un spectacle qu’ils jugeaient « racialiste ». Dans le cadre du festival Les Dionysies qu’il organise depuis quelques années à Paris, Philippe Brunet devait présenter « Les Suppliantes », le premier volet des « Danaïdes » d’Eschyle. Mais l’utilisation par la troupe de maquillages sombres et de masques pour personnifier les Danaïdes fut considérée par ces militants antiracistes comme une résurgence du “blackface” : comédiens blancs se grimant en noir pour se moquer des Noirs. Ce coup de force a fait l’objet de condamnations multiples. Beaucoup d’observateurs ont dénoncé un « contresens historique », étant donné que le masque dans la tragédie grecque répondait à des logiques culturelles et sociales fort éloignées des nôtres (avec ses traits exagérés, il permettait d’être vu de loin, il donnait la possibilité à un acteur de jouer plusieurs personnages, etc.).

L’Observatoire des libertés, qui regroupe un grand nombre d’organisations de gauche, comme la Ligue des Droits de l’Homme, la CGT, la Ligue de l’enseignement, etc. a publié un communiqué dénonçant cette opération. « Si le blackface est une pratique condamnable, en ce qu’il a pour objet d’humilier les « Noirs », en l’espèce, les motivations de la compagnie ne relèvent ni de ce projet ni de cette pratique. Personne ne peut s’ériger ainsi en censeur autoproclamé. Si certains considèrent que la pièce est raciste, le recours légal, ce sont les tribunaux, lesquels n’ont pas été saisis. Il n’est pas admissible, dans une société démocratique, que le débat ne puisse avoir lieu autour d’une œuvre parce qu’on a empêché l’œuvre d’être représentée. Le public doit avoir librement accès à l’œuvre pour se faire sa propre opinion. Ce n’est pas à un groupe de pression, quelle que soit la légitimité de son combat, de s’interposer entre l’œuvre et le public ».

Bien évidemment, cette offensive des militants identitaires d’extrême gauche a été accueillie avec enthousiasme par les identitaires du bord opposé. Dès le 28 mars, un article sur le sujet a été publié dans Causeur dénonçant «  le masque noir des antiracistes ». « La censure décoloniale tente une fois de plus d’imposer sa tyrannie, jouant de son discours victimaire permanent pour étouffer l’art, la culture, la pensée. Ils sont une injure à l’intelligence, un danger pour la liberté, une menace pour l’idée même de civilisation ».

Il est vrai qu’aujourd’hui, pour exister dans l’espace public, il faut faire des « coups » qui provoquent des polémiques et cet incident, qu’on pourrait juger anecdotique, a effectivement suscité un vaste écho dans les médias. On doit cependant constater que ces militants antiracistes ont non seulement réussi l’exploit de faire quasiment l’unanimité contre eux, mais ils ont aussi aggravé les divisions au sein des forces qui se reconnaissaient autrefois dans « la gauche » ; puisque l’UNEF a soutenu le blocage de la Sorbonne, alors que celui-ci a été condamné notamment par la LDH et la CGT.

Même si la cause invoquée par ces militants (lutter contre le racisme) est louable, on ne peut ignorer que la forme d’intervention qu’ils ont privilégiée (empêcher des spectacles présentés comme contraires à la cause qu’ils défendent) rappelle les opérations commando de l’Action Française avant la Première Guerre mondiale. La différence c’est que l’Action Française rejetait la démocratie et cherchait à prendre le pouvoir par la force, alors que les groupes antiracistes d’aujourd’hui n’ont pas d’autres issues que la démocratie parlementaire, ce qui suppose de rallier l’opinion publique à sa cause en élargissant le front de lutte, en trouvant des alliés, etc. Malheureusement, le rejet massif que suscite ce genre d’actions violentes aboutit au résultat inverse. C’est la droite la plus réactionnaire qui tire les marrons du feu.

Ce qui me paraît également très contestable dans ces dénonciations du « blackface », c’est l’usage simpliste que ses partisans font de l’histoire. Pourtant, c’est un domaine où ils ont incontestablement marqué des points. Il est frappant de constater en effet que tous ceux qui ont condamné le blocage de la Sorbonne, ont commencé par dénoncer les méfaits du blackface. C’est le cas, par exemple, de Michel Guerrin, rédacteur en chef du Monde. Dans un article du 29 mars, il revient sur cette polémique en écrivant : « Cette pratique était, à l’origine, dans les Etats-Unis du XIXe siècle, clairement raciste : des Blancs au visage ciré se donnent en spectacle pour moquer les Noirs ». Il poursuit en disant qu’aujourd’hui les usages du blackface sont « plus ambigus ». Il cite comme exemple le footballeur Antoine Griezmann qui a dû faire repentance après avoir publié sur Twitter une photo de lui grimé avec une perruque afro, en « hommage » aux basketteurs des Harlem Globetrotters. Il ajoute qu’en 2018, les animateurs du carnaval de Dunkerque, qui accueille toujours des adeptes du blackface, ont dû se justifier face aux accusations de racisme.

Or les travaux historiques qui ont été publiés récemment sur le blackface montrent que ces spectacles ont toujours été « ambigus ». Pour illustrer ce point, je m’appuierai sur des écrits publiés par des auteurs qu’on ne peut pas soupçonner de la moindre complaisance à l’égard du racisme. Il s’agit du livre de l’historien américain William T. Lhamon, Raising Caïn. Blackface performance from Jim Crow to Hip-Hop, publié par Harvard University Press en 1998. Il a été traduit en français sous le titre Peaux blanches, masques noirs. Performances du blackface de Jim Crow à Michael Jackson, édition Kargo et L’Eclat, 2008, avec une préface du philosophe Jacques Rancière.

Il est regrettable, mais logique (vu la position hégémonique qu’occupent aujourd’hui dans le champ intellectuel les identitaires de tous poils) que ce très beau livre n’ait pas rencontré plus d’écho dans notre espace public. Dans sa préface, Jacques Rancière a clairement indiqué les raisons pour lesquelles cet ouvrage était important. Les spectacles en blackface, concoctés au début du XIXe siècle par des comédiens blancs grimés en noir dans de petits théâtres populaires new-yorkais, étaient typiques d’une « culture sans propriété ». William Lhamon la définit en réhabilitant un vieux mot anglais : « lore », terme qu’il détache du terme « folk-lore », lequel s’est imposé par la suite pour assigner une culture à un peuple. Rancière enfonce le clou en soulignant qu’une culture n’est la propriété d’aucun groupe ethnique, car elle est « toute entière affaire de circulation ». La circulation d’une pratique culturelle permet non seulement de la faire partager à d’autres publics, mais elle aboutit toujours aussi à des formes d’appropriations multiples et contradictoires. Ce qui fut le cas au début du XIXe siècle, car le public qui assistait à ces représentations était composé d’esclaves et d’ouvriers (blancs et noirs) de toutes origines.

Pourtant, dès le départ, le spectacle blackface « a fait l’unanimité de tous les bien pensants » contre lui, ajoute Rancière, résumant l’une des thèses centrales du livre. Non seulement les bourgeois cultivés le rejetaient car ils le trouvaient trop vulgaire, mais il était dénoncé également par les antiracistes de l’époque. « Les champions de l’émancipation des Noirs comme Frederick Douglass, relayés plus tard par la tradition de gauche, dénonçant cette appropriation des chants et danses du peuple noir, transformés en caricatures racistes d’un peuple enfoncé dans sa minorité. C’est récemment seulement que les historiens du blackface ont commencé à complexifier cette vision du spectacle de ménestrels comme une caricature issue du Sud esclavagiste donnée par des Blancs pour conforter le racisme de leurs semblables ».

William Lhamon ne nie pas, bien évidemment, que depuis le milieu du XIXe le blackface ait majoritairement servi la cause d’une représentation raciste des Noirs. Néanmoins, il s’interroge sur deux grandes questions.

1. Comment des spectacles qui avaient pour finalité, dit-on, de conforter l’identité raciale des Blancs, ont-ils pu inciter ce même public à s’intéresser au jazz, puis au hip hop, qui sont des formes culturelles issues du blackface ?

2. S’ils étaient tous racistes, pourquoi les comédiens des petits théâtres américains ont-ils éprouvé le besoin de s’approprier les gestes des Noirs pour en faire un nouveau genre de spectacle? Lhamon établit un lien entre les jeunes ouvriers new yorkais qui se rassemblaient en 1820 sur le marché Saint Catherine pour voir les jeunes esclaves noirs faire la « danse des anguilles » et les jeunes Japonais d’aujourd’hui qui imitent les coiffures africaines en portant des dreadlocks.

Dans les spectacles blackface, les Blancs grimés en noir ont contribué (peut-être à leurs corps défendant) à pérenniser les pratiques culturelles des esclaves noirs en maintenant, sous la forme de la dérision, la dynamique des échanges culturels mondiaux qui triomphe aujourd’hui. Ils ont pris plaisir à s’approprier des éléments de cette culture, et à les transformer en signes. Pour les ouvriers blancs et pauvres qui assistaient à ces spectacles, la gestuelle des comédiens grimés en noir est devenue un symbole de résistance face à la culture dominante. Ils côtoyaient des Noirs dont beaucoup étaient des ouvriers comme eux, même s’ils les percevaient dans le même temps comme des êtres différents d’eux. Ils ne les voyaient pas comme des personnages ridicules, mais comme des individus possédant un art tout particulier pour tourner en dérision les puissants, compétences qu’ils s’approprièrent pour leurs propres combats. Ce qui n’empêche pas que ces compétences désirables aient pu aussi alimenter la stigmatisation de ceux qui étaient perçus comme des êtres inférieurs. Comme le dit Jacques Rancière : « Fascination et répulsion tournent dans cette appropriation des différences, dans le geste de la main qui donne à la peau blanche un masque noir imitant et rejetant la peau noire »

Le philosophe attribue au « post-modernisme » et au « post-colonialisme » cette lecture renouvelée de l’histoire du blackface. Elle me semble tout à fait compatible avec la démarche du socio-historien, du fait même qu’elle prend en compte la diversité des critères (et notamment la classe sociale) qui composent l’identité d’une personne. C’est cette diversité qui explique la complexité d’un phénomène comme le blackface. J’ai moi-même travaillé sur cette question dans mon livre Chocolat. La véritable histoire d’un homme sans nom (Bayard, 2016). Ce jeune esclave cubain arrivé à Paris en 1886, comme homme de peine au service d’un célèbre clown anglais, est un exemple extrême de la stigmatisation par la couleur de peau, contradictoirement véhiculée par les spectacles en « blackface », puisque Rafael a été affublé du surnom « Chocolat », devenu son nom officiel (car il n’a jamais eu d’état civil). Et pourtant, en jouant subtilement sur les attentes du public aristocratique et bourgeois du Nouveau-Cirque, il deviendra l’un des artistes les plus célèbres de Paris à la Belle Epoque. La pantomime intitulée « Paris-Ballon », qu’il a co-écrite avec son compère le clown blanc George Foottit (créée en 1902), est une fascinante illustration de la manière dont ces artistes populaires sont parvenus à contourner, avec leurs moyens propres, les stéréotypes dominants. Les deux clowns, déguisés en femmes, se poudrent pour séduire le même homme, mais ils/elles se trompent au moment du maquillage, ce qui les conduit à échanger leur couleur de peau. Le bellâtre qu’ils/elles voulaient séduire est alors plongé dans des affres de perplexité. Ce sont ces quiproquos qui constituent le principal ressort comique du spectacle.

Comme on le voit, cette réflexion renouvelée sur le « blackface » permet de repenser aussi la question des « appropriations culturelles » que les militants identitaires dénoncent souvent comme une forme de colonialisme. Ces critiques sont parfois justifiées, mais il ne faut pas oublier que « l’appropriation culturelle » fonctionne toujours dans les deux sens, et quelle est souvent pour les groupes dominés un moyen d’échapper aux assignations identitaires. Mais pour comprendre cela, il faut partir du principe que l’identité d’une personne ne se réduit pas à sa couleur de peau ; ce qui est finalement le comble du racisme.

Le mépris de classe (suite). La question de l’intentionnalité.

Dans mon précédent blog, j’ai cité les propos que Gaspard Gantzer a tenus sur la chaîne C News, le 19 février, après la manifestation des gilets jaunes. « Je suis sûr que si on faisait des tests de QI à l’entrée des manifestations, il n’y aurait pas grand monde ! » J’ai reçu récemment un message de sa part, regrettant que je n’aie pas suffisamment replacé cette phrase dans le contexte de l’émission télévisée où elle a été prononcée. Cette critique, exprimée d’une façon bienveillante, m’a incité à m’interroger sur moi-même. N’aurai-je pas été victime du syndrome de l’intellectuel qui critique les élites tout en se conduisant lui-même comme le porte-parole auto-proclamé des classes populaires ? Cela m’a conduit à approfondir ma réflexion sur la question du « mépris de classe ».

Comme je l’ai dit dans l’introduction de ce blog, j’essaie de me tenir constamment à distance des jugements de valeur ; ce qui est particulièrement difficile quand on aborde les problèmes qui nourrissent les polémiques de l’actualité. Les clans et les partis qui s’affrontent quotidiennement sur ces sujets sont à l’affût des moindres analyses qui peuvent servir leur cause. On se retrouve ainsi tiré à hue et à dia, récupéré par les uns et donc aussitôt dénoncé par les autres. Les propos de Gaspard Gantzer, qui a été le conseiller en communication de François Hollande, ont été immédiatement exploités par l’extrême droite. Boulevard Voltaire, le site internet de Robert Ménard, élu maire de Béziers en 2014 avec le soutien du Front National, a sonné la charge le 19 février, dans un éditorial intitulé : « Gaspard Gantzer : l’intelligence faite homme face à la bêtise en gilet jaune ». Après avoir rappelé la phrase de ce dernier sur le QI des manifestants, le site en a tiré la leçon suivante : « C’est en entendant ce type de propos, tenus par une personne très diplômée, sans doute bien éduquée et aspirant à exercer des responsabilités politiques, qu’on se dit que Zemmour n’a peut-être pas tout à fait tort lorsqu’il évoque la résurgence de la lutte des classes dans notre pays. Une lutte des classes qui ne peut être qu’attisée lorsque de tels propos sont tenus par un représentant de « l’élite » ».

Eric Zemmour, théoricien de la lutte des classes dans les colonnes du Figaro, il y aurait de quoi rire, si l’on oubliait où peut mener ce genre de rhétorique. L’histoire montre en effet que depuis la fin du XIXe siècle, l’extrême droite a toujours tenté de s’approprier la critique populaire des élites pour alimenter son anti-intellectualisme. Telle a été jusqu’aujourd’hui la principale source du « populisme », au sens vrai du terme.

Comme je ne tiens nullement à ce que mon analyse du « mépris de classe » puisse être récupérée par ce genre de polémistes, je voudrais revenir sur le commentaire des propos de Gaspard Gantzer que j’ai publié sur mon dernier blog. Celui-ci m’a rappelé que ses réflexions ne visaient nullement l’ensemble des manifestants, mais uniquement ceux qui se livrent régulièrement à des violences. Sa phrase sur le QI ne faisait que confirmer et amplifier ce que Hayk Shahinyan, le représentant des gilets jaunes présent lors de cette émission, avait lui-même affirmé en dénonçant « des imbéciles, des décérébrés qui n’ont rien à foutre dans les rues de Paris, dans des manifestations de gilets jaunes ». Je n’ai aucune raison de contester cette interprétation. Mais cela n’empêche pas que Hayk Shahinyan a fermement réagi contre les propos de Gaspard Gantzer sur le QI en lui rétorquant : « Soyez pas méprisant non plus. Ce genre de déclaration ne calme pas les choses. »

C’est cette dernière remarque qui m’a conduit à parler de « réflexes élitistes ». Mais comme je n’ai pas précisé ce que j’entendais par là, je vais le faire maintenant. Je pense que le mépris de classe peut prendre deux grandes formes. La première est intentionnelle. Elle vise explicitement à dévaloriser les classes populaires, surtout lorsqu’elles se mobilisent pour lutter contre les injustices. Les caricatures publiées en juin 36 dans l’hebdomadaire Gringoire, que j’ai reproduites dans mon précédent blog, en sont une parfaite illustration.

La seconde forme de mépris de classe n’est pas intentionnelle. Ce sont des gestes et des propos qui sont perçus, ou ressentis, comme du mépris par les milieux populaires. J’ai utilisé le mot « réflexe » pour désigner cette absence d’intentionnalité. Dévaloriser des manifestants, même lorsque leurs comportements violents peuvent être condamnés, en mettant en cause la faiblesse de leur « QI », c’est une forme de mépris de classe, fréquente chez les élites fortement scolarisées, qui peut-être intentionnelle, mais pas nécessairement.

J’ai cité dans mon Histoire populaire de la France un précédent illustre. C’est celui de Victor Hugo. En 1841, dans son discours de réception à l’Académie française, il avait utilisé le mot « populace » pour désigner le peuple, sans se rendre compte que ce terme était perçu comme du mépris par les classes populaires. Le menuisier Jacques Vinçard, qui animait une revue appelée la Ruche Populaire, écrivit alors à Hugo pour lui dire combien il s’était senti humilié par ce terme. L’historien Louis Chevalier, qui évoque cet incident dans son livre Classes laborieuses, classes dangereuses (Hachette-Pluriel, 1978), raconte que Hugo tenta de se justifier, sans vraiment convaincre. Mais le plus important, c’est que la critique de Vinçard ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd. Hugo s’efforça, dans la suite des Misérablesle roman qu’il était en train d’écrire – de donner une image plus positive, plus compatissante, des classes populaires.

Lorsqu’on offre la possibilité à ceux qui sont victimes de ces préjugés de classe d’exprimer publiquement leur indignation, on ouvre un chemin qui peut permettre aux élites de se remettre en question. L’exemple de Victor Hugo montre que c’est, pour elles, le meilleur moyen de s’enrichir.

Le mépris de classe des années 1930 à nos jours

Caricature 36

Le mouvement des gilets jaunes a permis de faire resurgir, dans l’espace public, la question du mépris de classe. Dans un article du Monde Diplomatique, « Les élites face aux « gilets jaunes », Une philosophie du mépris » (mars 2019), Bernard Pudal a montré que les propos insultants à l’égard de « ceux qui ne sont rien » tenus par Emmanuel Macron et plusieurs de ses ministres résultaient, pour une large part, de la naïveté de ces élites brutalement arrivées au pouvoir sans expérience politique. « Sans métier, ils disent ce qu’ils pensent » ajoute Pudal. Autrement dit, ils expriment tout haut ce qu’une bonne partie de la classe dominante pense tout bas. Dans le blog d’aujourd’hui, j’ai voulu donner un aperçu du mépris de classe, tel qu’il s’exprimait dans les années 1930, à une époque où ce n’était pas le manque d’expérience politique qui l’alimentait, mais à l’inverse un choix délibéré afin de mobiliser ceux d’en haut en attisant leur haine contre ceux d’en bas.

Les caricatures que j’ai reproduites ci-dessus sont parues dans Gringoire, un hebdomadaire d’extrême droite, le 5 juin 1936. Fondé par Horace de Carbuccia, issu d’une vieille famille noble de Corse, cet hebdomadaire connut un succès phénoménal à partir de 1934, lorsque les partis de gauche et les radicaux se rassemblèrent au sein du front antifasciste. Deux ans plus tard, la victoire du Front Populaire et le déclenchement des grèves ouvrières dans tout le pays poussèrent au paroxysme la lutte des classes. Grâce à Henri Béraud, son journaliste vedette, Gringoire devint l’un des principaux organes de l’extrême droite anticommuniste et antisémite. Béraud s’acharna surtout contre Léon Blum et contre Roger Salengro, ministre de l’Intérieur sous le Front Populaire, le poussant finalement au suicide.

Ces caricatures illustrent différentes facettes de la haine de classe qui s’empara alors de la bourgeoisie française. La première montre parfaitement l’une des grandes constantes dans les réactions des dominants lorsque leurs privilèges sont mis en cause : déplacer le terrain de la polémique vers des questions identitaires. Telle fut la raison de l’acharnement contre Léon Blum, qui fut à partir de ce moment-là constamment stigmatisé en tant que juif par la droite et l’extrême droite. Les caricatures suivantes témoignent de ce qu’on peut appeler le « racisme de classe ». Les ouvriers en grève sont présentés comme des analphabètes, incapables d’écrire correctement en français, et comme des alcooliques qui font la noce sur les tombes des Communards (car pour la droite, le mouvement ouvrier c’était toujours mieux avant). La dernière caricature illustre ce qui est sans doute la forme la plus constante du racisme de classe dans l’histoire : ceux qui luttent pour leurs droits et leur dignité sont décrits comme des brutes épaisses, des « casseurs » sans foi ni loi. Le version années 1930 de ce scénario est clairement affichée dans cette caricature : les ouvriers en grève ne sont que des demeurés manipulés par le PCF, qui finiront par fracasser le crâne de Léon Blum contre le mur des lamentations.

Sous une forme euphémisée, c’est le même genre d’arguments qui ont été réactivés pour discréditer les gilets jaunes. Le pouvoir macronien et ses soutiens ont multiplié les efforts pour déplacer les enjeux du terrain économique et social vers le terrain identitaire. J’avais noté, dans la conclusion de mon Histoire populaire de la France, que le programme présidentiel d’Emmanuel Macron (intitulé « Révolution ») était plus à gauche que celui de Hollande et Valls sur les questions humanitaires puisqu’il refusait de renouer « avec les guerres de religion qui ont failli anéantir la France ». Il rejetait la stigmatisation des musulmans en affirmant qu’il fallait arrêter de suspecter la loyauté de ceux que nous avons accueillis. « Rien ne serait pire que d’enfermer dans le soupçon une partie de la population française ».

J’en avais conclu que si Macron parvenait à légitimer son programme libéral accentuant les inégalités entre les riches et les pauvres sans tirer sur les grosses ficelles identitaires que tous ces prédécesseurs avaient manipulées sans vergogne depuis le milieu des années 1980, alors on pourrait effectivement le créditer d’une véritable « révolution » politique. Mais celle-ci n’a pas eu lieu. Dès que le mouvement des gilets jaunes a remis au centre du débat public la question des inégalités et des injustices sociales, aussitôt la machine gouvernementale a réactivé les vieilles recettes identitaires. Les gilets jaunes ont tour à tour été présentés comme des racistes, des antisémites, des xénophobes, des homophobes, etc. La classe dominante a pu ainsi retourner l’argument de l’antisémitisme par rapport aux années 1930 (à l’époque elle dénonçait les juifs, aujourd’hui elle dénonce ceux qui dénoncent les juifs) mais la finalité politique reste la même.

Je précise, pour éviter que mes propos soient mal interprétés, que ce constat ne vise nullement à mettre sur le même plan les antisémites des années 1930 et leurs adversaires actuels. Comme je l’ai souvent répété, combattre l’antisémitisme est absolument nécessaire aujourd’hui. Ce que je critique c’est uniquement le détournement de cette cause légitime pour discréditer ceux qui luttent contre les injustices et les inégalités sociales.

Autre illustration flagrante de cette exploitation politique des thèmes identitaires, la mobilisation de tout le gouvernement contre la société Décathlon qui projetait de commercialiser le voile destiné aux sportives de confession musulmane. En ravivant le sempiternel débat sur le « communautarisme », Emmanuel Macron, qui voulait apparaître sur la scène mondiale comme le grand dirigeant libéral de notre temps, est devenu la risée de toute la presse internationale, comme l’a noté Anna Lippert dans Libération (27 février 2019). Et ce n’est pas fini. Après avoir tâté le terrain pour voir s’il était possible de relancer le débat sur « l’identité nationale », le gouvernement s’apprête à réactiver les polémiques sur la laïcité.

Les tentatives de la classe dominante pour étouffer les revendications sociales en occupant le terrain identitaire ne sont pas le seul point commun entre les années 1930 et aujourd’hui. La stigmatisation du langage populaire, que j’ai évoquée plus haut, à partir des caricatures de Gringoire, a brutalement resurgi avec les gilets jaunes. Dans l’article suggestif qu’elle a consacré à cette question, Chloé Leprince a rappelé les propos d’Emmanuel Macron concernant le « boxeur gitan » (https://www.franceculture.fr/societe/les-mots-dun-boxeur-gitan-petite-histoire-du-mepris-de-classe-par-la-langue) : « Le boxeur, la vidéo qu’il fait avant de se rendre… il a été briefé par un avocat d’extrême gauche. Ça se voit ! Le type, il n’a pas les mots d’un gitan. Il n’a pas les mots d’un boxeur gitan. » Les propos d’Emmanuel Macron sur le niveau de français de Christophe Dettinger, le boxeur condamné pour avoir frappé des membres des forces de l’ordre le 5 janvier 2019, illustrent parfaitement un ethnocentrisme de classe supérieure, persuadé que le langage populaire se caractérise par la pauvreté de sa syntaxe et de son vocabulaire. Chloé Leprince cite les propos qu’a tenus l’épouse du boxeur à la suite des commentaires présidentiels. « C’est humiliant, complètement humiliant. Mon mari a fait des études, il est responsable, il travaille. On paye nos impôts, on est Français, on est des citoyens honnêtes et on nous rabaisse ».

Le mépris de classe à l’égard des gilets jaunes s’est exprimé de bien d’autres manières. Par exemple, Laurent Alexandre, un urologue spécialiste d’intelligence artificielle, n’a pas hésité à affirmer, dans une conférence à l’école polytechnique, que les « gilets jaunes » n’étaient pas capables de comprendre les enjeux mondiaux des mutations technologiques actuelles. Gaspard Gantzer, l’énarque « de gauche », qui fut conseiller en communication de François Hollande, est intervenu sur la chaîne C News le 19 février pour commenter les incidents survenus lors de la dernière manifestation des gilets jaunes, en disant : «C’est sûr que si on faisait des tests de QI avant les manifestations, il n’y aurait pas grand monde…» Le tollé provoqué par ces propos l’a contraint à s’excuser. Néanmoins, ces dérapages sont autant d’illustrations des réflexes élitistes qui surgissent lorsque les dominants se sentent menacés dans la domination qu’ils exercent habituellement sur le peuple.