Sommes nous dans les années 1930 ?

Emmanuel Macron ayant affirmé, dans sa petite phrase du jour, qu’il était « frappé par la ressemblance entre le moment que nous vivons et celui de l’entre-deux-guerres », aussitôt les « décrypteurs » d’actualité ont ressorti leur manuel d’histoire pour noter la copie présidentielle. Mais la quasi totalité d’entre eux en sont restés à des considérations purement événementielles (centrées sur une comparaison des relations internationales entre les années 1930 et aujourd’hui). Ces réflexions superficielles ont permis à Zemmour et consort de dénoncer la « dramatisation » de la situation actuelle pour défendre les dirigeants d’extrême droite ayant conquis récemment le pouvoir. Hashtag : « Salvini n’est pas Mussolini. Orban n’est pas Hitler ».

Nous avons là une nouvelle illustration des « cécités croisées » (comme disait Bourdieu) qui caractérisent ceux qui s’affrontent dans le champ politico-médiatique. Il est vrai que cette petite phrase de Macron s’inscrit dans une stratégie développée en vue des élections européennes, visant à mobiliser le camp libéral dont il est l’un des chefs de file contre le camp nationaliste. Mais n’en déplaise aux idéologues de l’extrême droite française, l’Europe est effectivement confrontée aujourd’hui à un engrenage dangereux pour la démocratie qui peut être comparé à celui des années 1930.

La comparaison entre les deux époques doit partir d’une similitude majeure : de même que la crise du capitalisme (le « jeudi noir » de Wall Street en octobre 1929) a joué un rôle décisif dans la montée en puissance des forces réactionnaires en Europe, de même c’est la crise du capitalisme financier qui explique aujourd’hui l’accession au pouvoir de l’extrême droite dans plusieurs pays européens (sans même parler du Brésil et des Etats-Unis).

Un autre point commun que Zemmour et consort passent soigneusement sous silence, et l’on comprend pourquoi, c’est le type d’arguments que privilégient les partis d’extrême droite pour endoctriner les masses : l’ennemi c’est l’étranger, celui qui nous envahit, qui ne partage pas nos valeurs, nos traditions. Sauf qu’aujourd’hui les musulmans ont remplacé les juifs. J’ai montré dans mes recherches que, depuis la fin du XIXe siècle – moment décisif dans la « nationalisation » de nos sociétés – ce type de propagande exploitant les préjugés primaires du « nous national » a toujours existé. A toutes les époques, on trouve dans les archives des lettres adressées aux autorités construites sur ce type de modèle : « on donne tout à ces étrangers, alors que nous, cons de Français, on nous laisse tomber ». Mais c’est seulement pendant les périodes de crise que cette mobilisation identitaire parvient à séduire une partie importante de l’électorat.

Un autre argument sans cesse martelé par l’extrême droite des années 1930 et que l’on retrouve aujourd’hui consiste à dénoncer les élites, et plus particulièrement les gouvernants accusés d’utiliser le pouvoir que le peuple leur a confié pour défendre leurs intérêts personnels. Dans les périodes de crise, ce qu’on appelle maintenant « le populisme » a toujours un impact particulièrement fort, étant donné l’impuissance dans laquelle se trouvent les dirigeants pour résoudre les problèmes du peuple. Ce fut la toile de fond de l’affaire Stavisky, en 1934, qui permit à l’extrême droite de mobiliser une fraction importante des classes populaires pour tenter d’abattre la République.

Mais si l’on envisage, comme je le fais, le « populaire » comme un rapport de pouvoir reliant les dominants et les dominés, alors les différences entre les années 1930 et aujourd’hui sautent aux yeux. En 1936, la France était encore un empire colonial qui privait les colonisés des droits élémentaires accordés aux citoyens. Les femmes n’avaient toujours pas le droit de vote, les travailleurs immigrés avaient des statuts très précaires, à tel point qu’au début des années 1930, les effets de la crise furent atténués par le renvoi de plusieurs centaines de milliers d’entre eux. La société française reposait sur un équilibre instable ente le secteur primaire (agriculture), le secteur secondaire (industrie) et le secteur tertiaire (service). Bien que le jeudi noir de Wall Street ait débouché sur une crise financière mondiale, dans les années 1930, le système capitaliste régnait encore sur des marchés surtout nationaux. Son moteur était la grande industrie (mine, sidérurgie, chimie, automobile etc) surtout localisée dans les grands bastions économiques de la métropole.

Il faut également insister sur le fait que la violence physique était bien plus forte à cette époque qu’aujourd’hui. Ce que tout le monde admet quand il s’agit des relations internationales était vrai aussi sur la scène intérieure. La Première Guerre mondiale avait fait un million trois cent mille morts et autant de mutilés. Dans toutes les familles, on vivait les séquelles de ces traumatismes. Mais la violence physique était omniprésente aussi dans le monde industriel. Les accidents du travail étaient très nombreux dans les grandes usines et les mines. La catastrophe de Courrières qui avait fait 1 200 morts en 1906 était encore présente dans tous les esprits, de même que les répressions sanglantes des grèves et des manifestations (cf le thème du « martyrologue prolétarien » qui alimentait la mémoire du mouvement ouvrier).

La brutalité du retournement de la conjoncture économique plongea dans la misère des millions de travailleurs, à une époque où n’existaient ni les indemnités chômage, ni la sécurité sociale. Tous ces facteurs expliquent que cette période fut le paroxysme de l’affrontement classe contre classe. Le PCF tira profit d’une stratégie mise en œuvre à la fin des années 1920, focalisée sur les ouvriers de la grande industrie, lesquels étaient de plus en plus nombreux, mais sans véritable représentation politique. Au début des années 1930, quand la classe ouvrière des grandes usines fut à son tour touchée par la crise, le PCF parvint à rassembler autour d’elle les travailleurs immigrés et coloniaux qu’il avait été le seul à défendre dans la décennie antérieure. La formation du front antifasciste, en 1934, permit de construire une alliance de classe et d’aboutir à un programme qui prenait en compte les questions économiques et sociales tout en défendant les droits des « minorités » (comme on dit aujourd’hui) : les immigrés, les réfugiés, les juifs, etc.

Nous vivons à présent dans un monde beaucoup plus pacifique. En 2018, les Français ayant connu la guerre sur le territoire national avaient tous plus de 72 ans, ce qui ne s’était jamais produit depuis les débuts de l’histoire de France. Le recul de la violence physique ne signifie pas pour autant la disparition des contraintes. Au contraire, on peut penser que celles-ci se sont renforcées parce que les dominants utilisent abondamment désormais la « violence douce » pour imposer leurs vues (cf. l’usage d’internet pour surveiller les moindres faits et gestes des salariés, y compris en s’appuyant sur les consommateurs chargés de remplir des questionnaires de « satisfaction »).

Il faut pourtant insister sur le fait que le recul de la violence physique au profit des nouvelles formes de contraintes est l’un des principaux facteurs qui ont contribué à affaiblir les mobilisations sociales, et qui ont favorisé aussi leur dispersion en de multiples causes difficiles à coordonner. L’incapacité des gouvernements successifs à résoudre la crise du capitalisme n’a pas suscité de révoltes comparables à celles des années 1930. Néanmoins, elle gangrène la démocratie d’une autre manière en favorisant la démobilisation des électeurs : l’abstention est aujourd’hui le premier parti des classes populaires.

Cette conjoncture nouvelle, accentuée par l’effondrement de la grande industrie et du mouvement ouvrier qui s’était formé en son sein, a aussi provoqué des bouleversements majeurs au sein de l’espace public. Les partis politiques ont perdu leur autonomie par rapport aux médias dominants. Dans les années 1930, une partie importante des ouvriers ne s’informaient que par le biais des quotidiens de gauche, comme l’Humanité ou le Populaire. Aujourd’hui, les citoyens de tous bords se réfèrent aux mêmes sources d’information, celles qui sont martelées quotidiennement par une multitude de canaux. La diversité des moyens d’expression ne réside plus dans les sujets retenus pour composer l’actualité, mais dans la manière de les commenter. Et la concurrence que les grands médias se livrent pour capter l’audience les pousse à privilégier toujours plus l’info-spectacle : les crimes, les catastrophes, les affaires de mœurs.

Depuis les années 1980 , la pacification des rapports sociaux et la restructuration de l’espace public ont été les facteurs essentiels qui ont permis la montée inéluctable d’une nouvelle extrême droite, processus qui a commencé en France et qui est en train de se généraliser. Cette nouvelle extrême droite ne se donne plus des objectifs révolutionnaires, elle ne dit plus explicitement qu’elle veut abattre la démocratie ; en France elle prétend même défendre les « valeurs de la République ». Dans les années 1930, des millions de Français apportèrent leur soutien au front antifasciste parce que leurs propres intérêts étaient menacés, et secondairement parce qu’ils compatissaient aux malheurs des réfugiés. Aujourd’hui, la majorité des Français n’éprouve plus ce genre de craintes. Comment les citoyens pourraient-ils avoir vraiment peur de dirigeants qui sont invités en « prime time » sur les chaînes télé du service public ? C’est ce qui explique la difficulté que rencontrent les forces progressistes qui veulent élargir le front de luttes pour mieux combattre les nationalistes.

Norbert Elias nous a appris que la tendance historique de très longue durée qui a entraîné une pacification des conduites humaines peut, dans certains cas, connaître un brutal retour en arrière, comme se fut le cas avec le nazisme. Constater que nous vivons dans un pays qui n’a jamais été aussi pacifique ne signifie pas que ce genre de retournement violent soit impossible. Ce qui caractérise les partis d’extrême droite quand ils sont au pouvoir, c’est la fuite en avant. Etant donné qu’ils ont mis la main sur l’Etat en jouant sur les fantasmes national-sécuritaires de l’opinion, ils n’ont pas, eux non plus, de recette miracle pour résoudre la crise. Ce qui les oblige à multiplier les boucs émissaires et à les réprimer de façon de plus en plus fortes.

Il n’était donc pas inutile qu’Emmanuel Macron rappelle aux Français les effets destructeurs pour tout le monde des discours et des programmes qui stigmatisent les gens pour leur nom, leur religion, leur couleur de peau. Toutefois, force est de constater qu’il ne s’attaque pas aux racines du mal. Les démocraties ont finalement triomphé du fascisme et du nazisme en mettant en œuvre des politiques économiques et sociales en tout point opposées à celle que défend aujourd’hui Macron. Dès les années 1930, le New Deal aux Etats-Unis, le Front Populaire en France ont ouvert la voie aux politiques keynésiennes qui se sont imposées au lendemain de la guerre pour mettre un terme aux catastrophes inéluctables auxquelles conduit la doxa libérale.

Réflexions sur « la gauche identitaire »

Dans l’introduction de mon livre sur l’Histoire populaire de la France, j’ai affirmé que « le projet d’écrire une histoire populaire du point de vue des vaincus a été accaparé par des porte-parole des minorités […] qui ont contribué à marginaliser l’histoire des classes populaires ». Il suffit de consulter la bibliographie des articles et des ouvrages publiés en histoire ces dernières années ou de regarder les recrutements sur des postes universitaires pour être convaincu du bien fondé de cette remarque. Toutefois, je ne voudrais pas que ce constat puisse servir à alimenter les polémiques opposant ceux qui défendent les « minorités » et ceux qui parlent au nom des « classes sociales » car il s’agit-là d’un exemple typique d’une actualité qui devrait être « reproblématisée » en mobilisant les outils qu’offrent les sciences sociales.

Pour illustrer mon propos, je partirai de la polémique récente, publiée dans le journal Le Monde (1er octobre 2018), sous le titre « La gauche s’occupe-t-elle trop des minorités ? » dans laquelle s’affrontent deux éminents universitaires : Marc Lilla, professeur de sciences humaines à l’université de Columbia (New York) et Eric Fassin, professeur de sociologie à l’université de Paris 8. Marc Lilla reprend, dans ce texte, les principaux arguments qu’il a développés dans un livre, récemment traduit en français sous le titre : La Gauche identitaire (Stock, 2018). Selon lui, la gauche américaine a abandonné la classe ouvrière au profit des minorités. Stratégie suicidaire sur le plan électoral, car les porte-parole de ces minorités se contentent de mener des luttes pour la reconnaissance publique de leur identité sans se préoccuper du bien commun. Lilla poursuit en affirmant que les universités américaines sont devenues des théâtres pseudo-politiques sur lesquels se jouent constamment des mélodrames moralisateurs. Contre cette logique identitaire qui n’est, à ses yeux, que du « reaganisme pour gauchistes », il plaide pour un retour à une stratégie inspirée du New Deal de Roosevelt, susceptible de rassembler toutes les forces populaires du pays autour d’un même programme politique.

Eric Fassin lui répond en affirmant que cette façon de dénoncer les minorités réactive les polémiques du « politiquement correct » que les néo-conservateurs ont développées dès les années 1990 contre les forces progressistes. Fassin ajoute que les critiques de Lilla reflètent, en réalité, une exaspération personnelle à l’égard de ses collègues de l’université de Columbia, qu’il prend pour le centre du monde. Ce « biais ethnocentrique », doublé d’une « illusion sociologique », conduit Lilla à opposer le « social » et le « sociétal » au lieu de les combiner. Fassin estime qu’une démarche visant à se mettre à l’écoute de la droite ne peut pas remplir un programme de gauche. A ses yeux, la principale menace qui pèse sur le rassemblement de toutes les forces vives de la société, c’est que trop de gens aujourd’hui s’accommodent des discriminations que subissent les minorités. Ne pas en parler, pour se focaliser sur les questions sociales, c’est finalement faire le jeu de l’extrême droite, car c’est elle qui oppose les classes populaires et les immigrés.

Ce qui frappe dans cette polémique c’est tout ce qui est « mis à l’écart de la discussion » (pour reprendre une formule de Pierre Bourdieu) par les deux interlocuteurs. Bien qu’ils soutiennent des points de vue en apparence radicalement opposés, ces deux universitaires partagent le même langage, sinon leur polémique elle-même ne serait pas possible. Ce langage, c’est celui des intellectuels critiques. Ce sont des universitaires qui interviennent dans le champ politique au nom de leur compétence savante (sinon on ne voit pas pourquoi ils pourraient s’ériger en porte-parole de telle ou telle cause puisqu’ils n’ont été élus par personne). Mais dans le même temps, c’est le vocabulaire et les préoccupations du champ politique qu’ils mobilisent pour énoncer leurs divergences. Tout le débat est développé à partir d’entités collectives (minorités, gauche, droite, classe ouvrière, etc) et l’expression des désaccords prend la forme d’une dénonciation politique de l’adversaire. Pour Mark Lilla, les universitaires comme Fassin font du « reaganisme gauchiste », alors que pour Eric Fassin, Lilla cautionne le « politiquement correct » des réactionnaires.

Les intellectuels qui abordent de cette façon les questions d’actualité ont une forte visibilité dans les médias car leur langage est en phase avec ce qu’attendent les journalistes. Cela ne signifie pas, évidemment, que tous les protagonistes soient traités de la même manière. Si l’ouvrage de Mark Lilla a été d’emblée encensé par le Figaro et par d’autres journaux de droite c’est parce que sa critique de la « gauche identitaire » permet de dénoncer une fois de plus les méfaits du « communautarisme ». Face à ce pôle dominant se dresse le pôle dominé (Médiapart, Libération, etc.) lequel ouvre largement ses colonnes aux universitaires qui (à l’instar d’Eric Fassin) prennent la défense des minorités.

Ce genre de polémiques marginalise, et rend même inaudibles, celles et ceux qui souhaitent aborder les questions d’actualité tout en restant sur le terrain de la recherche scientifique. Le fait même d’essayer de comprendre ou d’expliquer les problèmes sociaux, en se tenant à distance des jugements de valeur, est devenu quasiment impossible dans l’espace public car le vocabulaire savant est aussitôt retraduit dans un sens normatif afin de discréditer celui qui l’utilise. J’en ai fait moi-même l’expérience à plusieurs reprises, notamment après la publication de mon livre le Creuset français (Seuil, 1988). Dans un ouvrage publié par les Presses de Sciences Po en 1994, Françoise Lorcerie, chercheuse au CNRS, n’avait pas hésité à me ranger dans la catégorie des penseurs « nationalistes républicains » aux côtés de Patrick Weil, Dominique Schnapper, etc. (Françoise Lorcerie, « Les sciences sociales au service de l’identité nationale », in Denis-Constant Martin, (dir), Cartes d’identité. Comment on dit « nous » en politique ?, Presses de la FNSP, 1994, p. 245-281).

La recherche que j’avais présentée dans ce livre partait du principe qu’on pouvait appréhender l’Etat-nation français comme un groupe social afin d’analyser la manière dont les vagues successives d’immigrants s’étaient intégrés (ou non) dans ce groupe. Condamner ce type d’approche socio-historique en mobilisant une insulte politique (nationalisme) illustre un type de polémiques auxquelles j’ai toujours refusé de répondre, fidèle en cela à la morale que m’a enseignée Michel Foucault (cf mon blog précédent). Sans insister pour le moment sur ce point, je me contenterai de souligner que si les penseurs pressés d’incriminer le nationalisme des autres étaient logiques avec eux mêmes, ils ne devraient plus écrire en français (ni dans une autre langue « impérialiste ») car la langue est le principal facteur qui structure les identités nationales.

Cette manière de discréditer un argument en lui attribuant des effets politiques est la conséquence malheureuse du slogan « tout est politique » (qui illustre une confusion entre « la politique » et « le pouvoir »), qui s’est imposé à partir de Mai 68 dans les universités. La popularité de ce slogan dans le monde intellectuel peut s’expliquer, me semble-t-il, par deux grands facteurs : le premier résulte d’une prise de distance des universitaires à l’égard des partis politiques (et en premier lieu à l’égard du PCF). Le second facteur tient au désenchantement qui a suivi la mobilisation des campus au cours des années 68. Confrontés à leur impuissance politique, les intellectuels ont résolu magiquement le problème en jouant sur le seul registre où ils exerçaient un pouvoir réel : celui du langage. Si « tout est politique », alors la moindre critique publiée dans une revue confidentielle peut être prise comme un acte politique, sans même avoir besoin de sortir de son bureau.

En s’accusant mutuellement de faire le jeu de l’extrême droite, Lilla et Fassin sont finalement d’accord sur l’importance politique de leur propre discours. Pourtant, la réalité n’a cessé d’apporter des démentis à cette croyance. La progression constante depuis 30 ans des forces conservatrices qu’ils dénoncent tous les deux ne les a jamais incités à s’interroger sur ce point. Eric Fassin pointe à juste titre « l’ethnocentrisme » de Lilla, obnubilé par ses querelles universitaires, mais il ne nous dit rien sur les biais « ethnocentristes » de son propre discours. Il préfère cultiver la posture du savant retranché dans une « citadelle imprenable » qui refuse toute forme d’interrogation auto-critique en la dénonçant comme une concession coupable à l’égard de l’ennemi.

Quand on y regarde de près, on voit bien que les divergences qui sont présentées comme des désaccords politiques sont en réalité surtout des clivages qui concernent la définition même des sciences sociales et de leur rôle civique. Les sociologues ou les socio-historiens de mon genre refusent de construire leur raisonnement à partir des entités collectives qui peuplent la scène publique car l’objet même de la science qu’ils pratiquent exige qu’ils déconstruisent ces entités pour retrouver les individus (les « atomes élémentaires » de la recherche disait Max Weber) et les liens qu’ils tissent entre eux. D’un point de vue scientifique, la question principale n’est pas de savoir comment s’y prendre pour favoriser les alliances entre « classes » et « minorités », mais de montrer comment se combinent les différents facteurs qui façonnent l’identité des personnes et les liens qu’elles tissent entre elles. On ne peut comprendre ces processus sociaux qu’en réalisant de longues recherches empiriques : enquêtes de terrain, travail d’archives, etc. Le concept d’ « intersectionnalité » qui permet selon Eric Fassin de « penser l’articulation du sexe, de la race et de la classe » est à mes yeux une régression par rapport aux principes fondateurs de la sociologie. Il ne suffit pas de combiner, en effet, trois entités réifiées pour rendre compte de la complexité des réalités sociales.

Eric Fassin ajoute dans le même numéro du Monde : « En France on aime croire qu’il faudrait choisir : les ouvriers ou les minorités », mais paradoxalement la définition qu’il donne lui-même des « minorités » (fondée sur le critère de « l’expérience de la discrimination ») tombe sous le coup de sa critique. Cette définition occulte en effet les discriminations sociales qui touchent ceux qui peuvent avoir la bonne couleur de peau, mais qui sont interdits bancaires, qui sont stigmatisés parce qu’ils cumulent les échecs scolaires, parce qu’ils ne s’expriment pas dans la langue légitime, etc. Une analyse qui n’aimerait pas croire qu’il faut choisir entre les ouvriers et les minorités devrait partir du constat que les discriminations sont une expérience vécue affectant à la fois les classes populaires les plus démunies et les minorités. Mais lorsqu’on s’intéresse aux individus et non aux entités réifiées, on voit tout de suite que les classes et les minorités ne forment pas des blocs séparés car la majorité des personnes qui font partie des minorités appartiennent aussi aux classes populaires. La conclusion que l’on peut tirer de ces constats c’est que les individus des milieux populaires qui sont issus des minorités subissent les discriminations les plus fortes car ils cumulent les formes de rejet liés à leur classe et à leur origine.

Elargir la définition des discriminations pour y inclure le critère de classe serait beaucoup plus efficace que les leçons de morale pour créer de la solidarité entre les différentes catégories d’exclus. Quand Eric Fassin affirme que « la violence à l’égard des Noirs et des Arabes est l’affaire de tous », on ne peut qu’être d’accord en tant que citoyens engagés dans la défense des droits humains. J’ai évidemment beaucoup de respect pour toutes celles et tous ceux qui consacrent une grande partie de leur temps libre à défendre tous les « damnés de la terre ». Depuis le début des années 1970, époque où j’étais étudiant, j’ai moi-même participé à une multitude de combats de ce type et je les poursuis aujourd’hui. La réflexion que je livre aujourd’hui n’a donc nullement pour but de discréditer ces engagements, mais d’ouvrir une réflexion en forme de bilan, et en partie auto-critique, sur les acquis et les limites de ce type de militantisme intellectuel.

Croire que les « Blancs » deviendraient solidaires des « Noirs » et des « Arabes » parce qu’ils compatissent à leurs malheur est une vision angélique de la société. Les nombreuses recherches développées depuis plus de trente ans par les sociologues aboutissent à des constats beaucoup plus pessimistes. Le délitement du tissu social a laissé le champ libre aux haines identitaires qu’elles soient islamophobes, antisémites ou autres. Si nous voulons comprendre le processus qui conduit les dominés à s’affronter entre eux en pérennisant ainsi les formes de domination qu’ils subissent, il faut nécessairement prendre du recul par rapport à l’actualité et parfois même accepter de se replier dans sa « tour d’ivoire » afin d’éviter que la classe dominante exploite nos analyses pour alimenter ses discours réactionnaires.

La critique d’Eric Fassin concernant ceux « qui aiment choisir entre les ouvriers et les minorités » s’adresse aussi aux universitaires qui considèrent – et c’est mon cas – que la classe sociale est un facteur plus déterminant que le genre ou l’origine pour comprendre le fonctionnement de nos sociétés. Je reviendrai plus longuement sur cette question dans un blog ultérieur. Pour le moment, je me contenterai d’un seul exemple pour justifier ce point de vue. Il concerne la représentation des intérêts sociaux et sociétaux dans l’espace public. Je pense que le critère socio-professionnel est le plus déterminant car c’est celui qui commande en dernière instance l’accès à la parole publique. Les femmes, les minorités ethniques ou sexuelles ont des porte-parole qui proviennent de leur propre communauté car il existe parmi elles des gens qui possèdent le capital culturel et/ou scolaire leur permettant de défendre leur cause en public. Ce qui n’est pas le cas des classes populaires car elles sont exclues, par définition, de la culture politique légitime. Comme je le souligne dans mon livre, le drame du mouvement ouvrier, notamment dans sa version communiste, s’explique en bonne partie par la nécessité dans laquelle il a été placé de créer une bureaucratie de permanents qui s’est formée pour devenir capable de participer au jeu politique. Souvent issue des milieux populaires, cette bureaucratie a fini par les dominer tout en parlant au nom de la classe ouvrière. L’effondrement du mouvement communiste a transformé les ouvriers en « classe-objet », au même titre que les paysans étudiés par Pierre Bourdieu. Privés de représentants issus de leurs propres rangs, ils ont quasiment disparu de la scène publique. A tel point qu’aujourd’hui, bien que les ouvriers forment encore 20% de la population active, aucun d’entre eux ne siège sur les bancs de l’Assemblée nationale. A quelques exceptions près, les employés (27% des actifs) subissent le même genre de discriminations. Le paradoxe de notre société est donc le suivant : les citoyens les plus nombreux, ceux qui décident par leur vote de l’avenir de notre Etat national, sont également ceux qui sont exclus de l’espace public.

Cette injustice massive n’a jamais été vraiment dénoncée par les adeptes de « l’intersectionnalité ». Surtout préoccupés par les discriminations liées au genre et à la race, ils ont rajouté tardivement la classe, mais sans en faire un véritable enjeu de luttes. Cette occultation de la domination sociale résulte, pour une large part, de l’écart qui sépare la réflexion théorique et la pratique. Le champ politique n’obéit pas, en effet, aux mêmes règles que l’analyse de discours. Un chercheur peut combiner « sur le papier », de multiples critères et fabriquer ainsi des classes, des groupes ou des communautés. Mais pour que ces catégories abstraites puissent prendre place dans l’espace public, il faut qu’elles soient transformées en personnages (ou en « quasi-personnages » pour reprendre un terme de Paul Ricoeur). J’ai montré dans mon livre que c’est à la fin du XIXe siècle, au moment où s’impose en France la démocratie parlementaire, que ce processus s’est mis en place. Ce n’est pas un hasard si le vocabulaire du théâtre sert, aujourd’hui encore, à décrire le jeu politique. Il s’agit d’une représentation du monde social, sur une scène où s’agitent des acteurs jouant leur rôle et racontant des histoires dont ils sont les héros, défendant des victimes en affrontant des ennemis irréductibles. C’est à cette époque que naissent les partis politiques, lesquels doivent mobiliser leurs adhérents et leurs électeurs en prenant en charge leurs intérêts, mais aussi en faisant vibrer la corde émotionnelle. L’identification des citoyens aux personnages qui s’activent sur la scène publique devient alors l’un des principaux leviers pour mobiliser les masses.

Le problème c’est que ces personnages sont construits à partir d’un seul critère identitaire. Dès la fin du XIXe siècle, la droite et l’extrême droite ont privilégié le critère national (le « nous Français »), alors que la gauche et l’extrême gauche ont privilégié le critère social (le « nous ouvriers »). Opposer des partis « identitaires » à des partis qui ne le seraient pas est donc erroné d’un point de vue sociologique car toute forme de groupement à caractère politique suppose un travail identitaire. C’est pour cela que j’ai distingué dans mon livre des identités latentes (celles que nous combinons tant que bien que mal dans notre vie privée) et des identités mobilisées, sélectionnées et transférées sur la scène publique par des porte-parole qui parlent au nom du groupe qu’ils ont contribué à créer.  La gauche a donc toujours été « identitaire ». Mais ce qui a changé au cours du temps, ce sont les critères sélectionnés par les porte-parole des organisations de gauche pour faire l’objet d’une politisation. Je ne connais pas suffisamment le contexte américain pour en parler sérieusement, mais j’ai décrit ce processus à propos du parti socialiste français. En 1983-84, deux ans à peine après la victoire de François Mitterrand, la gauche de gouvernement s’est convertie au libéralisme en rejetant la lutte des classes. Ce virage a pris une forme spectaculaire quand le Premier Ministre, Pierre Mauroy, a dénoncé la grève des travailleurs immigrés de l’automobile en affirmant qu’elle était téléguidée par l’ayatollah Khomeiny. C’est à ce moment-là que l’expression « travailleur immigré » qui avait été forgée par le parti communiste dès les années 1920 a été abandonnée au profit d’un vocabulaire ethnique, en rupture avec la tradition républicaine (cf l’exemple du mot « beur » pour désigner les jeunes Français issus de l’immigration algérienne ou marocaine). On est passé alors de la première à la deuxième génération, de l’usine à la cité et les revendications socio-économiques ont été marginalisées au profit de polémiques identitaires qui ont fini par creuser la tombe du parti socialiste.

Reproblématiser l’actualité

J’ai créé ce blog dans le but d’approfondir, d’expliciter et de discuter des questions que j’ai développées dans mon Histoire populaire de la France (Agone, 2018). Même si cet ouvrage dépasse les 800 pages, étant donné qu’il couvre une période extrêmement longue (de la guerre de Cent Ans à nos jours), j’ai souvent été contraint de limiter mes analyses, de faire des choix draconiens dans les exemples, dans les références bibliographiques, etc. Ce blog me permettra d’aller plus loin en tenant compte des réflexions, des critiques, des compléments apportés par les lecteurs.

La seconde raison de ce blog tient à ma volonté de reprendre pied dans l’espace public pour aborder les grands problèmes d’actualité en mobilisant les outils que nous offrent les sciences sociales. Je me range dans la catégorie des « intellectuels spécifiques». Elle regroupe les universitaires qui interviennent publiquement pour éclairer des questions qu’ils ont eux-mêmes étudiées, afin d’aider les citoyens à enrichir leur propre réflexion, mais en évitant les jugements de valeur, les dénonciations, les mises en cause personnelle, etc. Cette posture est aujourd’hui mal en point car les bouleversements récents des techniques de communication (réseaux sociaux, chaînes d’information continue, etc) marginalisent de plus en plus la réflexion et la connaissance, au profit des leçons de morale, des anathèmes, des plaidoyers de toutes sortes.

Michel Foucault, à qui l’on doit cette définition de « l’intellectuel spécifique », précisait : « J’ai toujours tenu à ne pas jouer le rôle de l’intellectuel prophète qui dit à l’avance aux gens ce qu’ils doivent faire et leur prescrit des cadres de pensée, des objectifs et des moyens qu’il a tirés de sa propre cervelle en travaillant enfermé dans son bureau parmi les livres ». Le travail d’un intellectuel spécifique est « de dégager les systèmes de pensée qui nous sont devenus maintenant familiers, qui nous paraissent évidents et qui font corps avec nos perceptions, nos attitudes, nos comportements. Ensuite, il faut travailler avec des praticiens, non seulement pour modifier les institutions et les pratiques, mais pour réélaborer les formes de pensée ».

C’est ce genre d’objectif que j’essaierai d’atteindre dans ce blog en m’efforçant de « reproblématiser » des questions brûlantes de notre actualité. Cette posture civique a de fortes implications dans la façon d’appréhender le débat public. Foucault les avait lucidement analysées quand il écrivait: « si j’ouvre un livre où l’auteur taxe un adversaire de « gauchiste puéril », aussitôt je le referme. Ces manières de faire ne sont pas les miennes : je n’appartiens pas au monde de ceux qui en usent. A cette différence je tiens comme à une chose essentielle ; il y va de toute une morale, celle qui concerne la recherche de la vérité et la relation à l’autre (…). Questions et réponses relèvent d’un jeu – d’un jeu à la fois plaisant et difficile – où chacun des deux partenaires s’applique à n’user que des droits qui lui sont donnés par l’autre, et par la forme acceptée du dialogue ». Dans une telle perspective, les désaccords relèvent de la controverse, mais pas de la polémique. En effet, ajoute Foucault « le polémiste, lui, s’avance bardé de privilèges qu’il détient d’avance et que jamais il n’accepte de remettre en question. Il possède, par principe, les droits qui l’autorisent à la guerre et qui font de cette lutte une entreprise juste ; il n’a pas en face de lui un partenaire dans la recherche de la vérité, mais un adversaire, un ennemi qui a tort, qui est nuisible et dont l’existence même constitue une menace. Le jeu pour lui ne consiste donc pas à le reconnaître comme sujet ayant droit à la parole, mais à l’annuler comme interlocuteur de tout dialogue possible, et son objectif final ne sera pas d’approcher autant qu’il se peut d’une difficile vérité, mais de faire triompher la juste cause dont il est depuis le début le porteur manifeste »..

Je montrerai dans ce blog que sur un grand nombre de sujets d’actualité, le poids des polémiques bloque la réflexion et nuit à la compréhension du présent. Je ne nie pas l’utilité des réseaux sociaux dans la défense des multiples causes qui préoccupent aujourd’hui nos concitoyens, mais force est de constater que ces points de vue partisan marginalisent de plus en plus la place des intellectuels spécifiques. Etant donné que je me considère, au moins sur ce point, comme un héritier de Michel Foucault, je ne répondrai pas, moi non plus, à toutes celles et à tous ceux qui utiliseront les armes de la polémique pour tenter de me discréditer.

La troisième raison qui m’a poussé à ouvrir ce blog est résumée dans son titre : « le populaire dans tous ces états ». Je suis convaincu, en effet, qu’il s’agit-là d’un enjeu majeur quand on veut « reproblématiser » notre actualité. Voilà pourquoi la question du « populaire » (que je définis dans mon livre comme une relation de pouvoir entre ceux d’en haut et ceux d’en bas) sera le fil conducteur de mon blog.

J’y publierai aussi les tribunes, les articles, les interventions publiques que j’aurai pu faire par ailleurs et je ferai écho aux réflexions et aux analyses qui respecteront les principes défendus ici.

Post-scriptum: plusieurs lecteurs m’ont demandé la référence du texte de Michel Foucault que je cite ici. La voici: « Polemics, Politics and Problematization » (« Polémique, politique et problématisations » ; entretien avec P. Rabinow, mai 1984), réponses traduites en anglais, in Rabinow (P.), éd., The Foucault Reader, New York, Pantheon Books, 1984, pp. 381-390; repris dans Dits et Ecrits, tome IV, texte n°342.